LE DOCTEUR IGNACE GUILLOTIN, PHILANTHROPE
Un matin de Tannée 1766, le coche de Bordeaux déposa sur le pavé de Paris un jeune homme d'allure provinciale, un peu gauche dans ses habits de coupe ecclésiastique, effaré au milieu du tumulte de la grande ville à son réveil. Dans la cour de l'hôtellerie il restait embarrassé, immobile, dépaysé parmi les cris du postillon, les appels des valets, triste aussi devant les embrassements accueillant les voyageurs attendus par les parents ou les amis. Lui, personne ne l'attendait ; il arrivait seul, il demeurait seul, petit professeur d'un collège de province venu à Paris pour tenter, avec un nom obscur et inconnu, la fortune.
C'était l'époque où, à Arras, dans les plaines automnales, le jeune Maximilien de Robespierre promenait l'invincible mélancolie d'une âme sensible marquée de la forte empreinte sentimentale de Jean- Jacques Rousseau.
Cependant le jeune homme» dans la cour de Tauberge, prit son parti, empoigna son léger paquet de bardes, et, après un rapide repas dans la salle basse, sortit pour prendre contact avec Paris.
On peut imaginer cette promenade de Joseph- Ignace Guillotin, à travers les ruelles bruyantes ; sa curiosité éveillée à mille objets divers ; sa flânerie du bord de l'oau (jui le mena vers la place Louis XV entourée de ses profonds fossés où, le jour des noces de Louis XVI, cent trente-deux personnes devaient trouver la mort.
Sans doute, ce jeune provincial dut médiocrement goûter la beauté de ce vaste désert orné de nobles balustrades, balayé par le vent matinal qui ondulait dans les frondaisons des arbres moutonnant vers Chaillot. Au loin, devant lui, c'était la belle ordonnance des bâtiments du Garde-Meuble ; la verdure des Tuileries, la ligne droite de la rue Royale menant vers le cimetière de la Ville-l'Evêque. Ayant regardé d'un œil distrait ce paysage inconnu et, en somme, banal, Guillotin s'en alla.
Vingt-deux ans plus tard, un instniment de mort, sur cette place déserte, allait faire entrer son nom dans l'histoire.
De ce premier contact de Guillotin avec Paris, nous savons peu de chose. Désormais, à l'aide des registres de la Faculté, nous allons pouvoir le suivre dans sa carrière médicale et, à ses succès, juger de son caractère et voir se dessiner sa personnalité.
« De M® Joseph Guillotin, avocat à la Cour et de « demoiselle Catherine-Agathe Martin » ainsi que s'exprime son acte de naissance que nous avons sous les yeux, il naquit le 28 mai 1738, à Saintes, dans la Charente-Inférieure.
C'est une race sobre et rude au travail que celle de cette région. Guillotin semble en avoir eu les qualités. On le trouve étudiant à Bordeaux avec une assiduité
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exemplaire, gagnant^sur la foi de son prénom d'Ignace, la confiance de ses maîtres ecclésiastiques qui le dirigent, avec une vigilance attentive, dans le chemin des études religieuses. Le 11 décembre 1761, il reçoit le titre de magister artium^ et les Jésuites l'installent, comme professeur, à Bordeaux, dans leur collège des Irlandais.
Que se passe- t-il à cette époque ? La foi abandonnet-elle ce jeune homme de vingt-quatre ans mûri par une dure discipline pédagogique et religieuse ? Son âme est-elle en proie au trouble et au doute ? Hésitet-il au carrefour où commence sa vie ? Questions qu'il est difficile de résoudre avec certitude. Toujours est-il que le jeune Guillotin débarque un matin à Paris pour venir étudier la médecine sous la direction d'un homme célèbre à l'époque, Antoine Petit.
Il fit honneur à ses maîtres, apportant dans ses études cette sorte d'âpreté, d'obstination qui triomphe des obstacles et marque la victoire des âmes volontaires sur les difficultés de la vie. A la date du 7 janvier 1768, le voilà reçu docteur, et le 27 du même mois, après un concours des plus brillants, il est nommé pu* pille de la Faculté. Il ne s'arrête pas en si beau chemin.
Il commence sa carrière, sous les plus heureux auspices, à Reims, où il est nommé docteur de la Faculté, puis devient docteur-régent à la Faculté de Paris.
Sa vie privée est marquée d'un dernier événement le 14 juillet 1787, date à laquelle il épouse une jolie fille, Marie-Louise Saugrain, née d'Antoine Saugrain, maître-libraire, et de Marie Brunet.
C'est à cette époque, ainsi que nous le représente le portrait de Voyez, un homme qui semble plus âgé qu'il ne l'est réellement. Le front est déjà profondément ridé. Sous le sourcil épais brille un œil intelligent et vif. La carrure est étroite. Cest le type accompli du citoyen du Tiers-Etat.
Nous voici à l'heure où commence la carrière politique du docteur Guillotin. S'il est vrai, comme Ta dit plus tard, non sans ironie, un de ses confrères, que « de tout temps les médecins ont fait de la politique (i)» on ne doit pas s'étonner de voir, dès 1788, apparaître le nom de Guillotin dans un de ces conflits qui divisaient si souvent à l'époque la Bourgeoisie et le Parlement. La convocation des Etats Généraux venait d'être décidée et chacun s'évertuait à donner son avis sur l'organisation de l'Assemblée. Guillotin donna le sien sous la forme d'une brochure in-8, de trentecinq pages, devenue aujourd'hui introuvable, et intitulée : « Pétition des citoyens domiciliés àParis ; Résultat du Conseil d'Etat du Roi; Très humble adresse de remerciements présentée au Roi par les six corps de la ville de Paris p.
C'est ce recueil de trois pièces qui est devenu célèbre sous le titre de Pétition des six corps, Guillotin y demandait notamment que les membres du Tiers-Etat fussent en nombre égal à celui des deux autres ordres pris ensemble. Il n'en faut pas plus pour le déférer au Parlement. Petit débat qui signale son nom à l'attention publique, d'autant plus qu'il en sort victorieux (2).
Arrivent les élections, et, quoique « exposé aux colères et aux railleries de ses adversaires politiques» (3), le voici choisi par la ville de Paris, le 15 mai 1789, conune député aux Etats Généraux. Il s'y signale surtout dans des questions professionnelles. Le 17 juin,
(i) Docteur J. Barraud, Le Corps médical devant le tribunal révolutionnaire de Bordeaux, extrait d'un ouvrage annoncé sous le titre : Bordeaux révolutionnaire : vieux papiers Bordelais, {La chronique médicale, n^ 16, 15 août 1907).
(2) «Le Parlement enjoint de déposer les exemplaires au greffe de la Cour >. H. Monin. VEtat de Paris en 1789 ; études et documents sur V ancien régime à Paris; pp. 229, 230.
(3) Etienne Charavay, Revue des documents historiques, tome III, p. 56 (i875-i876).
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il monte à la tribune pour protester contre Tinsalubrité de la salle des Menus-Plaisirs où le roi a envoyé siéger, à Versailles, l'Assemblée, et il déclare que « la disposition des bancs est très insalubre, chacun est resserré derrière son voisin, à peine peut-on respirer ». Et il ajoute très gravement, car le médecin reparaît toujours sous le député : « Remarquez que les banquettes actuelles sont des sièges très incommodes pour des séances de douze et quatorze heures comme celle d'aujourd'hui ». C'était le temps où les députés travaillaient douze heures 1 Guillotin conclut donc : « Je crois qu'il est nécessaire d'y faire des dossiers (i) ». Enfin on le trouve acteur dans la tragédie dont le premier acte débute dans la salle du jeu de Paume. C'est lui, Guillotin, qui a proposé après le coup de force de Louis XVI, de venir continuer les débats dans ce triste local où la liberté française donna son premier coup d'aile.
Mais l'Assemblée regagne Paris et une fois encore le nom de Guillotin reparaît, le 6 novembre 1789, quand, dans la salle du Manège, il fait installer deux poêles à vapeur qui la chauffent en même temps que le poêle de faïence représentant la Bastille avec les attributs du despotisme, offert par le potier Ollivier,
Comme Constituant, nous trouvons sa signature à côté de celles de Gaultier de Biauzat ; du baron de Marguerittes ; de Charles-Maurice, prince de Talleyrand et évêque d'Autun ; de J.-B. de Nompère de Champagny ; du marquis de Bonnay; de Lapoide; du co^lte de Castellane ; d'Alexandrine-Charlotte- Sophie de Rohan-Chabot ; de la duchesse de la Rochefoucauld d'Enneville (2), sur une pétition de Latude à la Constituante en faveur du sieur Girard qui aida
(i) Bûchez et Roux, Archives parlementaires de 1787 à 1860; tome VIII, p. 129.
(2) Femme du Constituant qui mourut massacré à Gisors, le 14 septembre 1793.
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Mme Legros à le délivrer de la prison de Bicêtre(i). En cette même noble compagnie, le docteur Guillotin se retrouve en d'autres endroits, dans ce Club de 1789 {ou Société de 1789) qui se joindra plus tard aux Jacobins (2) et que Vadier appellera, dans son affiche du 24 juillet 1793 contre Condorcet, le Club Hermaphrodite (3). Parmi ses 416 membres, ce club compte : Le Chapelier, Rabaut Saint-Etienne, Kersaint, Custine, Brissot, Alexandre de Beauharnais, Trudaine de la Sablière, Trudaine de Montigny (frère du précédent), Thouret, Lavoisier, André Chénier, Bailly, qui tous feront, un jour prochain, connaissance avec l'instrument que leur collègue va proposer à l'Assemblée nationale, persuadé qu'il assumera, suivant un philosophe contemporain, « le maximum de défense sociale avec le minimum de souffrance individuelle (4) ». Au Club de 1789 se réunissent avec Beaumetz: Dupont de Nemours, Girardin, Pastoret, et d'autres peu suspects de libéralisme outrancier,
( X ) « Mme Legros secourut Latude da^s son cachot, lui fournit des habillements, intéressa en sa faveur Mme Necker et le cardinal de Rohan et le fit mettre en liberté en 1784. L'Académie lui décerna un prix Montyon. Le sieur Girard qui était à la charge de la charitable Mme Legros est nommé huissier surnuméraire, puis huissier en titre de l'Assemblée par les membres composant le bureau de celle-ci ». — Catalogué de la collection d* autographes de feu M. Paul Dablin,
(2) « Quatre-vingt-neuf et tout ce qui s'en suit, va se joindre aux Jacobins : si c'est pour un bien, tant mieux ; mais je crois que malgré la nullité de Quatre-vingt-neuf, il valait mieux séparé qu'il ne pourra faire de bien réuni ». Lettre de Madame Elisabeth à Madame de Rai gecour, msii 1791.
(3) Le montagnard Vadier à M, Caritat, ci-devant marquis de Condorcet, académicien, auteur d*une constitution à la détrempe rejetée par la Convention Nationale, et d'une feuille empoisonnée^ corruptrice de l'esprit public, appelée la « Chronique », ci-devant président du club Hermaphrodite, dit de 1789, etc. — De rimprimerie des 86 départements, faubourg Poissonnière.
(4) GuYAU, Esquisse d'une morale sans obhgationni sanction.
ceux qui seront les conventionnels de demain : Barère, Brissot, Collot d'Herbois, David, Sieyès, Villette. Parmi eux, Guillotin est inconnu, obscur encore. Attendez le jour de sa motion célèbre et il sera illustre, il s'assurera une part de tragique immortalité. Ainsi lancé dans le mouvement ix>litique, Guillotin
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Ordonnance du docteur Guillotin.
ne s'arrêtera qu'au lendemain de sa proposition d'un supplice uniforme. En attendant, il se fait initier à la loge maçonnique, la Candeur^ où fréquentent Lafayctte, Laclos, Sillery, le duc d'Aiguillon et les frères
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Lameth (i). Est-ce là, devant le niveau égalitaire décorant l'Orient entre les flambeaux symboliques, réquerre et la truelle, qu'il a rêvé l'égalité des citoyens coupables, devant la mort légale? Peut-être, car c'est animé du sentiment égalitaire que nous le verrons monter à la tribune de l'Assemblée (2).
Sa proposition adoptée il rentrera dans l'ombre, laissant derrière lui l'instrument rêvé par sa philanthropie. Car c'est sous ce jour qu'apparaît aujourd'hui Guillotin. C'est pour les uns le « médecin philanthrope (3)», pour les autres le < doctetir doux, bienfaisant, humanitaire (4) ». Nous ne voyons, pour notre part, aucun inconvénient à partager cet avis. Il n'a cependant point été récompensé selon ses œuvres et l'infâme machine a traîné jusqu'à nous, dans une boue sanglante, son nom d'honnête homme et de probe citoyen. Piqué des mille épingles de la raillerie, on l'a vu accepter sans récriminer sa rouge auréole. La guillotine a été et demeure le pilori de sa gloire. « Il y a des hommes malheureux ; Christophe Colomb ne peut attacher son nom à sa découverte ; Guillotin ne peut détacher la sienne de son invention, > écrira dans le Journal d*un révoltdionnaire de 1830, Victor Hugo. Cette gloire macabre et néfaste fut d'ailleurs pleine d'amertume pour lui. «Quand on lui parlait de l'adoption de son idée, dit Charles Maurice, il en montrait du regret, bien que persuadé qu'elle n'avait
(1) Maurice Talmbyr, La Franc-Maçonnerie et la RévolU' tion Française, p. 36.
(2) On trouve la signature maçonnique de Guillotin, à côté de celles de Pingre, de G. Poncet, du duc de Luxembourg sur le brevet maçonnique de Jérôme de Lalande. La pièce figura au Catalogue des Autographes Charavay, en avril 1888, sous le no 52.
(3) Paul MiMANDB, Le Centenaire de la déportation à la Guyane ; le Correspondant, 25 juillet 1895.
(4) Jean Bernard, Les lundis révolutionnaires, histoire amcdotiquê de la Révolution Française, 1790, p. 301.
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pas influé sur le nombre des victimes dont la Révolution aurait toujours fait sa proie. Mais il ne se consolait pas de ce que son nom était resté attaché à la lugubre machine (i) ». On peut croire, au contraire, que l'excessive simplification du supplice contribua étrangement au nombre des condamnés. En effet, quel moyen aussi expéditif aurait remplacé celui de Guillotin, qui permit les grandes fournées rapides de trente, quarante et soixante victimes ? Si son époque a accueilli avec un enthousiasme si peu dissimulé sa proposition, c'est qu'on y trouvait une promptitude dont manquaient les anciens supplices, et que, d'autre part, elle flattait la manie égalitaire si fort à la mode. Et cela se résume éloquemment en ces trois lignes de VAlmanach du Nosiradamus moderne : « Ce brave docteur ne suit point du tout la route ordinaire des médecins. Il a inventé une machine ingénieuse pour ôter promptement la vie aux criminels (2) >.
Au lendemain du vote de sa proposition, le rôle de Guillotin est fini en politique. La sanglante carrière de la guillotine commence, la sienne se termine. Il traverse la Terreur, protégé peut-être par la gloire sinistre de sa 4 fille ». Sous l'Empire, il demeure suspect aux Jacobins repentis et surtout à Fouché qui, suivant le mot terrible de Chateaubriand, enveloppa la corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d'Honneur. Au coin de la rue delà Sourdière,rue Saint-Honoré 533, dans cette même rue qui vit passer tant de cortèges en marche vers la place de la Révolution, il établit son cabinet de consultation. Ses clients — et il en avait l — ne passaient-ils point son seuil avec un léger frisson ? Hais la fâcheuse impression était vite dissipée sans
(1) Charles Mauricb, Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature et de diverses impressions contemporaines tirée du coffre d'un journaliste avec sa vie à tort et à travers, 1856b Tome I, p. 16.
(2) Cité par H. WsLcniiOBa, d« rinttitiit : L$$ Almanoêki dêhiU90Miam.
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doute. L'homme était aimable, réservé, poli, discret sur son passé pourtant probe (i). Le cabinet était de bon ton» \m peu sévère, digne cadre du savant. C'est là que le 26 mars 1814 (2), à l'heure tragique du régime impérial s'écroulant après la République et le Directoire, le docteur Guillotin mourut. Cet homme qui avait doté son pays d'un terrible appareil de mort, décédait ci'une affection bénigne à la vérité, mais inquiétante à soixante-seize ans : un anthrax à l'épaule gauche. Sa mort passa inaperçue : ce jour-là on chantait le Requiem sur le cadavre de l'Empire.
(i) « M. Guillotin que j'ai connu dans sa vieillesse, ne pouvait se consoler de ce qu'il appelait une tache involontaire dans sa vie. Sa vénérable figure portait l'empreinte d'une tristesse profonde et ses cheveux, parfaitement blancs, témoignaient tout ce qu'il avait souffert. Il voulut soulager l'humanité, et contribua, sans le prévoir, à la destruction d'un grand nombre d'individus ». — Anonyme (Mlle Georgette Ducrest), Mémoires sur Vimpératrtce Joséphine, la Cour et les Salons de Paris sous l'Empire. Paris, 1828.
(2) C'est la date qu'iiidiquent la plupart des biographes de Guillotin. M. Louis du Bois a pourtant donné celle du 26 mai dans son ouvrage : Recherches historiques et physiologiques sur la guillotine, et détails sur Sanson : ouvrage rédigé sur pièces officielles par M. Louis du Bois, ancien bibliothécaire de FEcole centrale de fOmê ; membre de plusieurs académies de Paris, des départements st de l^étranger. A Paris, chez Fiance, libraireéditeur, quai Malaquais, n® 19, 1843. — P- 4- — L'erreur de date semble manifeste.
LA MORT LÉGALE SOUS L'aNCIEN RÉGIME
L'arsenal pénal des anciennes lois avait à sa disposition des supplices qui témoignaient d'une ingéniosité atroce. Tel supplice pour les nobles, tel autre pour les vilains, et ce avec une abondance de choix rare. En effet, les brodequins, les chevalets, la dislocation et distension des membres, les tenailles, le feu ardent, rhuile bouillante, le plomb fondu, le bûcher, la noyade, la ix)tencc, la roue, la mutilation, les tortures les plus diverses ]x)uvaicnt être appliquées suivant les cas. Le coupable pouvait être condamné à « avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, puis a être exposé sur une roue, la face tournée vers le ciel, jusqu'à ce que mort s'ensuive (i) ». Il pouvait avoir, comme Damiens, la main serrée dans une menotte pour être brûlée au feu de soufre, « ce qui lui faisait jeter des hurlements horribles. (2) »• Quatre chevaux, par secousses successives, pouvaient lui emporter les membres pendant plus d'une heure (3)9 tandis que le bourreau
(i) Charles Desmaze, Curiosités des anciennes justices d'après leurs registres, Paris, 1867, p. 340.
(2) Extrait par Lemontky des Mémoires manuscrits du duc de Croy, tome XIV. La Revue Rétrospective, 1833, tome I, p. 368.
(3) Idem, p. 368.
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tailladait le haut des cuisses. Les femmes elles-mêmes n'échappaient pas à ces mutilations, et le procèsverbal d'une exécution en 1625 nous est resté, qui surpasse en horreur tout ce que le marquis de Sade rêva d'infliger à ses pitoyables héroïnes. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit d'une fille, Hélène Gillet, âgée de vingt-deux ans, habitant aux environs de Dijon, à Bourg. Accusée d'infanticide et condamnée à mort malgré ses dénégations désespérées, elle fut menée au tréteau de justice. Une scène extraordinaire allait s'y passer. ^ Le bourreau, qui s'était communié le matin' et confessé l'après-^née dans la prison, tremble, s'excuse au peuple sur une fièvre de trois mois qui le tenait encore, le prie de lui pardonner ou il manquerait à son devoir ; cependant qu'on exhortait la patiente (i) à souffrir constamment la mort, il donne toutes les marques d'une grande inquiétude, il chancelle, il tord ses bras, il les lève au ciel avec les yeux, puis se jette à terre, demande pardon à la patiente, puis la bénédiction aux prêtres qui l'assistaient ». Et la boucherie commence. Le bourreau donne un coup sur la mâchoire gauche. La patiente tombe. Le peuple hue, les pierres tombent sur le misérable groupe. « Le bourreau quitte ses armes, se présente au peuple, et demande de mourir ». Un nouveau personnage, que le procès-verbal nomme la « bourrelle », entre en scène. Cette femme ramasse le couteau jeté par son mari, le lui présente. Un nouveau coup, à l'épaule droite, abat pour la seconde fois la victime. Les pierres tombent toujours. « Le bourreau se sauve ». La bourrelle reste sur Téchafaud, frappe à coups de pied la condamnée, lui attache une corde au cou et la traîne « à bas la montée de l'échafaud » . Arrivée à cet endroit elle saisit les ciseaux apportés pour couper les cheveux d'Hélène Gillet et tente de
(I) Elle était assistée de deux jésuites et de deux capucins*
regorger. N'y réussissant pas, elle se contente de la larder « en divers endroits », dit le procès-verbal que nous citons et qui émane d'un témoin oculaire, lequel ajoute : « Aucun autre que moi ne peut vous écrire ce qui s'est passé sur ce sujet avec plus de certitude et de vérité ».
La foule est en révolte. Les capucins se sauvent. Le bourreau est lapidé. On arrache la condamnée à la femme du bourreau et on compte ses blessures : deux coujjs de couteau, six coups de ciseaux. « Un lui passe entre le gosier et la veine jugulaire, un autre sous la lèvre d'en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le palais, un en dessous du sein, autant entre deux côtes, proche de l'emboîture de l'épine du dos, deux en la tête, assez profonds, quantité de coups de pierre, les reins entamés fort avant du coutelas sur lequel elle était couchée lorsqu'on la secouait pour l'étrangler, et son sein et son cou plombés de coups de pied de la bourrelle ». Pendant ce temps, on tuait le bourreau et sa femme à coups de pierres, de marteaux et de poignards (i).
Depuis 1793 les écrivains royalistes n'ont pas manqué de voiler d'un crêpe funèbre la mort de Marie- Antoinette et des nobles conspiratrices. Mais qu'est ce donc que le brutal et rapide coup de couteau qui trancha le beau cou de T Autrichienne, à côté de l'épouvantable agonie de cette pauvre fille inconnue dont un manuscrit oublié nous évoque, près de trois cents ans plus tard, le barbare et incroyable supplice ?
On pourra nous répondre que c'est là, sinon un incident, au moins un accident. Oui, certes, nous savons ; mais cent, mais mille autres procès-verbaux enfouis dans les archives départementales contiennent le lugubre récit de pareilles tortures. Quand la victime
(i) Cet effroyable procès-verbal a été publié pour la première fois par Taschereau, Revue Rétrospective, 1834, tomell, p. 76 et suivantes.
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défaille» le procès-verbal constate qu'on l'a ranimée < par les secours des eaux spiritueuses (i) » ; des chirurgiens étaient présents pour t prévenir les accidents 1 »
Sous l'ancien régime, combien peu de coupables, que disons-nous, de prévenus, ont échappé à la question préparatoire qui, appliquée aussi bien aux innocents qu'aux accusés» tentait d'obtenir les aveux pendant l'instruction de leur procès ? Enfin, au moment du supplice, surgissait la dernière torture, Tultime question destinée à obtenir le nom des complices. Cela, la Révolution à laquelle on a reproché les fournées et les noyades, cela quand donc le fit-elle ? Mais ce n'est point la défense du régime de 93 que nous avons à tenter ici.
Le 24 août 1780, la torture ou toute autre coercition corporelle à l'égard des accusés disparut du code par ordre de Louis XVI, sur le conseil du lieutenant de police Jean-Charles-Pierre Lenoir. Etrange coïncidence l Le monarque qui, le premier, humanisait la mort, s'il est permis de se servir de cette expression contradictoire, celui que Marie-Antoinette appelait t le pauvre homme (2) » allait recueillir le bénéfice d'un des derniers gestes de clémence de la monarchie expirante.
Il n'a peut-être pas été inutile de s'étendre quelque peu sur les anciennes pénalités, pour comprendre l'importance de l'initiative du docteur Guillotin.
(i) Archives de la ville de Montauban.
(2) Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et h comte de Mercy-Argenteau, avec Us lettres de Marie-Thérèse et de Marie- Antoinette, publiée avec une introduction et des notée par M. le chevalier Alfred d'Ameth, directeur des Archives de la maison impériale et de l'Etat d'Autriche, et M. A. Geffroy, professeur à la Faculté des lettres de Paris (1874). tome II,
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La Guillotine au xvi« siècle.
Gravure faite en 1555 par Jules Bonasone pour le livre d'Achille Bocchi : Symholica quœstUmes de universo generê*
J^Càbinêi dês Esiampesy.
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Après cet exposé de quelques-unes des tortures du régime absolu, on ne peut manquer d'admettre que ce fut véritablement < dans un but essentiellement humanitaire que Guillotin proposa de substituer à tous ces procédés barbares un moyen plus prompt et moins infamant (i) ».
Et c'est ici qu'on peut poser une nouvelle fois la question déjà tant de fois discutée : Guillotin inventa-t-il la Guillotine ? Nettement, en nous basant sur d'irréfutables documents, nous répondrons : non.
Lui-même n'en revendiqua jamais formellement la paternité, et l'eût-il fait qu'on aurait aujourd'hui beau jeu pour la lui dénier. Il < indiqua une machine depuis longtemps connue propre à donner la mort sans causer de douleurs au patient... la machine dont il n'était point l'inventeur et qu'il n'avait fait qu'indiquer ; car le modèle existait déjà en Italie sous le nom de Mannaîa (2) ». Cette mannaia, Achille Bocchi en donna pour la première fois le modèle, en ISSS, dans le XVIII* symbole de son curieux ouvrage : Symbolica quœstiones de universo génère, gravé par Jules Bonasone. « L'appareil, dit à ce propos M. Louis du Bois, est conmie notre guillotine élevé sur un échafaud auquel on monte par une échelle. La hache carrée est placée au haut de deux coulisses, réunies ensemble à leur sommet par une traverse ». Ce fut à l'aide de cette guillotine primitive que fut guillotinée, en 1598, à Rome, la belle Béatrice Cenci.
(i) Docteur Cabanes, Le Cabinet secret de V Histoire » tome IV, pp. 109. no.
(2) Galerie historique des contemporains ou nouvelle Biographie (Mons, 1827), art. Guillotin.
< ...Il n'inventa pas la machine qui porte son nom* il se contenta de l'indiquer : elle existait depuis longtemps en Italie sous le nom de Norinaia ». Jean Bernard, vol. cit. p. 37 note, — « Mannaya ou Mannaia des Italiens que les lexicographes définissent : Hache à trancher la tête >. Louis du Bois« vol. cit., p. ii« '
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C'est aussi en Ecosse, au XVI* siècle, que Ton rencontre le terrible instrument. « C'est, dit Robertson, un tranchoir arrêté dans un cadre et qui, glissant sur deux coulisses, tombait sur le col du patient ». Ce témoignage se trouve confirmé par Tabbé de la Porte (i), que cite M. Louis du Bois : « En Ecosse la noblesse est décapitée d'une manière particulière à ce pays. L'instrument dont on se sert est une pièce de fer carrée, large d'un pied, dont le tranchant est extrêmement affilé. A la partie opposée est un morceau de plomb d'une pesanteur si considérable qu'il faut une très grande force pour le remuer. Au moment de l'exécution, on l'enlève au haut d'un cadre de bois à dix pieds d'élévation et, dès que le signal est donné et que le criminel a le col sur le billot, l'exécuteur laisse librement tomber la pièce de fer qui ne manque jamais du premier coup de séparer la tête du col ».
C'est une description à peu près semblable que nous donne la brochure de M. Héron (2), et partout, si la forme varie quelque peu, le principe reste toujours le même.
Enfin, en France même nous le rencontrons.
M. Lenôtre assure que la « décapitation à l'aide d'une machine était un supplice usité en France avant la conquête romaine. On a trouvé, en effet, en 1865, à Linné, dans le canton de Sains (Aisne), près de la route de Guise à Vervins, un volumineux couperet de silex, pesant environ une centaine de kilogrammes, et que les antiquaires ont reconnu être un tranche-tête gaulois, une guillotine de l'âge de pierre (3). On tenta,
(1) L'abbé de La Porte, Le Voyageur français, tome XIX, p. 317-
(2) Hâron, La Guillotine au xni« siècle, Rouen. in-8<>. (3)Voir Notice raisonnée sur.., un tranche-tête et une lancette »
par M. Pexgnbt-Dblacourt. Paris, S. Claye, imprimeur, 1866, iii-4<'.
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à Taide de cê disque de silex» des expériences qui furent concluantes. En le faisant mouvoir sous forme
Gravure de Henri Aldegrever figurant dans le recueil
des Gravures de Jean de Bavières» prince, évêque de
Liège, comte de Hollande (i 390-1425).
de pendule suspendu à une longue tige, on opéra facilement la section des têtes de mouton (i) >. Sans
( I ) G. Lenotrb, La Guillotine et les exécuteurs des jugements criminels pendant la Révolution, p. 319.
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nous arrêter à l'étude de cette guillotine préhistorique, devant laquelle nous avouons bien volontiers notre incompétence, nous devons mentionner l'exécution du maréchal Henri II, de Montmorency, guillotiné en 1632 dans la cour du Capitole de Toulouse pour sa révolte avec Gaston d'Orléans. Puységur note à ce propos : < En ce pays-là, on se sert d'une doloire qui est entre deux morceaux de bois, et quand on a la tête posée sur le bloc, on lâche la corde, et cela descend et sépare la tête du corps (i) ♦. Cette exécution lut un événement à cause de sa rareté et de sa nouveauté (2). Il nous la fallait citer cependant ici pour démontrer une fois de plus que Guillotin n'inventait rien. Cette accumulation de faits, un peu aride, nous ne nous le dissimulons pas, établit nettement ce point, et avec le docteur Cabanes on peut conclure: «que Guillotin ait eu des précurseurs, cela ne fait point de doute ; qu'il ait été le premier en France à proposer et à faire adopter le principe d'une machine à décapiter, c'est un mérite qu'on ne peut songer davantage à lui contester (3) ».
Soit. Mais qui donc y songeait ?
<i) Puységur, Mémoires, 1690.
(2) «Cependant ce moded'exécutionétaitrarementappliqué», Etienne Charavay, vol. cit. p. 54. — « L'application de ce supplice étoit extrêmement rare ». Article de Pétion sur la guillotine. CoUection d'autographes de M. Alfred Sensier.
(3) Docteur Cabanes, ouvr. cit., p. 120.
"La Guillotine devant l'Assemblée Nationale
Le 10 octobre 1789, TAssemblée nationale, dont un des membres disait : « Nous sommes actuellement le plus mauvais club de France », voyait paraître à sa tribune Guillotin. Le discours qu'il prononça ce jourlà semble perdu à jamais pour l'histoire. Nous savons qu'il y exprima ses idées sur l'égalité devant la mort et qu'il réclama un trépas sûr, prompt, uniforme pour tous les criminels. Le premier article de son projet, conçu en ces termes : « Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l'état des coupables », recueillit des applaudissements enthousiastes. Ces hommes, dont beaucoup n'avaient plus que trois ou quatre années à vivre, acclamaient celui qui leur apportait la promesse du couteau qui les allait frapper. Lugubre vote des condamnés de demain I tragique débat des prochains
LA OUILLOTINB EN 1793 ^9
proscrits, des futurs hors-la-loi ! Bien qu'une partie de TAssemblée demandât le vote immédiat, la proposition de Guillotin fut ajournée (i). Renvoyé au jour delà discussion du Code Criminel, Guillotin reparaît à la tribune le i*' décembre suivant, alors que s'ouvre le débat sur l'ancien système pénal. Cette foi? il propose : « Le criminel sera décapité, il le sera par l'effet d'un simple mécanisme ». La semence est jetée, elle ne tardera pas à mûrir dans ce sol meuble, bouleversé. L'Assemblée approuve le principe posé par Guillotin et une fois de plus décide de son ajournement. Le 21 janvier 1790 — date qui sera quatre ans plus tard un tragique anniversaire l — l'Assemblée vote quatre des six articles proposés par Guillotin. D'après la minute conservée aux Archives (2), le docteur Achille Chereau (3) nous a donné ce décret où dort tout le système qui sera demain celui de la Terreur :
a L'Assemblée nationale a décrété et décrète ce qui suit :
« Article I. — Les délits du môme genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l'état des coupables.
a Article II. — Les délits et les crimes étant personnels, le supplice d'un coupable et les condamnations infamantes quelconques n'impriment aucune flétrissure à sa
(i) < M. Guillotin lit un travail dans lequel il établit en principe que la loi doit être égale pour tous, quand elle punit comme quand elle protège, et chaque développement de ce principe amène un avticle que M. Guillotin propose à la délibération de l'Assemblée. Ce discours est fréquemment interrompu par des applaudissements ; une partie de l'Assemblée, vivement émue, demande à délibérer sur le champ, mais une autre partie parait vouloir s'y opposer ». Moniteur, 11 octobre
(2) Archives nationales, C. G. carton $^, dossier 303.
(3) Docteur Achille Chereau, Guillotin et la Guillotine ; Paris, aux bureaux de l' Union médicale, 1 1 rue Grange Batelière et chez l'auteur : 45, rue du Rocher. 18/0, p. 6.
30 LA QUILLOTINB BN 1793
famille. L'honneur de ceux qui lui appartiennent n'est nullement entaché, et tous continueront d'être admissibles À toutes sortes de professions, d'emplois et de dignités.
« Article III. — Les confiscations des biens des condamnés ne pourront jamais être prononcées en aucun cas.
4 Article IV. — I^e corps du supi^liciô sera délivré à sa famille si elle le demande. Dans tous les cas il sera admis à la sépulture ordinaire, et il ne sera fait sur le registre aucune mention du genre de mort.
« Arrête ta outre, que les quatre articles ci-dessus seront présentés incessamment à la sanction royale, pour être envoyés aux tribunaux, corps administratifs et municipalités, etc.
^ Jeudi soir, 21 janvier 1790.
Désormais la guillotine a conquis droit de cité, et c'est Lepeletier de Saint-Fargeau, qu'elle épargnera pour le laisser au sabre d'un assassin, qui propose d'inscrire, le 3 juin 1791, dans l'article 3 du titre I du Code Pénal : <t Tout condamné à mort aura la tête tranchée (i)». Tous ces débats, cet enthousiasme, ces votes, ces décrets, ces projets, tout cela aboutit à <t une planche, place de la Révolution (2) ».
Certes, les débats n'avaient pas duré longtemps, et on peut, en effet, penser que les députés « adoptaient la guillotine parce qu'elle simplifiait les supplices et en abrégeait les angoisses (3) ». Par eux, le peuple sanctionnait ce que Chateaubriand appelle < le crime légal ♦ dont le régne n'allait pas tarder à commencer. La promesse d'abolition de la peine de mort faite par la Convention dans sa dernière séance du 4 brumaire
(i) Moniteur, 4 juin 1791.
(2) Honoré Rbouffe, Mémoires cftin détetiu pour servir à Vhistoire de la tyrannie de Robespierre,
(3) Docteurs Cabanes et Nass, La névrose révolutionnaire, Ch. IV. p. 35.
LA GUILLOTINE BN 1793 31
an IV (26 octobre 1795) ne devait pas se réaliser (i). Aujourd'hui encore elle demeure lettre morte. La Révolution est passée» l'Empire est tombé, la Royauté a disparu» la guillotine est debout, dernier vestige de la tourmente effroyable de 93.
(i) La Convention avait siégé plus de trente-sept mois, du 20 septembre 1792 au 4 brumaire an IV. Dans ce laps de temps elle rendit 11.210 décrets. La Constituante, en vingthuit mois, en avait rendu 2.557 ; la Législative en onze mois et demi, 1.7 12. Le dernier décret de la Convention ordonna: « La peine de mort sera abolie, à la paix générale ; la place de la Révolution prendra désormais le nom de place de la Concorde : tous les détenus pour faits relatifs à la Révolution seront immédiatement élargis, excepté les conspirateurs de vendémiaire, les prêtres déportés, les fabricants de faux assignats, les émigrés ».
Citons, pour terminer, à propos de cette dernière séance, ce fait rapporté par M. Costa de Bcauregard : < On raconte que le 26 octobre 1795, au moment où le président déclarait la Convention dissoute, quelqu'un demanda quelle heure il était et qu'une voix avait aussitôt répondu : < L'heure de la justice ». Introduction au Mémoire écrit par Marie-Thérèse- Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses, ses parents, depuis le 10 août 1792 jusquà la mort de son frère arrivée le 9 juillei 1793. Publié sur le manuscrit autographe appartenant à la duchesse de Madrid.
LA OUILLOTINB EN I793 33
proposition de Guillotin,il était Toracle des tribunaux» ayant acquis une renommée incontestable dans la médecine légale (i). Le 7 mars 179^, en conséquence du choix de T Assemblée nationale, fut déposée sur son bureau la « Consultation motivée sur le mode de décollation nouveau^ par Louis, Secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie ». La pièce est des plus curieuses et mérite, malgré sa longueur, d'être rapportée ici. Elle apporte à l'histoire de la guillotine une contribution précieuse. Copiée par Villenave, l'auteur de l'article Guillotine dans F Encyclopédie des gens du monde, elle a été donnée par M. Etienne Charavay, dans la Revue des documents historiques (2), parmi d'autres pièces fort intéressantes que nous aurons l'occasion de citer à leur date. Ecoutons la consultation de Louis :
« Le Comité de législation m'a fait Thonneur de me consulter sur deux lettres écrites à TAssemblée nationale concernant Texécution de l'article 3 du titre I du Code pénal, qui porte que tout condamné à mort aura la tête tranchée.
« Par ces lettres. Monsieur le ministre de la Justice, et le directoire du département de Paris, d'après les représentations qui leur ont été faites, jugent qu'il est de nécessité instante de déterminer avec précision la manière de procéder à l'exécution de la loi, dans la crainte que si, par la défectuosité du moyen, ou faute d'expérience et par maladresse, le supplice devenait horrible pour le patient et pour les spectateurs, le peuple, pur humanité, n'eût mission d'être injuste et cruel envers l'exécuteur #.
Cette phrase de Louis fut sans doute inspirée par le souvenir de quelqu'une de ces horribles exécutions
(i) Il mourut le 20 mai 1792, succombant à une « hydropisie de poitrine. » Conformément aux clauses de son testament, il fut inhumé dans le cimetière de la Salpêtrière.^
(2) Tome III (1875-1876), p. p. 47, 48.
de Tancien régime, dont nous avons cité un exemple, dans un précédent chapitre. On y pourra aussi noter l'attention spéciale dont est l'objet Sanson, que le prospectus des Révolutions de France et de Brabani, de Camille Desmoulins, appelait en novembre 1789 le « représentant du pouvoir exécutif».
« Les difficultés concernant l'exécution de Tarticle 3 du Code pénal, continue Louis, sont bien fondées ; l'expérience et la raison démontrent également que le mode en usage par le passé pour trancher la tête à un criminel, l'expose à un supplice plus affreux que la simple privation de la vie suivant le vœu de la loi. L'exécution doit être faite en un instant et d'un seul coup. Les exemples prouvent combien il est difficile d'y parvenir. Im souvenir de la décapitation de M. do Lally csl récent. 11 était à genoux, les yeux bandés : rex6culeur Ta frappé à la nuque, le coup n'a pas séparé la tête et ne pouvait le faire. Le corps, à la chute duquel rien ne s'opposait, a été renversé en devant, et c'est par trois ou quatre coups de sabre que la tête a été séparée du tronc : on a vu avec horreur cette hacherie, s'il est permis de se servir de ce terme (i).
4 En Allemagne, où les exécuteurs sont plus expérimentés, par la fréquence de ces sortes d'exécutions, principalement parce que les personnes du sexe féminin, de quelque condition qu'elles soient, ne subissent pas
(i) Dubois (d'Amiens) dans ses Recherches historiques sur les derniers fours de Louis et de Vicqd'Azyr^^xxïAxics en 1866 dans le Bulletin de V Académie de médecine (Paris), adonné un écrit saisissant du dialogue entre le bourreau et le chevalier de la Barre. « Cet héroïque enfant lui dit résolument : « Tes armes sont-elles bonnes ? Voyons-les ». — Cela ne se montre pas, Monsieur, lui dit le bourreau ». — « Est-ce toi, reprit le chevalier, qui as exécuté la comte de Lally ?» — t Oui, monsieur ». — « Tu l'as fait souffrir ?» — < C'est sa faute, il était toujours en mouvement. Placez-vous bien, et je ne vous manquerai pas, soyez-en sûr ». — En effet, ce maître bourreau balança plusieurs fois son arme et enleva la tête d'un seul coup ». — Ce dialogue est aussi émouvant que le procèsverbal de l'horrible exécution d'Hélène Gillet.
LA GUILLOTINE BN I7Q3 35
d'autre supplice, cependant la parfaite exécution manque souvent, malgré l'attention de fixer le coupable assis dans un fauteuil.
« En Danemark, il y a deux positions et deux instruments. L'exécution, qu'on pourrait appeler honorifique, so fait avec sabre ou coutelas. Le criminel a un bandeau sur les yeux, il est à genoux et a les mains libres. Si le supplice doit porter infamie, le coupable est couché sur le ventre, et on lui coupe la tête avec une hache. Personne n'ignore que les instrumens tranchants n'ont que peu ou point d'effet lorsqu'ils frappent perpendiculairement ; et, en les examinant au microscope, on voit qu'ils ne sont que des scies plus ou moins fines, qu'il faut faire agir en glissant sur les parties à diviser. On ne réussirait pas à décapiter, d'un seul coup, avec une hache ou couperet dont le tranchant serait en ligne droite ; mais, avec le tranchant convexe, comme aux anciennes haches d'armes, le coup asséné n'agirait perpendiculairement qu'au milieu de la portion du cercle: mais l'instrument en pénétrant dans la continuité des parties qu'il divise, a une action oblique en glissant, et atteint sûrement son but.
« La structure du col dont la colonne vertébrale est le centre, composée de plusieurs os dont la connexion forme les enchevauchures de manière qu'il n'y ait point de joint à chercher, montre qu'il n'est pas possible d'être assuré d'une p.irfaîte séparation en la confiant à un agent susceptible de varier en force et en adresse pai des causes moraJes et physiques. Il faut nécessairement, \iout la certitude du procédé, qu'il dépende de moyens mécaniques invariables dont on puisse également déterminer la force et l'effet. C'est le parti qu'on a pris en Angleterre : le corps du criminel, fixé entre deux poteaux, est couché sur le ventre. Du haut d'une traverse qui unit les deux poteaux on fait, au moyen d'une déclîque (ou lâcher la corde passée dans une poulie, rien de plus simple), tomber la hache convexe dont le dos doit être assez fort et assez lourd pour agir efficacement, comme le mouton pour enfoncer des pilotis ; on sait que sa force augmente suivant la hauteur d'où il tombe. L'effet d'une pareille machine, d'une très facile construction, est immanquable : la décapitation sera faite en un ins-
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tant, suivant l'esprit et le vœu de la loi sur la peine de mort ».
La copie faite par Villenave s'arrête ici. Cependant M. Lenôtre (i), qui publie la consultation de Louis d'après l'exemplaire annexé à la loi du 25 mars 1792, et le docteur Cabanes qui la cite d'après la source utilisée par nous (2), la font suivre de ces lignes non mentionnées par Villenave :
« Il est aisé de faire construire une pareille machine, dont l'effet est immanquable ; la décapitation sera faite en un instant, suivant Tesprit et le vœu de la nouvelle loi ; il sera facile d'en faire l'épreuve sur des cadavres et même sur un mouton vivant. On verra s'il ne serait pas nécessaire de fixer la tête du patient par un croissant qui embrasserait le cou au niveau de la base du crâne ; les cornes ou prolongements de ce croissant pourraient être arrêtées par des clavettes sous l'échafaud. Cet appareil, s'il paraît nécessaire, ne ferait aucune sensation et serait à peine aperçu ».
Cet avis, l'Assemblée l'adopte sans discussion (3).
Quelques jours plus tard s'engage, entre le docteur Louis, Roederer, procureur-syndic du directoire du département de Paris, et Clavière, ministre des Contributions publiques, une vive correspondance. La
(i) G. Lenotre, vol. cit, p. p. 224 à 227.
(2) CABANàs, vol. cit. p. p. 113, 114. 11 y a là une erreur certaine de la part du docteur Cabanes. Le texte qu'il rapporte diffère sensiblement de celui publié par M. Etienne Charavay, et, eu outre, ce dernier ne donne aucunement le paragraphe cité dans le Cabinet secret de l'Histoire.
(3) «Le Comité de législation a lait adopter un projet de décret sur le mode de décollation des malheureux condamnés à mort. Il a été rendu sans être lu et discuté. Ce décret n'est autre chose que l'avis de M. Louis, secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie, qui propose pour l'exécution de cet article du Code pénal une machine à peu près semblable à celle que son inventeur avait fait appeler la guillotine ». Journal (U Perlet, 22 mars 1792.
A Poteaux. — B Traverse. — C Hache convexe du poids d'un quintal, attaché par deux anneaux, et c^ui toml>e en glissant entre deux rainures. — D Les deux rainures. — E Planche immobile qui couvre la hache convexe avant l'exécution. — r (.(irde qui roule sur une poulie et qui tient à une déclique. — G Hache concave à demeure sur laquelle se réunit la convexe quand elle tombe. — H Planche à laquelle il faut donner la même concavité qu'à la hache. Cette planche •'échappe par le bas au moment où la hache convexe se réunit à la concave, ce qui a lieu par un rappel mécanique. — / — Echafaud auquel on donnera l'étendue convenable afin que le patient puisse se coucher sur le ventre, de manière à ce qu'il soit décollé conformément à la Contultatioii ou Avis du docteur Louia.
38 tA OUltLOTINB EN 179;)
construction de Tinstrument en fait "^tous les frais. L'inscription placée par le docteur Louis sur la porte de son cabinet, nous a révélé sa causticité. Sa lettre à Roederer, à la date du 24 mars 1792, n'est pas pour diminuer cette impression. Il écrit :
t Monsieur,
« Un Allemand, facteur de clavecins (i), a cru ])ouvoir exercer son génie pour la machine à décoller. Je ne le connais pas, mais je loue son industrie. Le patient ne sera ni lié, ni couché. Sa tête, au pilori, sera tranchée d'une manière sûre par une coupe oblique. Je me fais un devoir de vous adresser ce machiniste et un plaisir de vous assurer des sentiments respectueux dont je suis })cnétrc pour vous. Monsieur.
Ce 24 mars 1792.
Louis. »
On ne saurait plus galamment écrire sur un aussi pénible sujet, et sans s'arrêter à ce « génie qui s'exerce » où la plaisanterie est évidente, il suffit de faire remarquer ridée baroque de ce patient dont la tête sera tranchée alors qu'il sera placé debout.
Roederer répond en priant le docteur Louis de s'entendre avec le charpentier du Domaine, le sieur Guidon»
(i) Louis entend désigner ici Tobias Schmidt, au sujet duquel le docteur Cabanes indique : < Sur Schmidt, voir le Bulletin de la Société de V Histoire de Paris, tome XVI, p. 123 ; le Moniteur du 21 septembre 1794 et du 21 décembre 1799. et la brochure du docteur Chereau, Guillotin et la Gttillotine... Ce Schmidt s'amouracha, sur le tard, d'une danseuse du nom de Chameroi, qui passait pour être au mieux avec KugOne de Beauhamais. Schmidt avait connu la t belle impure » dans le salon de la Grazini (ou la Grassini) vers 1800. Le grossier soupirant, réduit au rôle d'amoureux surnuméraire, fournissait à la danseuse les sommes qu'elle ne pouvait tirer de la bourse, fort plate, du militaire à qui elle avait réservé son cœur. Schmidt était au contraire très riche, ayant gagné plusieurs millions dans les entreprises de constructions dont il avait été chargé ».
LA eUlLLeTlNB BN 1793 39
pour la construction de Tinstrument. En réponse à cette demande, Louis dépêche ce mot :
4i4 Paris, ce 30 mars 1792.
4 Monsieur,
«J'ai rempli sans perte de temps la mission que le Directoire m'a donnée, et le jour même j'ai été m'informer de la demeure du S^ Guidon, charpentier ordinaire du Domaine, et je lui ai écrit à son domicile fauxbourg du Temple, au coin de la rue Fontaine aux rois. Il est venu ce matin : je lui ai lu et laissé l'instruction que j'avois préparée et dont je joins icy copie. Il a très bien conçu la construction de la machine. Il s'étoit fait accompagner, par précaution, d'un de ses confrères, cxj)crt dans Tart do charpenterie. Nous nous sommes parfaitement expliqués et entendus. Le S' Guidon ira recevoir vos ordres ultérieurs et sera porteur de mon paquet.
]e suis avec respect.
Monsieur,
L'instruction donnée au charpentier constitue la description la meilleure qui puisse se faire dejla guillotine. Tout y est prévu avec un soin rare :
« Cette machine doit être composée de plusieurs pièces.
« i^* Deux montans parallèles en bois de chêne de la hauteur de 10 pieds, joints en haut par une traverse et montés solidement sur une sole, avec des contrefichea de c6té et par derrière.
« Ces deux montans seront, dans œuvre, à un pied de distance, et auront six pouces d'épaisseur ; à la face interne de ces montans sera une cannelure longitudinale, quarrée d'un pouce de profondeur, pour recevoir les oreillons d'un tranchoir. A la partie supérieure de chacun de ces montans, au dessous de la traverse et dans leur épaisseur, sera placée une poulie de cuivre.
20 Le tranchoir de bonne trempe, de la solidité des meilleurs couperets, fait par un habile taillandier, coupera par sa convexité. Cette lame tranchante aura huit pouces d'étendue transversale et six de hauteur. Le dos de cette lame coupante sera épais comme celui d'une hache ; sous ce dos seront par le forgeron pratiquées des ouvertures pour pouvoir, avec des cerceaux de fer, fixer sur ce dos un poids de trente livres ou plus ; si dans les essais on trouvoit convenable de rendre plus lourde la masse de cette espèce de mouton, ce poids sera garni d'un annciui de fer dans son milieu.
«Le tranchoir devant glisser de haut dans les rainures des deux montans, son dos aura un pied en travers plus deux oreillons quarrés d'un pouce de saillie, pour entrer dans ces rainures.
30 Une corde assès forte et d'une longueur suffisantct passera dans l'anneau et soutiendra le tranchoir sous la traverse supérieure : chaque bout de cette corde sera engagé de dedans en dehors sur la poulie correspondante, et sera arrêté extérieurement vers le bas de chaque montant.
40 Le billot de bois sur lequel doit être posé le col du patient, aura huit pouces de haut et quatre pouces d'épaisseur. Sa base aura un pied de largeur, mesure de la distance des deux montans ; une cheville amovible traversera chaque montant et fixera de chaque côté le dit billot par sa base. La partie supérieure de ce billot n'aura que huit pouces de largeur. Elle sera creusée supérieurement d'une gouttière, pour recevoir le bord tranchant du couperet convexe. Ainsi les rainures latérales internes des deux montans ne doivent pas s'étendre plus bas que cette gouttière, afin que le billot ne soit pas coupé par le tranchoir. La partie supérieure du billot sera légèrement échancrée pour loger à l'aise le col du patient.
5» Mais pour assujettir la tête et qu'il ne puisse la relever au moment de Texécution, il faut qu'un croissant de for, en manière de fer à cheval, bien arrondi par ses bords, embrasse le col du patient, au haut de la nuque, au niveau de la base du crâne, où finit le cuir chevelu, et que les extrémités de ce croissant assez prolongées soient percées pour être assujetties par un boulon qui traversera la base de la partie supérieure du billot dont l'épaisseur est de quatre pouces.
4 Le patient, couché sur le ventre, aura la poitrine soulevé» par ses coudes, et son col sera placé sans gène dans l'échancrure du billot.
Toutes choses bien disposées, Tcxécutcur placé derrière la machine pourra réunir les deux bouts de la corde qui soutient le tranchoir, et, les lâchant en même temps, cet instrument tombant de haut, par son poids et l'accélération de la vitesse séparera la tête du tronc, en un clin d'œil (i).
« S'il y avait quelques erreurs dans ces détails, elles seraient faciles à vérifier par le constructeur le moins intelligent. »
Si le sieur Guidon commet des erreurs, il saura ce que le plaisant docteur pense de lui. Mais Guidon n'en a guère le loisir, car, le lendemain même, il remet à Louis le devis des frais de construction pour la machine : il s*61èvc à la somme de s.f/x) livres, basée sur une excuse que Sanson fera lui-même valoir plus tard pour ses aides, à savoir la difficulté qu'on éprouve à trouver des ouvriers se chargeant de la sinistre besogne. Louis communique ce prix élevé à Roederer :
(i) Sur la foi de V Histoire de la Constituante de Bûchez, ou attribue souvent cette expression « en un clin d'reil » à Guillotin lui-même. Ce document démontre que la plaisanterie est de Louis. Rendons à César...
4^1 LA âUILLeTIMB UH iyt^5
4 A Paris, h !•' avril 1793.
4 Monsieur, « J'ai vu ce matin, le S' Guidon, charpentier, chargé de la fourniture des bois de justice, titre que portent ses provisions, qui m'a donné connoissance du devis de la machine pour décapiter. Vous serés peut être effrayé du prix qu'il demande pour sa construction : il estime qu'elle pourra durer 50 ans et que, d'après son modèle, la construction des autres pourra ne coûter que de 12 à 1500 francs. Il m'a démontré que les ouvriers qu'il employé étoient, par un absurde préjugé mais difficile à détruire, des espèces de proscrits, qu'il lui falloit payer exorbitamment et qui ne trouveroient pas d'ouvrage dans un autre attellier de charpenterie, qu'il étoit obligé à entretenir chevaux, voitures et manœuvres, pour dresser et enlever à chaque exécution les échaffauds. Dans ce prix il comprend les escaliers, enceinte, etc. Il croit que les coulisses doivent être garnies en cuivre ; enfin il a bien saisi le plan et senti les avantages de la construction la plus soignée.
4 Je suis avec respect, 4 Monsieur, M Votre très humble et très obéissant serviteur,
Louis. »
Le 5 avril, Roederer communiqua la lettre de Louis et le devis de Guidon à Clavière, lequel refusa net de le sanctionner (i). Tobias Schmidt fut appelé. Son devis ne fut que de 824 livres. Il fut choisi et se mit à l'œuvre avec une rapidité telle que Louis pouvait annoncer à Roederer, quelques jours plus tard, la date de l'expérience et des essais qui devaient avoir lieu à l'hôpital de liicclre. Sa lettre est du 12 avril :
4 Monsieur, « Pendant que le S' Schmitts, facteur d'instrumens de musique, s'occupoit sous vos ordres de la construction
(i) On trouvera dans la Revue Rétrospective (janvier 1835) cette correspondance entre Roederer et Clavière.
LA OUILLOTINB BN I7g;| 43
de celui qui a une toute autre destination, je ne perdois pas de vue le vœu général pour la plus prompte fabrication de cette machine. J'ai prévenu le chirurgien de Bicêtre dont je vous envoyé la réponse qui prouve son zèle pour la chose publique. Le mécanicien vient de me dire que Texpérience peut avoir lieu mardi prochain. Elle doit avoir un témoin nécessaire, celui qui doit opérer publiquement et en réalité. Ainsi, Monsieur, il faut enjoindre par un ordre précis à l'exécuteur de se transporter mardi prochain à dix heures du matin au château de Bicêtre où je me trouverai pour dresser procès-verbal de l'expérience. Il demandera M. Cullcricr, chirurgien principal de cette maison.
< Je suis avec respect,
4 Monsieur,
4 Votre très humble et très obéissant serviteur,
i^uis. >
Et sa plaisanterie sur le facteur de pianos faite, il écrit.au docteur Michel Cullerier, chirurgien de THôpital général :
A Samedi, 12 avril 1792.
« Le mécanicien. Monsieur» chargé de la construction de la machine à décapiter, ne sera prêt à en faire l'expérience que mardi. Je viens d'écriro à M. le procureurgénéral syndic afin qu'il enjoigne à la personne (i) qui doit opérer en public et en réalité, de se rendre mardi à deux heures au lieu désigné pour l'essai. J'ai fait connaître au Directoire avec quel zèle vous avez saisi lo vœu général sur cette triste affaire. Ainsi donc à mardi.
« Pour l'efficacité de la chute du couperet ou tranchoir, la machine doit avoir quatorze pieds d'élévation. D'après cette notion vous verrez si l'expérience peut être faite dans l'amphithéâtre ou dans la petite cour adjacente.
« Je suis de tout cœur, Monsieur, le plus dévoué de vos obéissants serviteurs.
Louis. >
(I) Sansoa.
Au jour dit, Sanson, ses deux frères et son fils arrivèrent à Bicêtre. Dans la cour, devant les poteaux rigides levant au ciel le clair éclat du couperet, ils retrouvèrent les docteurs Louis, Guillotin, et CuUerier en compagnie de quelques membres de l'Assemblée nationale et du conseil des Hospices, du fameux Philippe Pinel, et du médecin de Mirabeau, Cabanis.
Un premier cadavre fut apporté. Lourd et prompt, le. couteau tomba sur la nuque froide. Un peu de sang ruissela. On recommença deux fois encore Texpérience, Sanson jouant du déclic. Les médecins se félicitèrent. Guillotin triomphait modestement. Le succès était agréable au cœur de Louis. C'est une lettre allègre et pleine de satisfaction contenue qu'il dépêche à Roederer, le 19 avril :
« Monsieur,
4 Les expériences de la machine du S' Schmitt ont été faites mardi à Bicètre sur trois cadavres qu'elle a décapités si nettement, qu'on a été étonné de la force et de la célérité du son action. Les fonctions de l'exécuteur se borneront à pousser la bascule qui permet la chute du mouton portant le tranchoir, après que ses valets auront lié le criminel et l'auront mis en situation. C'est de la bonne trempe de l'instrument coupant que dépendra la sûreté de l'opération.
4 Je pense qu'il seroit utile qu'il fut construit, pour tous les départemens, sous la direction du S' Schmitt, son ingénieur inventeur : car on trouvera partout des charpentiers pour le reste, d'après les dessins et les proportions qu'ils indiqueront. Monsieur Moreau, juge du second tribunal criminel, m'avoit dépéché à Bicètre un de ses greffiers, pour savoir de moi quand la machine pourroit servir en réalité. Le charpentier ordinaire du Domaine étoit présent aux expériences avec l'exécuteur, ses deux frères et son fils. Ils n'ont trouvé aucune difficulté à prêter leur triste ministère dès le lendemain. Mais le charpentier a observé que l'échafaud devoit avoir une
construction plus solide qu'à l'ordinaire, et que la première exécution ne pourroit être faite avant lundi.
4 Le greffier du tribunal a porté ma réponse à Monsieur Moreau, et j'avois pensé que vous seriez informé par lui de ce qui s'étoit passé.
« Je suis avec respect. Monsieur, • Votre très humble et très obéissant serviteur.
Louis. »
Là se clôt la correspondance de Louis relative à la guillotine.
Elle allait apparaître, au grandsoleiljdansTHistoire.
Dessiné par Villeneuve (1793)
La première exécution en Grève
LasHie Bourbon- Villeneuve, où habita Fouquier- Tinville, est une voie paisible qui, aux premières ombres de la nuit, s'endort dans une quiète obscurité. La lanterne fumeuse qui prétend Téclairer trouble à l)eine la ténèbre. Tout y est silence, paix et sommeil.
Pourtant, dans la nuit du 14 octobre 1791, vers minuit, des cris d'effroi, des appels de secours réveillèrent les habitants de cette rue tranquille. Aux fenêtres des volets battirent. Des visages bouffis de sommeil tentèrent de discerner le drame inconnu qui se jouait dans l'ombre. On cria à la garde, et, par merveille, la garde accourut. On arrêta un homme qui fuyait, on ramassa un individu geignant.
C'est en raison de ces faits que Nicolas- Jacques Pelletier, accusé et convaincu d'avoir, avec l'aide d'un complice inconnu, rossé un paisible passant après s'être approprié son portefeuille contenant 800 livres en assignats, fut condamné à la peine de mort le 24 jan-
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vier 1792 par le deuxième tribunal criminel de Paris (i). On avait sursis à l'exécution à cause du débat sur le nouveau mode de décollation devant l'Assemblée. Cependant le juge Moreau s'impatientait, et nous avons vu par la lettre de Louis rendant compte à Roederer des essais, qu'il avait envoyé à Bicêtre son greffier. Le juge Moreau n'avait pas longtemps à s'impatienter. Dix jours plus tard, le 25 avril (2), la guillotine prenait possession de la place de Grève, très petite alors (3), dit Michelet qui la vit en sa jeunesse. Roederer avait prévu un concours considérable de peuple et avait écrit à Lafayette (4), le priant de maintenir l'ordre. Il ne s'était pas trompé : la foule fut énorme (5) pour venir considérer la nouveauté du spectacle.
Pour la première fois la guillotine apparaissait aux yeux des bourgeois de Paris, par une riante journée de clair avril, souriante à son règne qui commençait. Parmi ceux-là qui se bousculaient autour du tréteau.
(1) Et non pour viol, comme l'affirment Edmond et Jules de Goncôurt dans leur Histoire de la Société Française pendant la Révolution, chap. XVII, p. 432. C'est ajouter un crime superflu à tout ceux que Pelletier expia.
(2) La tradition veut, mais rien n'est moins certain, que ce soit Laquiante, greflier du tribunal de Strasbourg, qui ait dessiné le modèle de la guillotine exécuté par Tobias Schmîdt. M. Louis du Bois, vol. cit. p. 16, assure que ce modèle ne fut présenté au ministre de la Justice que le 27 avril 1792. L'erreur est évidente, puisque Pelletier fut exécuté le 25.
(3) J. Michelet, La Révolution Française, tome VI, la Terreur, p. 319.
(4) On trouvera la lettre de Roederer dans le dossier des pièces publié par la Revue Rétrospective (janvier 1835).
(5) « Hier, à trois heures de l'après-midi, on a mis en usage, pour la première fois, la machine destinée à couper la tête aux criminels... La nouveauté du spectacle avait considérablement grossi la foule de ceux qu'une pitié barbare conduit à ces tristes spectacles... > Chronique de Paris, n^ iiS, 36 avril.
combien devaient gravir les dix marches raides, poings liés, col nu ?
Pelletier, mené en Grève revêtu de la chemise rouge, fut promptement exécuté. On admira la rapidité de l'appareil. Pour ses débuts, la guillotine eut une bonne presse. « On ne saurait imaginer, écrit Prudhomme, un instrument de mort qui concilie mieux ce qu'on doit à l'Humanité et ce qu'exige la loi, du moins tant que la peine capitale ne sera point abolie (i) ».
La chose entrait dans les mœurs, le mot entrait dans la langue. Dès 1789, on avait cherché un nom à la nouvelle machine, et les Actes des Apôtres pour qui la révolution commençait en vaudevilles, n'avaient pas manqué de plaisanter l'embarras où on se trouvait :
« Une grande difficulté s'est élevée sur le nom à donner à. cet instrument. Prendra-t-on pour enrichir la langue, le nom de son inventeur ? Ceux qui sont de cet avis n'ont pas eu de peine à trouver la dénomination douce et coulante de guillotine. Sera-ce celui du président qui prononcera le vœu de l'Assemblée à ce sujet ? On aurait alors à choisir entre M. Coupé (2) et M.Tuault (3). On a observé que la mansuétude pastorale ne permettait pas à M. de Sabran (4) d'accepter cette place ; sans cela, il était assuré des voix de toute la noblesse. On ajoute qu'un nouveau candidat se présente pour avoir les honneurs de cette machine supplicielle. M. de Mirabeau s'est emparé jusqu'ici des motions qui ont porté les plus grands coups à la tyrannie. Ses essais si connus
(1) Pruduommë, Les dévolutions de Paris.
(2) L'Assemblée comptait deux membres du aom de Couppé (c'est ainsi que le nom doit s'écrire) : Gabriel- Hyacinthe Couppé. député de la sénéchaussée de Lanion. et Jean-Marie Couppé. député du département de l'Oise.
(3) Joseph Golven Tuault de la Bouvrie. député du Morbihan.
(4) L. H. R. M. de Sabran, évêque, duc de Laon, pair de France, premier aumônier de la Reine, député du clergé du laiiliage au\ ermandois aux Etats Généraux. ii cmigraeu 1792.
de jurisprudence criminelle lui donnent des droits incontestables au monument proposé. Avec un léger amendement, l'honorable membre pourrait prendre cette machine sous son nom, et le nom de Mirabelle remplacerait à la grande satisfaction des bons Français celui de Guillotine » ( i )
Mais c'était là le temps des plaisanteries qui bientôt allaient passer.
Avant de voir T instrument au travail, il n'est peut-être pas inutile de le suivre à travers Paris, aux endroits où le fixèrent des arrêtés de la Commune et des décrets de la Convention.
Le 21 août 1792, à la place du Carrousel, « le théâtre du crime devenant le lieu de l'expiation » â lieu, à dix heures du soir, l'exécution de Collenot d'Angremont, accusé de s'être montré au 10 août parmi les ennemis du peuple. Après cette exécution, la Commune décide :