LES CHANSONS DE 4 LOUISON
S'il est permis de dire qu'en France tout finit par des chansons, il n'est pas exagéré d'ajouter que, bien souvent, tout commence par des couplets.
Le docteur Ignace GuiÛotin et sa philanthropique invention ne devaient pas échapper à la règle commune. « Guillotin n'était pas un orateur, dit M. Dubois, c'était un honnête homme animé d'excellentes intentions, mais imbu des nouvelles idées. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il devînt l'objet d'attaques et de moqueries continuelles. On se mit à le chansonner... % (i).
Ce sont, en effet, les adversaires aes idées révolutionnaires qui ouvrirent le feu contre le docteur Guillotin. Les Actes des Apôtres, dans le N<> LIX, prétendent, que M. Guillotin, tranche un 1>eu dans le vif.
(i) Recherches historiques sur les derniers fours de Louis et de Vicq d'Azyr, discours lu à T Académie de médecine par M. Dubois. d'Amiens, secrétaire perpétuel. {Bulletin de r Académie de médecine ; Paris, 1866 ; tome XXXII, p. 9 et suiv.) Cité par le docteur Cabanes.
Pour corser la plaisanterie, un rédacteur anonyme (i) l'accompagne d'une chanson sur l'air du menuet d'Exaudet, et cela s'intitule : « Sur l* inimitable machine du médecin Guillotin frofre à couper les têtes et dite de son nom : guillotine *.
Guillotin,
Médecin
Politique, Imagine un beau matin Que pendre est inhumain Et peu patriotique.
Aussitôt
Il lui faut
Un supplice Qui sans corde ni poteau Supprime du bourreau
L'oflEice.
Le couplet devient plus agressif :
C'est en vain que l'on publie •
Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D'Hippocrate, Que d'occire impunément, Même exclusivement Il se flatte.
Le Romain
Guillotin, Qui s'apprête, Consulte gens du métier, Bamave et Chapelier, Même le coupe-tête,
(i) «J'ai lieu de croire que cette chanson fut faite par le marquis de Bonnay ». Mémoires de M, le comte de Monthsier sur la Révolution Française, 175 5- 1792 ; Paris, 1830, in-8 ; tome I, p. 349.
Et sa main Fait soudain La machine Qui simplement vous tuera, Et que l'on nommera Guillotine.
Puis, c'est le Prospectus d'un nouveau Journal (cité par les Goncourt) qui s'empare de cette actualité pour l'exécuter (c'est le mot) en des couplets lestement tournés. Le premier se chante sur l'air : Paris est au roi :
Monsieur Guillotin Ce grand médecin Que l'amour du prochain Occupe sans fin, Un papier en main.
S'avance soudain.
Prend la parole enfin.
Et d'un air bénin
Air de l'Amoureuse de quinze ans:
En rêvant à la sourdine J'ai fait une machine Tra la la la , la la la, la la, la la la, la la, la la la. Qui met les têtes à bas l
Le troisième couplet exige l'air : A la façon de Barbari :
C'est un mécanisme nouveau D'un effet admirable ; Je l'ai tiré de mon cerveau, Sans me donner au diable.
Un décollé de ma façon,
Lafaridondaine,
Lafaridondon.
Me dira : « Monsieur, grand merci, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Et sur l'air de « Quand la mer rouge apparut p se clôt le pot-pourri :
C'est un coup que l'on reçoit, Avant qu'on s'en doute, A peine on s'en aperçoit Car on n'y voit goutte.
Un certain ressort caché, Tout à coup étant lâché.
Fait tomber, ber, ber, Fait sauter, ter, ter.
Fait tomber,
Fait sauter.
Fait voler la tête.
C'est bien plus honnête t
Les femmes elles-mêmes s'en mêlent. Mlle Contât, en prison, — dont le 9 thermidor, suivant la formule classique et consacrée, la sauva — composa le couplet que voici qu'elle se proposait de chanter sur la charrette, dans le parcours du dernier cortège. Soyons aussi indulgents pour la poésie que pour le dernier jeu de scène que cette aimable et jolie personne méditait :
Je vais monter sur l'échafaud :
Ce n'est que changer de théâtre.
Vous pouvez, citoyen bourreau,
M'assassiner, mais non m'abattre.
Ainsi finit la Royauté,
La valeur, la grâce enfantine...
Le niveau de l'égalité
C'est le fer de la guillotine (i).
(i) «Si Mlle Contât, dont on s'est plu souvent à louer l'esprit, est effectivement l'auteur de ce couplet, il faut avouer que sa muse était indigente ». A. Pougin, La Comédie-Française et la Révolution, p. 152.
Rude et violente époque où la mort faisait le sujet des ritournelles ! Jours violents où, après le cœur sacré de Marat, les Droits de l'homme, la Bastille, la muse populaire fredonnait au coin des rues la louange de
La douce guillotine Aux attraits séduisants I (i)
Enfin la parodie entre en jeu, et un poète anonyme chante le Fameux Guillotin suivant le rythme consacré de la Carmagnole :
Il faut raccourcir les géants, Et rendre les petits plus grands ;
Tous à la même hauteur.
Voilà le vrai bonheur I Dansons la Carmagnole,
Vive le son, Dansons la Carmagnole, Vive le son Du canon I
Sur le même air se chantent les galants couplets que voici :
Puisque nous sommes réunis, Tuons les brigands du pays, Ne:|faisons pas d'quartier, Tuons jusqu'au dernier I
Dansons la Carmagnole t eic.
Tremblez, traîtres, conspirateurs.
Fédéralistes imposteurs.
Vos projets sont connus, Vous êtes tous foutus 1
Dansons la Carmagnole 1 etc,
(i) Cité par Louis Damadb : Histoire chantée de la première République, 1789- 1799 (Chants patriotiques, révolutionnaires et populaires). Paris, 1892. in-ia.
Fuyez, fuyez, il en est temps t La guillotine vous attend !
Nous vous raccourcirons.
Vos têtes tomberont !
Dansons la Carmagnole ! etc, (i)
La Constitution de 1791 elle-même n'est pas épargnée !
De notre autorité divine, Mêmes crimes, mêmes délits.
Par l'agréable guillotine Seront également punis..
C'est le motif d'une ronde populaire :
Quand ils m'auront guillotiné Je n'aurai plus besoin de nez I
Quelquefois la chose prend des allures de madrigal :
La guillotine est un bijou Aujourd'hui fort à la mode ; J'en veux faire une en acajou Que je mettrai sur ma commode.
Au plus fort de la Terreur, la raillerie des chansonniers n'épargne ni l'instrument, ni le bourreau. VAlmanach des Prisons s'accompagne de ce quatrain ironique :
Admirez de Sanson l'intelligence extrême 1 Par le couteau fatal il a tout fait périr.
Dans cet affreux état que va-t-il devenir ?
Il se guillotine lui-même !
(i) Recueil d* hymnes patriotiques chantés aux séances du Conseil Général de la Commune par les citoyens de F Armée révolutionnaire, Paris, an II. (Cité par G. Lenôtre, p. 300).
Robespierre, après avoir guillotiné la France, son gouvernement et ses habitants, guillotine Sanson. (Caricature de Tépoque. — Cabinet des estampes).
Dans ce cabinet secret de la poésie anecdotique, une place particulière doit être réservée à YHymne montagnarde aux Jacobins du citoyen Picot-Belloc, ancien garde du corps devenu Commissaire des guerres dans l'Ariège. Cette pièce rare et curieuse, typique en même temps, a été trouvée par M. Léon de la Sicotière, qui, un peu bénévolement, n'a pas manqué de s'indigner de son cynisme (i). C'est, après la Carmagnole^ la Marseillaise de la Guillotine. L'auteur a observé qu'elle doit se chanter sur l'air: Allons^ enfants de la Patrie :
O toi, charmante guiUotine,
Tu raccourcis reines et rois ;
Par ton influence divine,
Nous avons reconquis nos droits.
Viens au secours de la Patrie,
Et que ton superbe instrument
Devienne toujours permanent.
Pour détruire la secte impie t Eguise (sic) ton rasoir pour Pitt et ses agents ; Remplis (bis) ton sac divin de têtes de tyrans !
Dans la veillée funèbre qui précède le fatal matin, la sanglante vierge apparaît, dans la brume rouge, aux yeux des condamnés qu'elle attend. Aussi, bon nombre d'entre eux, se réveillant poètes au jour de leur mort, adressent-ils à la guillotine leurs suprêmes imprécations. Bien peu d'entre eux ne la mêlent pas à leurs adieux. Nougaret (2) nous a donné d'un « jeune homme de Bordeaux *, Pierre Ducoumeau, et de ses
(i) Revue des Documents Historiques, d'Etienne Charavay. tome II, 2« série, p. 50. Paris, 1880.
(2) Histoire des prisons de Paris et desldépartements contenant des mémoires rares et précieux, le tout pour servir à l'histoire de la Révolution française, notamment de la tyrannie de Robespierre et de ses agents et complices.
compagnons de chambre, Theillard et Hollîer, ce couplet en adieu aux prisonniers :
O peuple qui nous outrage I Nous pleurons sur ton erreur ; Comme toi de l'esclavage Nous eûmes toujours l'horreur I Le fer de la guillotine Ne nous épouvante pas, Et la Liberté divine Nous charme jusqu'au trépas !
On vit le fils Nourry-Grammont danser sur la plateforme sanglante ; plus tard, on y entendit le chirurgien Beysser, le général des dragons-rouges de Bretagne, chanter une chanson qu'il avait composée en allant au trot lent de la charrette vers Féchafaud. C'est un des beaux exemples de sang-froid observés chez les condamnés. L'incident de Bayonne que, dans le chapitre précédent, nous avons signalé, pourrait se souligner à propos du couplet du Chansonnier de la Montagne (i) ;
On verra sur tous les chemins La troupe révolutionnaire ; La guillotine la suivra, Les magasins on fouillera.
Celui qui se mutinera On fera sa fête En coupant sa tête t (bis)
Ici se clôt l'herbier de ces fleurs poétiques fanées, flétries, mortes, qui dorment là du grand sommeil irrémissible des anthologies — anthologie sanglante en l'occurrence. Ajoutons-y le titre de la Guillotine
(i) Chansonnier de la Montagne, recueil de chansons, vaudevilles, pots-pourris et hymnes patriotiques, par différents auteurs, Paris, Favre, l'an deuxième de la République française, une et indivisible, in- 18. (Cité par G. Lenôtre, p. 301).
de Cythère (i), qu'après M. G. Lenôtre, nous nous refusons à reproduire. Elle se range parmi ces productions sadiques et obscènes sur lesquelles il convient de ne pas s'arrêter. Et si quelques-unes des pièces reproduites ici excitent l'horreur, celle-là ne saurait qu'inspirer le mépris. La Terreur a déjà fort à faire à se laisser pardonner les premières sans la charger de l'opprobre de la dernière.
Ce chapitre achève l'épopée pittoresque — si on peut employer un tel mot pour un tel sujet — de la sanglante machine. Tour à tour nous l'avons vue régenter la mode, les amusements, les feuilles publiques, les théâtres, et, comme nous sommes en France, nous ne devons pas nous surprendre de l'entendre fredonner le refrain du vaudeville, pour finir.
(i) L'auteur inconnu de cette singulière production aiTirme que :
La Guillotine est à Cythère De mode comme en ce pays...
Tombeau de Louis XVI et de Marie-Antoinette au cimetière de la Madeleine
Dessiné le 19 juin 1^)14 puy h\ A. Pkknot il [oublié en 1S16.
terie pour saluer l'ordonnateur de la rouge fête : elle appelle Sanson : Sans farine. Ces cris» ces rumeurs, ces appels, ces acclamations à la mort qui passe, traversent ces murs de la Conciergerie et annoncent aux prisonniers que la fournée du jour s'est mise en marche (i).
Du tribunal, les condamnés sont descendus à l'arrière-grefîe de la Conciergerie. Sinistre lieu l Les murs suintent dans l'avare lumière d'un jour de basse-fosse. Sur des bancs de bois épars, les hommes, les femmes, se sont assis. Les mains ont été liées. Un brusque coup de ciseaux a fait tomber les chevelures. Dans des paniers d'osier toutes ces tresses sont allées rejoindre celles de la fournée de la veille. Tresses blondes et soyeuses coupées à de jeunes têtes ; boucles d'argent clair chues de chefs courbés ; sinistre moisson que de mélancoliques amants lissèrent peut-être, autrefois, dans le doux clair de lune d'un parc seigneurial ; que des enfants enroulèrent autour de leurs doigts joueurs sous le sourire de l'aïeul. Chevelures anonymes désormais, elles gisent là avant d'être dispersées au hasard des ventes, au bénéfice de la concierge de la prison.
Fixons ici ce détail qui a laissé incertains plusieurs de ceux qui s'attachent à l'histoire de cette dernière étape des condamnés. M. Lenôtre écrit : « Peut-être les valets du bourreau, à qui on avait enlevé le petit bénéfice des vêtements de ceux qu'ils mettaient à mort, se procuraient-ils une légère compensation dans la vente des chevelures qu'ils coupaient à la Conciergerie au moment de la toilette : je n'ai trouvé
(i) «Nous entcadions ces cris qui, arrêtés par cinq à six portes, s'assourdissaient en plongeant dans la Conciergerie, et. arrivés jusqu'à nous, ressemblaient à des gémissements étouffés ». Honoré Riouffb, Mémoires d'un détenu pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre ; à Angers, an III, in- 12.
aucun document à ce sujet, et probablement il n'en existe pas ; il est certain, cependant, que quelqu'un tirait profit de ces chevelures (i) %.
Nous connaissons aujourd'hui le nom de ce « quelqu'un %. Certes, il ne nous vient pas des Archives nationales où nous ne fûmes guère plus heureux que M. Lenôtre, mais en ouvrant les Souvenirs de la marquise de Crêquy (2), parmi le fatras des grossières erreurs historiques où se rencontrent cependant des détails neufs et curieux, nous lûmes ceci : « On me fit entrer... dans une grande salle basse. {L* arrièregreffe où la marquise attendait d*être interrogée par «un des vingt-quatre substituts > de Fouqier). Il y avait à Tentour de la dite salle des paniers d'osier de forme carrée et pareils à ceux où les femmes de chambre mettent le bois à brûler qui est à leur usage ; j'eus la curiosité de soulever le couvercle d'un de ces paniers, et je vis qu'il était rempli de poignées de cheveux de toute sorte de couleurs. La femme du concierge me dit ensuite que c'était là qu'on faisait la toilette des condamnés, qu'on ne reconduisait plus en prison pour en finir plus vite, et que c'était elle qui profitait de ces dépouilles qu'elle vendait à son profit i>. C'est donc la femme de Richard (3) qui frustrait les valets de Sanson de leur petit bénéfice.
Nous n'ignorons pas que M. Lenôtre contestera ce témoignage. Ces Souvenirs sont apocryphes, soit, mais ils sont « piquants % reconnaît l'auteur de Paris Révolutionnaire^ et qui dit apocryphe ne dit pas nécessairement inexact. Mille détails, dans ces Souvenirs^soni d'une précision et d'une vérité qui ne se retrouvent guère dans beaucoup de ceux laissés par les contemporains.
C'est donc dans cet arrière-greffe, cage et fosse,
(i) G. Lenôtre, La Guillotine, etc., p. 195.
(2) Tome VII, p. 211.
(3) Assassinée par un détenu en messidor an IV (1796)
que se terminait le voyage des condamnés à travers les prisons de Paris. Les Madelonnettes de la rue des Fontaines ; la Force, de la rue des Ballets, 35 ; la petite Force, de la rue Pavée, 12 (i) ; l'ancien hôtel de Talaru, rue de la Loi (rue de Richelieu) ; Sainte- Pélagie ; le Plessis ; l'hospice de l'Evêché ; la maison d'arrêt de la rue de Sèvres ; le Luxembourg ; Port -Libre ; les Carmes ; les Bénédictins Anglais, de la rue de l'Observatoire; Saint-Lazare; les Anglaises du Faubourg Saint- Antoine (2) ; la prison de Picpus, faubourg Saint- Antoine; les Anglais de la rue Saint- Victor ; de la rue de Lourcine ; les Ecossais, de la rue des Fossés-Saint- Victor ; les Irlandais, de la rue du Cheval- Vert ; la caserne de Vaugirard et des Petits- Pères ; la maison La Chapelle, rue Folie- Regnault ; la maison Mahaye, rue du Chemin- Vert ; la maison Coignard, à Picpus, déversaient dans cette salle d'attente de la mort leurs funèbres et résignés contingents.
Les condamnés sur la charrette, sa feuille d'exécu-
(i) Archives de l'Assistance publique (1795).
(2) P.-J.-B. Nougarct, dans son Histoire des Prisons, dit de ces six (leraiôrcs : « Toutes ces maisons ne sont que des prisons tnuscadines, les guichetiers y sont polis ».
Sur les prisons de Paris sous la Terreur, on lira avec intérêt : J.-F.-N. DusAULcoY.r^ gom'tf de Saint-Lazare sous la tyrannie de Robespierre; Paris, 1793, in-8 (56 pp.); Almanach des Prisons, ou anecdotes sur le régime intérieur de la Conciergerie, du Luxembourg, et sur différents prisonniers qui ont habité ces maisons sous la tyrannie de Robespierre, avec les chansons, couplets qui y ont été faits, Paris, an III, in- 12 (156 pp.) ; Ce volume contient une gravure satirique : Sanson se guillotinant lui-même ; Tableau des prisons de Paris sous le règne de Robespierre: Paris, 1793. in-i8 (198 pp.); Dauban, Les Prisons de Paris sous la Révolution, d'après les relations des contemporains, avec notes et introduction, Paris, 1870, in-8 ; REAL, Rapport fait à la Convention nationale sur l'affreux régime des prisons et les cruautés exercées sur les Patriotes par les ordres du scélérat Robespierre, Paris, chez la citoyenne Lefevre, 1793, in-8 (16 pp.), etc., etc.
tion pliée (i), après un dernier coup d'œil au chargement, Sanson se mettait en marche. De la Cour de Mai, le cortège débouchait, et l'immense clameur de la foule accueillait ceux qui allaient mourir.
Quelle était, en ce moment, l'attitude des condamnés ? On se les figure assez généralement dans une pose théâtrale, la tête haute, bravant le peuple, stoïques, romains. Après tant de légendes, c'est encore une légende à détruire. Il en est qui pleurent silencieusement, à lourdes larmes ; d'autres qui sanglotent, hurlent au secours comme la Du Barry, gémissent, font un dernier et vain appel à une impossible pitié. Quelques-uns dansent sur la charrette (2), font des farces (3), ou des «singeries» (4), saluent avec élégance, à droite, à gauche, le public (5), sourient à leurs amis rencontrés sur la route (6); d'autres moins résignés injurient les spectateurs (7) et lancent parmi les injures leurs imprécations.
Ceux qui, muets, acceptaient leur destin, cherchaient du regard la main dti i)r(Mrc réfradairc accordant l'absolution. Le nom de ces j^rêtrcs nous a été conservé. C'était M. de Sambucy, embauché comme chef d'atelier chez un maître-tourneur de la place du Palais de Justice ; c'était M. Borderies, le futur
•~(i) f Suivant le nombre des condamnés on se servait de papier in-8 ou in-4>. Et. Charavay, Revue de documents historiques, tome V, p. 97.
(2) Rapport de police de l'observateur Perrières, 28 ventôse an II, Archives nationales, Série W, carton 112.
(3) Rapport de police de l'observateur Mercier, 22 ventôse an II, Archives nationales. Série W, carton 112.
(4) Le Glaive vengeur de la République Française,
(5) Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire, no 64.
(6) Idem, n© 15.
V*(7) Rapport de police de Tobservateur Prévost, 18 pluviôse an II, Archives nationales. Série W, carton 191.
évêque de Versailles ; c'était le neveu de Cambacérès, le régicide: M. de Kéravenant; c'était le grand vicaire de Monseigneur de Juigné, M. Jalabert ; c'était enfin M. de La Lande qui, au retour des Lys, monta sur le siège épiscopal de Rodez.
>;Sur ces têtes touchées du doigt de la mort, la silencieuse absolution tombait, tandis que, lentement,
le cortège tournait le quai de la Mégisserie pour gagner, par la rue de la Monnoie, la rue du Roule, la rue Honoré, la rue Nationale, ci-devant Royale, place de la Révolution.
Dans ses Souvenirs de la Terreur parus en 1800, Mlle Hemery parle des cortèges qui passaient sur le quai, face au Louvre.
M. G. Lenôtre, non content d'émettre un doute à cet égard, affirme nettement : « Ses souvenirs la trompent (i) ». Et c'est, tout naturellement, une nouvelle erreur à ajouter à toutes celles dont M. Lenôtre est si prodigue.
Il ne pourra exciper ici que le témoignage apporté est apocryphe. C'est celui d'un observateur de police, de Perrières, qui, à la date du 17 ventôse, termine son rapport par ces mots : « On demande que la charrette du bourreau ait une route invariable dont les foibles puissent s'écarter (2) ». Le lendemain, 18 ventôse, il revient sur la question, et intitule cette fois ses observations : <t Route de la Guillotiner. C'est la pièce entière qu'il faut citer :
Vignette sur une circulaire
pour l'organisation de l'impôt
sur les patentes.
(i) G. Lenôtre, vol, cit., p. 162.
(2) Archives nationales, Série W, carton 112.
« J'insiste sur Tavis que je présentais hier de donner à la charrette du bourreau une route invariable, premièrement parce que c'était un sentiment de plusieurs personnes bien intentionnées qui s'étonnaient que cette route autrefois fixe variât actuellement de la rue Saint- Honoré aux quais et des quais à la rue Saint-Honoré.
« En second lieu, parce que les aristocrates habiles à profiter de tout, se servent des accidents tels que celui que j'ai rapporté hier (i) pour appeller adroitement l'attention du peuple sur le nombre des exécutions et l'appitoyer, s'il est possible, sur le sort même de ses ennemis, en lui rendant odieux ceux qui lui préparent son triomphe : « On ne peut plus sortir, disent-ils, qu'on ne rencontre la guillotine ou ceux qu'on y conduit ; les enfans deviennent cruels, et il est à craindre que les femmes enceintes n'amènent des fruits marqués au col ou immobiles comme des statues par suite des impressions fâcheuses qu'elles éprouvent à la vue ou à la rencontre de ces tristes objets >. Le peuple répond ordinairement à ces discours où il ne voit que de la bonne foi et de l'humanité, par un air de méditation profonde qui peut produire des idées et des sentiments très contraires à ceux qu'il doit avoir (2) >.
On voit donc que Mlle Hemery ne se trompait pas, que ses souvenirs étaient exacts, et que M. Lenôtre est fort mal venu de les mettre en doute.
Au tournant de la rue Honoré, brusquement, étroite et haute sur le ciel, se détachait la guillotine.
Un sursaut, un recul, rejetaient les faibles en arrière, contre les ridelles ; les forts, les courageux, ceux que le désir de paraUre redressait, pâlissaient un peu au terme de ce long voyage, qui, à travers les rues vociférantes, avait duré près de deux heures. A leurs jyeux, la place'offrait un coup d'œil extra-
(i) Perrières avait cité le cas d'une femme qui s'était évanouio au passage des charrettes.
(2) Archives nationales, Série W, carton 112.
28o LA GUILLOTINE EN I793
ordinaire. Les tricoteuses et les furies de la guillotine (1)^ dont beaucoup appartenaient à la Société Fraternelle, apportaient leurs petits bancs et plaisantaient avec les hommes à cocardes ; les vendeurs de journaux criaient la liste des condamnés du jour, la liste des gagnants à la loterie de Dame Guillotine, Aux jours d'été, on entourait le marchand de « coco » frais ; les mères, qui amenaient leurs enfants (2), offraient des gâteaux ; on chantait en chœur le couplet du jour en l'honneur de la Montagne.
Soudain retentissait le cri joyeux :
— Les voilà ! les voilà !
Un vaste remous ondulait cette foule où se pressaient, le cœur serré, la face blême, des amis, des parents. On grimpait sur des planches jetées sur des tréteaux (3), afin de mieux voir l'arrivée de la « bière des vivants (4) p. C'était l'instant dont profitaient les filous pour subtiliser les montres et les portefeuilles. Le volé criait à la garde. « On n'a pu découvrir les excrotS)>,noteRolin, témoin de deux de ces exploits (5).
La charrette s'arrêtait, on descendait se mettre sur un rang. C'était l'instant des derniers adieux. Les condamnés s'embrassaient (6). C'est à Sanson qu'Adam Lux donnera son dernier baiser de paix (7). Ceux
(i) «Si elles étaient vieilles on les appelait tricoteuses, si elles étaient jeunes, elles avaient nom furies de guillotine ». Mémoires de Fleury, p. 113.
(2) D'AUonville, vol. cit. tome III, p. 242.
(3) « L'on observe que Ton ne devrait pas souffrir louer des places sure des planches sure la place de la Révolution attendu que cela fait beaucoup d'embaras et peut blaisser quelqu'un surtout quand il y a beaucoup de monde ce qui arrive souvent ». Rapport de l'observateur Pourvoyeur, 29 ventôse an II, Archives nationales, Série W, carton 112.
(4) Rapport de Courtois, p. 19.
(5) Rapport du 28 pluviôse/ ;^n II, Archives ^'nationales. Série W, carton 191.
(6) Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire, no 59.
(7) Le Glaive vengeur de la République Française, p. 127.
qui avaient dansé sur la charrette saluaient le public d'un air gai (i), ou plaisantaient in extremis. L'un d'eux, le 8 prairial, ricanait aux assistants :
— Adieu, sans farine !
Ce à quoi un citoyen répliqua, indigné et péremptoire :
— Si nous sommes sans farine, tu vas éprouver que nous ne sommes pas sans fer (2) f
D'autres criaient leur innocence. «Ils disent tous qu'ils meurent innocents, ils n'ont jamais rien fait à les entendre (3) i>, observe Pourvoyeur, et Letassey note cette réflexion : « On se disait, si on écoute tous ces traîtres-là, ils sont tous innocents (4)». Seule, la ferme contenance, la froideur devant la mort semblaient produire une forte impression sur la foule (5).
Mais sa liste à la main, Sanson commençait l'appel. Le premier rang des spectateurs se découvrait, afin de permettre aux autres de ne rien perdre du spectacle. A tour de rôle, les condanmés montaient. Les autres détournaient les regards, mais le triple coup de la bascule, de la lunette et du couteau n'en résonnait pas moins au fond du cerveau. Effroyable moment que celui où, le condamné sanglé, son cou s'emboîtait dans la lunette, tandis que, dans un rapide regard, les têtes coupées, ruisselantes de sang, tordues dans le rictus de la mort, yeux ouverts, bouches crispées, lui apparaissaient dans le panier ! Le déclic résonnait. Les coups tragiques se succédaient et
(i) Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire, nO" 13,
(2) Archives nationales, Série W, carton 124, pièce 12.
(3) Rapport du 5 pluviôse, an II ; Archives nationales, Série W, carton 191.
(4) Rapport du 8 ^pluviôse, an II ; Archives nationales. Série W, carton 191.
(5) Rapport de police de l'observateur Letarivel, 26 pluviôse, an II ; Archives nationales. Série W, carton 191.
282 LA OUILLOTINB EN 1793
rénorme cri multiplié de « Vive la République ! » couvrait le choc trinitaire de l'hécatombe. Peu à peu, les jours de grandes fournées, le couteau s'émoussait et les derniers guillotinés, le cou horriblement entamé par l'instrument dentelé, jetaient des cris aigus (i). «Pendant cette cérémonie, le peuple chantoit, dansoit, et étoit très satisfait (2) ».
Quand les exécutions eurent lieu à la Barrière du Trône-Renversé, le cortège, passant lePont-au-Change, prit le quai de la Grève, franchit la Grève pour s'engager dans la rue de la Tixeranderie, la place Baudoyer, la rue Saint-Antoine, la rue du faubourg Saint-Antoine, la grande rue du Faubourg Saint- Antoine, pour atteindre, près de la barrière de Vincennes^ la ci-devant place du Trône. Le lieu, presque campagnard, aux confins de la ville, était désert, morne, tragique. En temps ordinaire, c'était la solitude où venaient mourir les bruits du faubourg. La rumeur populaire s'éteignait là, parmi cette sorte de lande, où flottait l'odeur acre et écœurante du sang coagulé dans un trou, sous l'échafaud.
Le 21 messidor an II, il s'y passa un incident inconnu encore aujourd'hui, et que nous révèle, aux Archives (3), une lettre à Fouquier-TinviUe, avec un luxe de détails qui permet de se figurer la scène avec une rare et lugubre exactitude :
Du 22 messidor l'an 2* de la République française, une et indivisible,
« Citoyen accusateur public,
4 Après tes ordres je me suis transporté avec un déta« chement de 60 hommes à la Barrière renversée. — Avant de partir pour aller à Texécution, un condanmé
(i) F. C. Galart db Montjoye, vol. cit. p. 162.
(2) Rapport de police de l'observateur A. Bacon, 2 pluviôse an II, Archives nationales, Série W, carton 191. ^:<j
(3) Archives nationales, Série W, carton 120, pièce 16.
n« Conceau (i) nous a fait une déclaration à moi et au capitaine Adnet, qu'il avait remis à un gendarme sa montre en or à répétition avec sa chaîne aussi en or et. cent livres en assignats ainsi qu'un mouchoir, le tout pour remettre à sa femme. Le condamné s'appercevant que le gendarme avait disparu aussitôt la remise des-dits cflfcts sans attendre le mot d'écrit qu'il devait faire à son épouse, il désigna le gendarme comme étant de petite taille.
4 Arrivé à la place susditte, j'ai fait mettre les plus petits gendarmes à portée de la vue du condamné, lequel après m'avoir fait signe de venir, me dit qu'il n'étoit pas du nombre des gendarmes présents.
« Sur ces entrefaites, un citoyen décoré de l'écharpe, accompagné de plusieurs autres individus, accourut sur moi, et me brusquant, et même me prenant par le bras, m'a dit avec un ton très dur : — « Retirez-vous ; mettez-vous hors du rang, sinon, au nom de la loi, je vais ordonner aux gendarmes de vous arrêter, Cest moi seul qui commande ici. p — Comme la moindre résistance de ma part pouvait produire une insurrection, la prudence m'a fait un devoir de garder le silence. D'ailleurs, les pîirticulicrs dont {il) est question étaient un peu yvrcs. Trois d'entre eux s'appellent Gillet de la section de Mon treuil, René de la section des Enfants Trouvés, et Maniôce de la section de Popincourt.
« Il s'est trouvé un adjudant-major qui a été témoin de cette scène.
« J'observe que ces particuliers abusent de leur autorité en faisant entrer quantité de personnes dans le cercle formé autour des condamnés, ce qui nuit essentiellement au bien du service ».
4 Adnet, capitaine ».
FiNBURC ••• idem ».
(i) Il y a iciuneerreur certaine, quant au nom du condamné. La fournée du 21 messidor ne comprenait aucun condamné du nom de Conceau. Le seul nom qui semble se rapprocher de celui indiqué dans la pièce, est Omano. D'ailleurs aucun Conceau ne fut exécuté pendant la Terreur.
Ces débats autour d'une montre volée qui menacent de provoquer une « insurrection » au p'ed de la guillotine, ces entrées de faveur dans le cercle des condamnés» — réservées sans doute à des amateurs — n'est-ce pas un coin curieux et émouvant de la rouge histoire du Glaive des Lois (i) ?
( I ) Plusieurs fois, au cours des précédents chapitres, nous avons eu l'occasion de citer des rapports dits de V esprit public. Cette sorte de police secrète avait été créée par Garât, à son entrée au ministère, sous le nom d'observateurs locaux du département de Paris, La police de la ville était entre les mains de la Commune. Les rapports étaient adressés au citoyen Franville (ou Franqueville) chef de bureau à la maison de l'Egalité. Les principaux observateurs étaient : Le Breton, Siret, Mercier, Rollin, Latour-Lamontagne, Letassey, Hanriot, Soulet, Grivcl, Jarousscau, Dugast, Leharives, Beraud, Moniôs. Perrière habitait à l'hôtel de Poyanne, rue du FaulK)urg Saint-Honoré ; Pourvoyeur, cour du Commerce, rue Marat. L. Antoine Bacon, Prévost et Charmont signent toujours leurs rapports d'une manière maçonnique, c'est-à-dire en accompagnant leurs noms du signe .*.