LE ROI
La tête coupée souffre-t-elle ?
Il est bien vrai que « la hantise de la mort a toujours pesé sur l'humanité, attirée et eftrayée par le mystère de Tau delà (i) >. Dès les débuts de la guillotine, des débats passionnés s'engagèrent autour de cette question : la tête coupée cesse-t-elle de souffrir quand elle choit dans le panier ? Un nombre considérable de brochures, d'avis motivés, parurent à l'époque sur ce sujet, presque tous rédigés par des médecins. Au chapitre consacré à l'exécution de Charlotte Corday, nous aurons l'occasion de citer l'écrit du docteur Gastellier, de Sens, qui étudia la question d'une façon à la fois simple et savante. Ce serait nous engager dans une étude pour laquelle nous nous sentons trop désarmés, que de discuter les termes et les conclusions de tous ces écrits souvent contradictoires. Nous nous bornerons à signaler un fait curieux qui montrera à quel point la science se préoccupa sous la
( I ) Docteur Lucibm Nass, Curiosités médicO'atiistiquss,p, 229*
Terreur de résoudre le grand et tragique problème posé par les têtes coupées.
Le fait est relaté dans les Souvenirs de la marquise de Créquy (i), qui, quoique apocryphes et fourmillant de grossières erreurs historiques, sont cei^endant intéressants à consulter. Ils rapportent cette anecdote du docteur Séguret ;
« Deux têtes coupées ayant été exposées aux rayons du soleil, les paupières qu'on avait soulevées se refermèrent avec une vivacité brusque crt toute la face en avait pris une expression de souffrance. Une de ces têtes, avait la bouche ouverte et la langue en sortait ; un élève en chirurgie s'avisa de la piquer avec la p>ointe d'une lancette, elle se retira, et tous les traits du visage indiquèrent une sensation douloureuse. Un autre guillotiné, qui était un assassin nommé Térier, fut soumis à des expériences analogues, et plus d'un quart d'heure après sa décollation, si ce n'est la mort, sa tête séparée du tronc tournait encore les yeux du côté par où on l'appelait (2).
Le père Guillou m'a dit qu'il avait su directement par le vieux Sauson avec lequel il avait tous les ans des rapports de conscience, que la tête d'un conventionnel et prêtre jureur, appelé Gardien (3). avait mordu (dans
(I) Souvenirs de la marquise deCréquy, tome VIII pp. 127 et siiiv. Ils ont été ré» liges par le Comte de Courchamps.
{2) L'éditeur renvoie ici au mémoire du «savant M. Julia de Fontanelle, intitulé : Recherches médico-légales sur la douleur après la décollation, Paris, 1883 ».
(3) C'est ici une des erreurs de ces Souvenirs, Gardien n'était nullement prêtre, mais avocat à l'époque de la Révolution. Arrêté le 2 juin 1793, et compris dans l'affaire des Girondins, il fut exécuté le 31 octobre. Sa femme demanda à partager sa captivité avec ses quatre enfants (Lettre autographe au président de la Convention. 25 juin 1793. i p. pi. in. fol.) — Catalogue d^une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution Française, depuis le i^ juillet 1789 au 18 brumaire an VIII. — Paris, Charavay, 1862 p. 1^5. — Il était député d'Indre-et-Loire et habitait 31, rue du Colombier.
le même sac de peau) la tète d'un autre girondin, nommé Lacaze et que c'était avec tant de force et d'acharnement qu'il fut impossible de les séparer.
Le docteur Sue m'a dit que la sensibilité pouvait durer plus de vingt minutes (après la décollation) dans les différentes parties de la tête. M. Séguret et M. Sue considéraient comme très funeste à l'humanité cette opinion qu'on voulait accréditer, par hypocrisie d'abord, ensuite par un calcul de célérité pour les exécutions révolutionnaires, en soutenant que le supplice de la guillotine était purement in^^tantané.
— Il est si peu douloureux, ovait dit M. Guillotin, qu'on ne saurait que dire si on ne s'attendait pas à mourir et qu'on croirait n'avoir senti qu'une légère fraîcheur (i).
La guillotine est un des genres de mort les plus horribles et les plus inhumains qu'on ait jamais inventés, me disait le docteur Séguret... Les douleurs qui suivent la décapitation sont épouvantables, et je crois fermement qu'elles se perpétuent jusqu'à l'extinction de la chaleur vitale. Cette invention philanthropique est d'une exécution facile, elle est expéditive, elle est profitable à la républi(]uc française, et sur toute chose elle est favorable à la commodité du bourreau, mais il ne faut pas nous dire qu'elle soit avantageuse ou favorable aux condamnés, car il est prouvé que la strangulation ne saurait être aussi douloureuse >.
Ce n'est là qu'une des centaines d'opinions émises sur le supplice et son action. De nos jours, il s'est trouvé quelqu'un, le docteur Dassy de Lignières, que ses recherches anthropologiques et ph5rsiologiques ont signalé à l'attention du monde médical, pour tenter de faire revivre une tête de guillotiné. On a raconté l'expérience (2) dans tous ses détails. La tête
(i) Il est incontestable que cette affligeante plaisanterie, généralement attribuée à GuiUotin, est l'œuvre du caustique docteur Louis.
(3) Lê$ mfenimêi tTuns tèU eoupés, L$ Matin, $ mars 1907.
choisie fut celle de Tassasin Menesclou, exécuté le 7 septembre 1880. Le docteur Dassy de Lignières opéra, en se servant d'un chien vigoureux, la transfusion du sang, trois heures après l'exécution. Ecoutons son récit, atroce procès-verbal digne d'un Edgar Poe :
« Dès le premier jet de sang artériel, à la soudaine impulsion du cœur, la face du décapité a rougi, surtout du côté droit qui était sain, car le côté gauche présentait une cicatrice vasculaire. Les lèvres se colorent et se tuméfient sensiblement. Les traits se dessinent et se précisent ; toute la physionomie s'éclaire. Ce. n'est plus le masque livide et flasque de tout à l'heure, cette tête va parler, car elle vient de s'animer sous les battements d'un cœur.
« Et alors 1... alors, je vis bien nettement, pendant l'espace de deux secondes (la décapitation avait trois heures et demie de date) je vis les lèvres s'agiter comme pour un balbutiement, les paupières clignoter et faire effort pour s'ouvrir ; je vis la face revivifiée dans une expression générale de réveil et d'étonnement. J'affirme que^ pendant ces deux secondes^ le cerveau a pensé.,. »
Et le médecin ajoute :
« Pour l'instant, retenez bien ceci. Il n'est pas de pire supplice que la décapitation par la machine de ce M. Guillotin, député humanitaire et sensible. Retenez, retenez bien ceci : quand le couteau a fait son œuvre, a chu, avec te bruit sinistre que vous connaissez, que la tête a roulé dans la sciure, cette tête, vous entendez bien I cette tête séparée de son corps entend les voix de la foule. Le décapité se sent mourir dans le panier. Il voit la guillotine et la clarté du jour (i) ».
De tels témoignages rapprochés à une centaine
(i) Le docteur Dassy de Lignières ajoute qu'il a conservé le chien qui servit pour la transfusion du sang, et qu'il le baptisa Loufoque, Nous ne voulons pas penser que c'est en souvenir de l'expérience tentée sur la tête coupée de Menesclou.
d'années d'intervalle sont certes troublants. Faut-îl cependant se hâter d'en conclure que M. Guillotin a manqué son but humanitaire et qu'il n'a fait qu'ajouter en France un supplice révolutionnaire à ceux de l'ancien régime ? Nous ne le pensons pas, et nous hésitons à nous prononcer devant ce grand point d'interrogation sanglant qui, de la sciure gluante, se dresse vers le couteau neuf.