ES REPRÉSENTANS DU. PEUPLÇ
nvoy.i$ dans Us Départethins de VAiiit de tl\èr€$
ire, Rhône, et Saône et Loire; investis des pnuuoirs
Ulégués aux Représentant du Peuple près les Arméest
Vignette de papier à lettres de représentants du peuple en mission dans les départements.
«Les têtes tombent, et, pouf, pouf, ça va!» (i) disait le policier Héron. A Lyon, après le répression de CoUot d'Herbois, il en fut de même, et Chassagnon, en philosophe qui veut s'habituer à l'idée de la mort, s'en allait assister à toutes les guillotinades. Que devint cet amateur ? On ne sait. Peut-être mourut-il paisiblement, oublié et inconnu, et 'dans son lit,^à un
Joseph Lebon et des tribunaux révolutionnaires d'Arras et de Cambrai, Arras, 1864. Le chapitre, forcément restreint, que nous consacrons à la guillotine dans les départements ne nous permet pas de nous étendre plus longuement sur la mission de Joseph Lebon, une des plus curieuses à étudier avec celles de Carrier à Nantes, de JuUien à Bordeaux, de Saint-Just sur le Rhin et de Collot d'Herbois à Lyon, (i) SÉNAR, Mémoires,
âge avancé. On a vu de ces ironies du destin (i). C'est une tragique correspondance que celle des représentants en mission. Entre les lignes on peut compter le nombre des têtes coupées et comment ne pas frissonner aux mots d'Hérault de Séchelles : « J'ai dressé quelques guillotines sur ma route et je vois qu'elles ont produit un excellent effet?» Ne vous semble-t-il pas entendre le coup sec du couteau s'abattant sur la lunette ? A Strasbourg, « Sainte Guillotine est dans la plus brillante activité (2) » ; à Boulogne, la besogne marche bon train et Dumont peut écrire à la Convention, qui lui en saura gré (du moins il le souhaite) : « Citoyens collègues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux. Je vous en dis autant de Mon treuil, et j'ai usé en cette dernière ville de mon excellent remède : la guillotine... Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi les personnes (3) ». A Bordeaux on rêve d'aller plus vite. Robespierre y a envoyé en mission le montagnard Marc-Antoine JuUien, conventionnel de la Drôme. Ses partisans sont devenus les juliénistes, et, sur l'un deux, il existe une curieuse notice qui doit trouver sa place
(i) Pour la mission de CoUot d'Herbois à ViHe- Affranchie voir : delandine, Tableau des prisons de Lyon pour servir à rhistoireTde la tyrannie de 1792 à 1793 ; Lyon, 1797, i vol. in- 12 (33(5 p. p.) Le frontispice en est des plus intéressants. Le citoyen Maurille, de Lyon, Les Crimes des Jacobins de Lyon, depuis 1792 fusqu^aug thermidor; Lyon, an IX — 1801, I vol. in- 12 (220 p. p.) avec une vignette réprésentant le tribunal révolutionnaire ; Abbé AiméJ^GuiLLON : Histoire du siège de Lyon, des événements qui Vont précédé, ainsi que leurs causes secrètes, générales et particulières ; Paris et Lyon. 1797. 2 vol. in-8.
(2) Gattcau à Daubigny, Strasbourg, 27 brumaire an II.
(3) Dumont à la Convention nationale, x* octobre X793.
ici : 4t Seguy, Jean, chirurgien, ex-municipal, juliéniste et buveur de sang. Ce tygre donna Tordre de construire la guillotine à quatre tranchants... ». Ce détail nous est donné par un pamphlet anonyme paru, en 1803, à Bordeaux, et dont voici le titre, interminable comme la plupart de ceux des brochures politiques de Tépoque ; Liste par ordre alphabétique des hommes de sang et dénonciateurs qui ont le plus signalé (sic) leurs atrocités à Bordeaux, pendant le régime affreux de Van deuxième de la République ; convaincus d'après les recherches faites, pièces cotnpulsées au greffe criminel et autres renseignements donnés par des honnêtes gens des vingt-huit sections. La brochure fut attribuée à Jean-Louis Tisseyre, imprimeur, rue du Loup, n® 70, à Joseph Bourguignon, instituteur, rue du Pont-Long, n^ 16, et à Germain aîné, doreur, rue de la Justice. Poursuivis deux fois de ce chef, à Bordeaux, en février 1803, et à Libourne, le 25 avril 1804, ils furent acquittés. La particularité qu'ils signalent à l'actif du chirurgien Seguy serait intéressante au point de vue de l'étude des mœurs révolutionnaires en province, si elle n'était entachée d'une évidente exagération. Cette redoutable guillotine à plusieurs tranchants a longtem]^ été le leitmotiv des imprécations de ceux-là que la Terreur frappa. Il le faut dire : jamais des documents sérieux ne vinrent appuyer cette affirmation dont la fantaisie peut aller rejoindre les fameuses tanneries en peau humaine de Meudon. La vieille marquise de Créquy, dont les malheurs sous la Révolution et le grand âge avaient considérablement affaibli l'intelligence, fait rapporter cependant, par celui qui rédigea et arrangea ses mémoires, qu'une guillotine à neuf tranchants fut essayée à Paris. Elle dit : « ... afin de suppléer à l'insuffisance de la guillotine, on fit conditionner une autre machine avec neuf tranchants, qui devaient retomber ensemble. On en fit l'expé-
rience an milkn de la cour de Bicêtre, mais l'expé^ rience ne rénssit pas (i) ♦. La marquise de Créquy confond certainement avec les essais faits à Bicêtre par le docteur Louis. Ses souvenirs ne pèchent que sur un point : c'est que la guillotine n'avait qu'un seul tranchant (2).
Revenons au voyage du glaive des lois à travers les départements de la République.
Marmontel, dans ses M^mof>«(3),araconté qu'on se servait quelquefois à table de petites guillotines. Le fait a été souvent contesté. Cependant le Moniteur en donna, le 18 prairial an III (6 juin 1795), la confirmation en ces termes : « Le représentant Lejeune pour repaître son imagination sanguinaire, avait fait construire une petite guillotine avec laquelle il coupait le cou à toutes les volailles destinées pour sa table ; il s'en servait même pour couper les fruits. Souvent, au milieu des repas, il se faisait apporter cet instrument de mort et en faisait admirer le jeu à tous les convives. Cette guillotine est déposée au Comité de Législation (4) ».
11 est à peine besoin, dans cette énumération, de
(i) Souvenirs de la marquise de Créquy (de 17 10 à 1803), tome VIII, p. 158.
(2) Neuf tranchants, c'est aus.-îi le chiffre que donne Galart de Montjoye à cette cxtraord maire guillotine. 11 en attribue naturellement l'idée à Robespierre : « Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois ; cette invention lui plut : on en fit des expériences à Bicêtre ; elles ne réussirent pas ; mais l'humanité n'y gagna rien ». Histoire de la Conjuration de Maximilien Robespierre, p. 159. Les Souvenirs de la marquise de Créquy étant apocryphes, l'anecdote a vraisemblablement été empruntée au fécond Montjoye.
(3) Marmontel, Mémoires, publiés avec une préface, notes et tables par Maurice Tourneux, tome III.
(4) Il convient cependant do noter que celte accusation a été portée contre Lejeune par les thermidoriens. On ne saurait donc la signaler que sous toutes réserves.
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rappeler le proconsulat de Carrier à Nantes. Ce nest cependant pas le monstre atroce qu'on s'est plu à nous représenter à l'envi. D'autres ont tenté de dégager cette tragiquej figure des ombres où on l'enveloppe si complaisainment.
Lyon s'étant révolté, la Convention, sur le rapport de Tallien, dans la séance du 25 février, envoya pour rétablir l'ordre trois commissaires : Bazire, Rovere et Legendre. A cette nouvelle, un journaliste accourut à Paris, pour protester contre le rapport de l'amant de la Cabarrus, et dans une lettre qu'il publia à ce sujet, il s'écriait, en un de ces beaux transports
dont le style de|93 est coutumier : « Notre révolution ne peut-elle donc s'affermir que par le sang des victimes ? »
Ce journaliste c'était Carrier, le Carrier de Nantes. N'est-elle pas curieuse cette figure du « monstre », du « buveur de sang », de l'homme des « mariages républicains », surprise ainsi dans la pénombre de ses débuts ? Celui-ci aussi fut gagné par l'ivresse du sang, subit cette névrose qui faisait au pitoyable Marat réclamer les « cent mille têtes » de l'épuration nationale. Angoissante époque où l'ambiance demeurait victorieuse des plus solides et des plus austères caractères I
Pour tous, Carrierj^emeure un « Néron de mauvais J
lieux (i) », le protoype de la brute livrée à tous ses instincts. Lors de son procès qui dura du 7 frimaire
(i) Théophile Lavallée, Histoire des Français, 1847; tome IV, p. 147.
LA OUILLOTINB EN I793 259
an II (27 novembre) au 25 frimaire an III (15 décembre 1794) et qui se termina par sa condamnation à mort, les pamphlets les plus violents s'abattirent sûr cet homme déjà empoigné à la'^orge. La réaction thermidorienne eut raison du terroriste. Cette tête-là tomba elle aussi, en expiation (i).
Avant 1789, la plupart de ces hommes terribles de 93 étaient des citoyens graves, sévères, modestes et dignes, procureurs, avocats, juges portant avec honneur la toge, rouages du régime royal. La Révolution vient, les déracine violemment, et on trouve un de ces avocats (2), Albitte, devenu représentant de la Seine-Inférieure, faisant guillotiner, à l'anniversaire du 21 janvier, les effigies des souverains régnants. En 1794 il est en mission à l'armée des Alpes où son éloquence rude et brève, froide et électrique, galvanise de son souffle les bataillons.
Il incarne dans ce département lointain la Convention avec tout ce qu'elle a de grand, de fougueux. C'est, parmi ces sans-culottes soldats, le glaive vivant de la Révolution. Et il fait brûler une statue de femme représentant la ville de Toulon rebelle !
L'exemple donné par Albitte des souverains guillotinés en effigie à la face de l'armée, est suivi. D'autres hissent des saints de bois, pris aux églises.
(i) La vie de Carrier a été remarquablement étudiée par le comte Fleury, dans Un grand terroriste : Carrier à Nante s (i vol. in- 16). Parmi les brochures de l'époque signalons cell parue en Tan III et devenue excessivement rare : La Loire vengée ou recueil historique des crimes de Carrier et du Comit révolutionnaire de Nantes, avec les détails de la procédure e des moyens employés par us scélérats et leurs complices pou se soustraire au glaive de la loi (2 vol. in-80).
(2) La Convention compta parmi ses membres 211 avocats, 71 hommes de loi, 36 procureurs ou substituts, 32 notaires, 27 magistrats de district, 26 juges, 4 huissiers, 4 grefliers I président à mortier, 1 président de cour, i conseiller à la Cour des comptes et i seul paysan sans instruction.
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sur réchafaud (i). Après le symbole de la Royauté, c'est le symbole de la Religion qui subit le supplice infamant.
Partout se propage le culte de la guillotine.
Le département de 1* Yonne avait envoyé à la Convention l'épicier Maure, d' Auxerre. Il s'y distingua par un patriotisme bruyant et zélé, se vantant, le 26 janvier 1794, aux Jacobins, d'avoir été appelé Mon fils / par l'Ami du peuple. Ce patriotisme le porta à imaginer la Fête de la Terreur où, processionnellement, la guillotine devait être promenée (2). Il ne devait point échapper a une mort violente, mais ce ne fut point celle de l'objet de son nouveau culte. Menacé d'un décret d'accusation, il se brûla la cervelle, le 4 juin 1795.
Partout aussi se propagea la terreur du « rasoir p national. Les Vendéens le voyaient avec épouvante se dresser sur les places publiques des villes en insurrection. Leurs prêtres les entraînaient au combat en faisant apparaître, par des tours de prestidigitation, des hommes portant au cou la marque rouge du couperet égalitaire (3).
Ces sinistres cortèges de la Guillotine sillonnèrent la France. Le bourreau — officiel ou volontaire — les
(i) «Les saints de bois étaient guillotinés ». J. Michelet, La Révolution Française, tome VI, la Terreur, préface de 1869. XVI.
(2) H. Wallon, Les Représentants du peuple en mission et la justice révolutionnaire dans les départements en l'an II, tome V, p. 239.
(3) Mémoires de Mercier du Rocher, administrateur du département de la Vendée. « Les prêtres n'ont-ils pas allumé la rage des brigands de la Vendée, par la promesse de ressusciter au bout de trois jours ? N'est-ce pas cet espoir qui les enhardissait à s'élancer sans armes sur nos batteries et à s'en emparer avec fureur ? > dit Vadier dans le Rapport et projet de décret présentés à la Convention nationale au nom des comités de Sûreté Générale et de salut public, dans la séance du 27 prairial an II,
escortait. Des rapports .de municipalité nous relatent les incidents quelquefois piquants du voyage. Là, le chariot avec les bois de justice s'est embourbé. Des citoyens de bonne volonté s'offrent à le sortir de l'ornière. On réquisitionne des chevaux et c'est de nuit, dans laTténèbreJcomplice, que le^* cortège fait son entrée dans lajyillejendormie. Le fait arriva à Bayonne (i).
Signature de Joseph Lebon.
Un des soirs de l'automne dernier, dans ce décor de ville somnolente, dans la verte ceinture de ses remparts abandonnés, nous avons évoqué la scène d'autrefois. Les hommes attelés à la charrette, pliaient sous
(i) Tradition locale et communication particulière. Le 3 mars 1794 les conventionnels Cavaignac et Pinet avaient institué à Bayonne une commission extraordinaire.
Sur la Terreur en province, consulter : Albert Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution (1787- 1800). Paris, 1873, 2 vol. in-8 ; L. Quênault, Coutances en 1793 — La Terreur dans une ville de province ; étude historique, Coutances, 1862, in- 12 (93 pp.) ; DupRé, Souvenirs de la Terreur à Blois, Blois, 1877, in-i2 ; J. X. Carré de Busserolle, Souvenirs de la Révolution dans le département d* Indre-et-Loire (1790- 1798). Tours, 1864, I vol. in-i2 ; A. C. Thibaudeau Histoire du terrorisme dans le département de la Vienne, Paris, 1793, in-8 (84 pp.) ; Albert Terrade, La Guillotine et ses divers emplacements à F<?fsaf7/r5 ; Versailles, 1903, in-8; P. VrriiARGEN, membre de la société d'archéologie de Bruxelles, U Tribunal révolutionnaire de Bruxelles (1794" «795). Bruxelles, 1893, in.8 (35 pp.).
la corde, la hâlant. Dans la boue du chemin, les essieux criaient. Des voix encourageaient le nocturne labeur. Et sans doute les pièces de bois heurtées, secouées, avaient ce bruit large et profond des forêts frissonnantes au vent de l'automne. C'est ainsi que la Révolution, armée de son glaive, entrait dans la vieille Bayonne qui semble, de son violent et furtif passage, avoir conservé entre ses murs usés le reflet des torches fumeuses qui éclairaient cette tragique marche à la mort. Et, ainsi que ce soir d'automne, la Nive bleue à peine murmurante et l'Adour morne devaient battre le vieux quai de pierre.
A l'aube, quand la ville s'éveilla, la guillotine était dressée ^à rétape'î;de'^son roman comique.
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