‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 32 sur 40 · LE ROMAN COMIQUE DE LA GUILLOTINE · texte numérisé non relu

LE ROMAN COMIQUE DE LA GUILLOTINE

Le hasard des voyages ou des excursions vous mène souvent en des villes de province qui, paisibles et silencieuses, somnolent au bord d'une rivière bleue ou sous l'ombre allongée des arbres de leurs vieux remparts. C'est la quiétude provinciale dans toute sa grise mélancolie. Des vieillards immobiles se chauffent au tiède soleil de l'arrière-saîson sur les esplanades ou sur le mail. Dans l'air doucement bleu pointe le clocher de la cathédrale. Des vols d'oiseaux rayent le ciel uni.

Ces villes de province sont aujourd'hui ce qu'elles étaient au début de la Révolution. Le tonnerre de Paris y venait mourir^ en murmures atténués, et si l'exécution du roi y semait l'épouvante, du moins celle-ci restait-elle secrète, silencieuse, derrière les murs où les siècles avaient mis leur patine luisante.

Mais brusquement cette paix était troublée. La vieille petite ville provinciale semblait s'éveiller d'un long sommeil. Les turbulents du faubourg fondaient un club ou une société patriotique. Les Jacobins et les Cordcliers poussaient jusque-là leurs ramifications. C'en était fait désormais de la quiétude où se berçait la ville morne. La rafale révolutionnaire

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passait ""sur elle, secouait la poussière des siècles. Et un matin/'un étrange cortège débouchait sur le mail. Sous la bâche d'une charrette réquisitionnée gisaient des pièces de bois oblongues, neuves. A la tête du cortège, précédant des gardes nationaux et des citoyens enthousiastes, marchait ou chevauchait, ceinturé de tricolore, un homme au grand bicorne empanaché, en bataille.

C'était la guillotine qui, avec le représentant du peuple en mission, faisait son entrée.

Dans cette ville éloignée, l'homme représentait «cette autorité révolutionnaire qui a fait tant de merveilles > (i), et avait pour mission d'appliquer les principes de la « diplomatie acerbe » qu'était la Terreur, suivant l'expression de Barère (2). Cette tâche l'article que nous avons cité de Pétion nous dit comment elle s'exécutait : « Les commissaires de la Convention nationale sont dans l'usage d'en traîner plusieurs à leur suite pour les exposer dans les lieux où ils passent. Si l'aspect momentané de ces machines n'opère pas le bien qu'ils attendent ils les mettent (suivant leurs expressions) en permanence. Alors le remède est souverain (et suivant encore leurs expressions) ça va ».

Après l'ouvrage de M. Wallon sur les Représentants du peuple en mission, nous ne pouvons apporter au roman comique de la guillotine en voyage que la contribution d'un résumé de faits saillants. Puisés à des sources diverses et rapprochés, ils éclairent d'une lueur particulière cette phase de l'épopée de la fille à Guillotin. On comprend alors la stupeur qui s'abattit sur les départements paisibles qui se croyaient à l'abri de la tourmente, à l'aspect de la redoutable machine, dressée en permanence, sur ces mails et ces

(i) La Harpb, Le Mercure Français, 8 mats 1794. (2) Maria Williams, Souvenirs de la Révolution.

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places jusqu'alors réservés aux jeux innocents des enfants et aux lentes promenades des vieillards. Souvent le rouge tréteau était drapé de drapeaux tricolores. A Arras, Lebon, le doux Lebon (i), y ajoutait un orchestre, et on allait voir « tomber les abricots (2) » au son du Ça Ira. Là, la guillotine était le véritable épouvantail, et Caron, l'accusateur public, écrivait à ce propos : « Les aristocrates triomphent quand la guillotine se repose seulement deux jours ». Le proconsulat de Lebon la priva, souventes fois, de ces loisirs déplorés par Caron. Chemises ouvertes, poitrines à nu, coiffés du bonnet civique et leurs sabres sur les genoux, les juges du tribunal révolutionnaire d' Arras comptaient parmi les bougres à poil (3) du département. Aussi Lebon les conviaitil à venir assister avec lui, du balcon du théâtre, sur la place de la Comédie, aux belles fournées.

Ce furent ces distractions et ces plaisirs-là qu'il expia le 13 vendémiaire an IV, sur cette même place, sur ce même échafaud dressé par sa toute-puissance autocratique et terroriste (4). Lebon aimait la

(i) Louise Fusil, Souvenirs d'une actrice, (2 P. J. Thénard, Quelques souvenirs de la Terreur à Cambrai,

(3) Rapport de Courtois, p. 67.

(4) I^ 21 thermidor an III, sur le rapport de Deutzel, Lequinio, Lefiot, Lanot, Bô, Chaudron-Rousseau, Piorry, Massieux, et Fouchet (de Nantes) furent décrétés d'arrestation relativement < à leur tyrannie exercée, pendant leur proconsulat > dans les départements. Dupin (de l'Aisne) échappé ou oublié, fut décrété d'arrestation le 23 thermidor. L'échafaud l'épargna. Il vécut et mourut obscurément.

Pour plus de détails sur Joseph Lebon nous renvoyons le lecteur à quelques ouvrages curieux : £. Lecesne, Arrc^ sous la Révolution, Arras, 1882, 3 vol. in-80 ; Les Angoisses de la mort ou idées des horreurs des prisons d* Arras en 1793, Paris, an III, 1 vol. in-i8 (108 pp.) ; A. J. Paris, licencié ès-lettrcs et docteur en droit, La Terreur dans le Pas-de-Calais et dans le Nord, Arras, i vol. in-8 ; du même auteur : Histoire de

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musique ; Borie-Cambort, représentant de la Corrèze, prisait la danse. Envoyé en mission dans le Gard, il s'arrêta à Uzès et^çe fut pour danser, ienîbicorne et en écharpe, un pas guilleret devant la guillotine.

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