DE VINGT-CINQ BAISERS PAYABLES AU PORTEUR
Série des cœurs Enregistré au boudoir
L'an du bonheur des Grâces
Et le tout s'accompagne d'un carquois et d'un flambeau croisés parmi une guirlande de roses.
Ce n'est pas la jeunesse dorée, la cour de la fille Cabamis, le Directoire, qui nous offre cette puérilité : c'est la Terreur. On a tout supprimé dans la furie égalitaire ; le Roi, la noblesse le clergé, les fermiersgénéraux ; on n'a pas supprimé les amoureux. Il y a encore une royauté en France sous la dictature terroriste ; et c'est la royauté de l'Amour.
Au Palais-Egalité où grondèrent les premiers coups de tonnerre de la Révolution, il règne en terre conquise. Là, sous le vol léger des feuilles brûlées de juillet, la Révolution ouvrit ses jeunes ailes hésitantes. Là règne désormais Erôs toujours vainqueur. Plus loin, à quelques pas de là, rugit l'orage permanent de la Convention nationale ; à quelques pas encore, la guillotine fonctionne, place du Carrousel devenue place de la Réunion, et, au delà, il y a la rouge flaque coagulée entre les pavés de la place de la Révolution. Il importe peu. Ce redoutable voisinage n'est pas pour effrayer les reines publiques du jardin des Oliviers des aristocrates. Moins de dix ans après la Terreur, en 1805, l'abbé Cancellieri, dans sa relation du voyage de Pie vu à Paris pour le sacre de Bonaparte, constatera qu'elles sont plus de six mille à rivaliser, le soir, d'élégance et d'audace sous les Galeries de Bois.
♦ Ce désordre est toléré parce qu'il a été jugé nécessaire dans une cité pleine de militaires, d'étrangers et de libertins >, observe le brave bibliothécaire du
cardinal Antonelli, et, comme le sacre du Corse heureux Ta préparé à tous les étonnements, il ne manque pas d'en faire la piquante remarque.
Pourtant, en 1805, cette galanterie n'était plus celle de 93. Ce n'était plus le troupeau empanaché, décolleté et bruyant qui comptait parmi ses élégantes la Chevalier, fille du bourreau de Dijon, et la mulâtresse Bersi. Ce qu'en rapportent les contemporains est significatif à cet égard.
Plus tard, dans cette ruée au plaisir, dans ce règne libertin, Robespierre reconnaîtra, à tort, la main des émigrés et des contre-révolutionnaires. L'homme de la probité et de la vertu révolutionnaires s'écriera : ♦ Tout ce qui regrettait l'ancien régime s'est appliqué dès le commencement de la Révolution a arrêter les progrès de la morale publique (i) 1^. Mais, au président du Tribunal Révolutionnaire, interrogeant : ♦ De quoi vivez-vous ? p, l'insolence d'une fille perdue pouvait répondre : « De mes grâces, comme toi de ta guillotine ! (2) »
La guillotine ! Ici encore sa grande ombre oblique et haute s'allongeait. De ces cous roses sous les boucles éparses des coiffures à la TiiuSy combien n'allaient pas connaître le froid baiser de l'acier triangulaire ? Peut-être est-ce cela encore qui ajoutait au charme des femmes de cette époque. Et qu'importait la somme énorme que coûtait le pain (3) devant le prix d'une heure de plaisir ?
(i) Rapport fait au nom du Comité de Salut public paf Maximilien Robespierre sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes nationales, 18 floréal, p. 8.
(2) Beaulieu, ouvr. cit. tome V, p. 317.
(3) « Le pain vaut 3 livres 12 sols les 4 livres. Il est fixé à 12 sols les 4 livres, mais on ne peut pas en avoir. Il faut que les hommes passent la journée à l'attendre à la porte du boulanger. Ils perdent une journée de 3 livres. Il vaut donc 3 livres 12 sols les 4 livres >. Quand aurons-nous du pain ?
Toutes les femmes n'étaient pas à tapager à la Convention (i), ou à hurler à la guillotine autour des voitures emportant les suspects mis en arrestation (2). Armées d' une coiffure à la nation, ou à la lucarne
(sanglante allusion), ou à la sans redoute ; les cheveux bouclés à la victime ; la gorge libre dans des caracos à la sultane ou à la cavalière, quelquefois habillées à la républicaine (3), ayant aux oreilles des boudes d'argent à la guillotine (4), elles menaient à travers le Palais-Egalité leurs cortèges impudiques. D'après les élé- Vignettc sur une souscription gantes et fraîches aquapour une frégate (an 11). relies de Debucourt on
se les imagine aisément, ces belles courtisanes de l'ère jacobine. Dans les trente-et-une maisons de jeu du Palais-Egalité (5), elles mettent l'éclat de leurs rires, le charme de leurs fraîches toilettes d'une inspiration civique. Sur les gains quelquefois colossaux, elles prélèvent la dime de leur présence, et on se laisse faire avant que de les suivre dans les soupentes étroites et obscures
(i) « ... les tribunes étaient remplies de mégères liurlant à la guillotine... > ManuscrU des révélations de Chabot, Archives nationales.
(2) «...quelques femmes criaient à la guillotine I > observa Mme Roland lors de son arrestation. Mémoires de Madame Roland» tome I. p. 38. Edit. de 1865.
(3) Journal de Paris, 19 octobre 1792.
(4) Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris.
(5) Liste des maisons de jeu, académies, tripots. — Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu.
OÙ elles gîtent, sous les combles même du Palaîs. Dans les quatre mille maisons de jeu établies à Paris (i), il en est presque partout ainsi. L'élégance des femmes diffère seule suivant Télégance du lieu. Que ce soit au 35 de la rue Traversière Saint-Honoré, au 18 de la rue de la Richelieu, à l'hôtel de Londres, à la place des Petits-Pères, à la rue de Cléry, à la rue Notre-Dame des Victoires, à l'hôtel Radziwill, à la rue des Petits-Pères, à l'hôtel d'Angleterre, dans chacun de ces endroits il y a des joueurs acharnés. Il en sera ainsi, même à l'apogée de la Terreur, dans cette 4 horrible France (2) p honnie des émigrés.
On se rue au plaisir avec une frénésie sans pareille. La Régence ne connut pas cette fureur.
Est-ce l'ambiance sanglante qui met aux cerveaux cette sorte de névrose que des médecins tentèrent d'analyser depuis dans ses manifestations les plus inattendues ? (3) On ne sait; mais ce qu'on ne saurait dissimuler, c'est qu'il y a là un caractère nettement maladif, étranger au tempérament de la race. Mais Taxe de la raison nationale ne se trouvait-il pas déplacé dans cette explosion d'une société ? Paris grisé longtemps du sang de Septembre devait en retrouver le goût acre et fort jusque dans les plaisirs.
Dans ce temps, sur les tréteaux de la Montansier, du Théâtre de la Nation, la Muse comique triomphait. Ce n'est pas une histoire du théâtre révolutionnaire que nous entreprenons d'écrire ici. Notre sujet nous condamne à plus de brièveté ; mais le rapide coup d'oeil
(i) Charon, orateur de la Commune, à l'Assemblée nationale.
(2) Lettre de Louise de Chastillon, princesse de Tarcnte, au maréchal de Castries, 18 novembre 1790.
(3) Docteurs Cabanes et Nass. La Névrose révolutionnaire.
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que nous donnerons à ces manifestations civiques sur la scène nous montrera, une fojs de plus, derrière les fantoches de la comédie, Tombre penchée du rasoir national. Les théâtres abondent. Si nous en croyons les contemporains, les Français disent : « Nous aurons bientôt un théâtre par rue, un acteur par maison, un musicien par cave et un auteur par grenier (i) ». Malgré cette légion de scènes, qui rappelle quelque peu celle dont nous jouissons aujourd'hui, les recettes étaient fructueuses, le public envahissait les parterres, et les élégances, qui n'abdiquent jamais, même au fort des révolutions, mettaient leurs taches claires, bazins rayés, soies fleuries, rubans, plumes et dentelles, aux loges et aux baignoires. « Les théâtres étaient restés ouverts pendant la Terreur ; bien plus, ils n'étaient pas déserts. Les Muses dramatiques au milieu de ces terribles événements, n'étaient restées ni stériles, ni muettes (2) », écrira plus tard un témoin oculaire. Et, de fait, jamais la production dramatique ne fut plus abondante. Ce serait un curieux catalogue à dresser que celui des pièces qui, de 1790 à 1794, triomphèrent sous les applaudissements des clubistes, ou tombèrent sous les vociférations des tape-dur (3). On y trouverait
(i) Le Cousin Jacques (Befifroy de Reigny), Nouvelles Lunes, C'est de lui que Camille Desmoulins écrivait, en novembre 1789. dans le prospectus des Révolutions de France et de Brabant : « ...le cousin Jacques, un patriote assez zélé pour nous apporter des nouvelles de la lune et entreprendre la messagerie des planètes. »
(2) Antoine- Vincent Arnault, Souvenirs d'utt Sexagénaire.
(3) «Leur fonction était de tapager, de pousser dans l'air des chansons patriotiques et de vexer les honnêtes gens qui gênaient. Ces janissaires de l'émeute avaient une livrée; larges pantalons, vestes courtes ; la tête ornée d'un casque de fourrure de renard dont, assez ordinairement, le poil, usé au pourtour comme le dessus d'une vieille malle, n'était apparent que vers l'extrémité de la queue de la bête retombant d'une façon galante sur les larges omoplates du porteur >. Mémoires de Fleury, de la Comédie- Française (1789- 1822).
le Réveil d'Epiménide (i) de Carbon-Flins ; le PhilinU de Molière ou la suite du Misanthrope {2), ces cinq actes charmants du comédien Fabre d'Eglantine ; le Journaliste des Ombres ou Momus aux Champs-Elysées (3), pièce héroï-nationale en vers et en un acte, d'Aude ; Dorval ou le fou par amour (4), de Ségur jeune ; le Mari Directeur ou le Déménagement du Couvent (5), un autre acte de Carbon-Flins ; le fameux drame en prose de Monvel : les Victimes clottrées (6), la tragédie d'Amault : Marius à Minturnes (7), la reprise d'Athalie (8) avec les beaux chœurs de Gossec ; le Vieux célibataire (g), de Collind'Harleville ;La Mort d*Abel (10), tragédie de Legouvé; le bruyant Ami des Lois (il), de Jean-Louis Laya; le Conteur ou les deux Postes (12), de Picard ; et la retentissante Paméla ou la Vertu récompensée, (13) de François de Neufchâteau. Pêle-mêle, pour ce travail curieux, s'offriraient toutes ces brochures anciennes, jaunies, où grondent les tirades civiques, où pleure la sensibilité en honneur depuis
(i) Représenté pour la première fois au Théâtre-Français, le !•» janvier 1790.
(2) Id., le 22 février 179a
(3) Id., le 14 juillet 1790. Parmi les personnages venant vanter les bienfaits de la Constitution figurait Jean- Jacques Rousseau. Le rôle était joué par Talma.
(4) Première représentation au Théâtre-Français le 29 janvier 1791.
(5) Id., le 25 février 1791.
(6) Id,, le 29 mars 1791.
(7) Id., le 19 mai 1791.
(8) Id., le 17 juin 1791.
(9) Id., le 24 février 1791.
(10) Id., le 6 mars 1792.
(11) Id., le 2 Janvier 1793.
(12) Id.,le 4 février 1793.
(13) Id., le i** août 1793. La pièce parut à Avignon en l'an V. in-80.
LA OUILLOTINB EN 1793
Y Emile. C'est le Bon Fermier (i), de C.-J.-A. Ségur le cadet ; V Intérieur des Comités révolutionnaires ou les Aristides modernes (2), du citoyen Ducancel ; la Afar-
ITHEATRE DU MARAIÎ