LES DEUX SOUTIENS DE LA TERREUR
Le « BARBIER » DU « RASOIR NATIONAL »
Les antithèses chères à Victor Hugo étaient celles qui lui permettaient d'imaginer le monde reposant sur ces deux soutiens : le Pape et l'Empereur, et la France s'appuyant sur ces deux autres soutiens : le Roi et le bourreau. L'ancien code criminel donnait au Roi droit de vie et de mort sur le sujet, et pour appuyer ce droit par la potence, la roue, le bûcher ou le glaive, le bourreau était là. La Révolution, en
déracinant la monarchie, crut avoir effacé ce droit d'un code périmé et aboli. Sous le masque d'une forme vague, abstraite, elle le délégua au Tribunal révolutionnaire par le décret du 10 mars 1793, et dans l'ombre de cette juridiction souveraine, sans appel, un honune hérita du vieux droit de vie et de mort qui semblait désormais condamné.
L'honune porte aujourd'hui devant la postérité l'opprobre de cet héritage clandestin. Rouage de la Terreur, il fut broyé par elle et nous verrons bientôt de quelle manière, tenant de la fatalité des tragédies antiques. Nous restons en présence de l'autre personnage de l'antithèse : le bourreau.
C'est dans la vie dramatique et obscure de cet autre soutien de la Terreur que nous allons tenter de pénétrer, à l'aide de ces documents oubliés qui éclairent quelquefois des figures confuses d'une brusque lueur et mettent à nu des âmes qui croyaient se voiler pour l'éternité des choses humaines.
Dans le Gotha des tortionnaires, le nom des Sanson brille d'un éclat particulier. A Tours, à Reims, à Rouen, ils avaient successivement exécuté les arrêts criminels au nom du Roi, avant que de venir exécuter à Paris le Roi au nom de la Nation. Cette longue profession, de père en ûls, d'une charge terrible et honnie, leur constituait, parmi les bourreaux de province, une véritable noblesse. « Il est peu de familles, dit à ce propos Balzac, qui puissent offrir l'exemple d'un office ou d'une noblesse conservé de père en fils pendant six siècles (i) ». Cet office, nous l'avons dit, les Sanson l'avaient conservé.
Chaque ville avait son bourreau attitré. Les Ferey
(i) H. DB Palzac, La dernière incarnation de Vautrin, p. 73
opéraient à Pont-Audemer, à Provins, à Orléans ; les Jouenne à Melun, Evreux, Caen, Dieppe, Caudebcc, le Mans ; les Desmorets à Etampes, Dourdan, Vitryle-François, Senlis, Noyon, Laon, Epemay, Châlons ; Pierre Cauni, à Sarrelouis; Outredebanque, à Arras; Verdier, à Poitiers ; Ganié, à Rennes ; Dollé, à Compiègne ; les Olivier, à Gisors, à Mantes, à Troyes ; Doublot, à Blois ; Desfourneaux, à Issoudun; Hébert, à Meaux ; Brochard, à Sens ; Barré, à Metz ; Berge, à Beauvais ; Carlier, à Pontoise ; Lacaille, à Pont- Lévêque ; Etienne, à Gien ; Oswald Barré, à Metz ; Meigeest, à Strasbourg ; Montagne à Vendôme ; Chrétien, à Loches; Filliaux, à Angers; Boistard, à Alençon; Chrestîen, à Besançon. De leur vie publique et privée sous l'ancien régime, M. G. Lenôtre, nous a donné un récit très vivant, plein de détails curieux. Nous ne nous y arrêterons pas ; aussi bien le bourreau d'avant la révolution doit-il céder ici la place à l'exécuteur des jugements criminels de la Terreur.
Ce titre, les bourreaux l'avaient, par une ordonnance du 12 janvier 1787, obtenu de Louis XVI, et ce nom en tête d'une pareille ordonnance est bien fait pour impressionner. L'ordonnance, ♦ extraite des registres du conseil d'Etat », porte :
« Le roi est informé qu'il arrive souvent que les exécuteurs des jugements rendus en matière criminelle sont, par erreur, désignés sous le nom de « bourreaux >.
4 Sa Majesté, s'étant fait rendre compte de représentations qu'ils ont faites à ce sujet, les a trouvées fondées et, voulant faire connaître ses intentions à cet égard,
« Ou! les rapports, Sa Majesté, étant en conseil, a fait et fait expresses inhibitions et défenses de désigner sous le nom de «bourreaux» les exécuteurs des jugements criminels.
« Fait au Conseil d'Etat du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le 12 janvier 1787.
« Le baron de Breteuil. >
Plus tard, nous verrons, en vertu de cette ordonnance, Sanson poursuivre des journaux coupables de l'avoir désigné sous ce titre de l'opprobre populaire.
En 1778 il avait succédé à son père, Charles-Jean- Baptiste Sanson. Cependant, depuis quelques années il était déjà « entré dans la carrière » et dans maintes exécutions en Grève on le vit aider son père.
Charles-Henry Sanson était né en 1739. Ses six frères avaient, eux aussi, continué l'office de la famille et exerçaient en province.
Ce fut donc lui qui, en 1792, fut appelé à venir juger, à Bicêtre, de l'effet du nouvel instrument de supplice.
«Pendant que les spectateurs adressaient leurs félicitations aux deux médecins dont l'invention tendait à rendre plus ])rompte et moins douloureuse l'application de la peine capitale, seul, le vieux Sanson (i), les yeux fixés sur le dernier cadavre dont la tête avait roulé si rapidement, si facilement, sans que sa main exercée eût fait autre chose que de pousser un ressort, répétait avec tristesse : — Belle invention ! pourvu qu'on n'abuse pas de la facilité ! (2) »
Si l'anecdote n'est pas apocryphe, on peut louer la perspicacité prévoyante du bourreau qui allait être appelé à mener les grandes fournées de la place de la Révolution. Se doutait-il cependant qu'une des premières exécutions allait être fatale à son fils puîné ?
Le 27 août 1792, on exécutait;, en place de Grève, l'abbé Sauvade et les nommés Vimal et Guillot, convaincus du crime de fabrication de faux assignats. Le fils Sanson qui montrait les têtes au peuple, s'étant
(i) Il avait à l'époque cinquante-trois ans.
(2) Alboize et A. MAguET, Histoire anecdutique des prisons de l'Europe. Le fait est cité par le Docteur Cabanes dans le corne IV du Cabinet secret de l'Histoire, au chapitre : Guillotin et l'inventeur de la guillotine? p. 117.
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approché du bord de là plate-forme, perdit pîed. La colonne vertébrale fut brisée. On le releva mourant (î).
Peu après commençait la grande besogne révolutionnaire* Sanson y acquit rapidement une habileté qui devint fameuse et dont Técho parvint au fond des départements, s'il faut en croire la lettre de Giraud au Comité du Salut Public, citée par Prudhomme : « A Paris... Tart de guillotiner a acquis la dernière perfection. Sanson et ses élèves guillotinent avec tant de prestesse qu'on croirait qu'ils ont pris des leçons de Comus (2), à la manière dont ils escamotent leur homme ». Cette « prestesse » expédia les vingt et un Girondins en trente-huit minutes et servit d'exemple aux aides qui, quelques années plus tard, en 1804, dépêchèrent en moins de temps encore, vingt-sept minutes, Cadoudal et ses vingt-cinq complices, en place de Grève. La leçon du vieux Sanson avait porté ses fruits.
Mercier, dans son Nouveau Paris, cache à peine son admiration pour le terrible exécuteur : « Quel homme que ce Sanson I s'écrie- t-il. Il abat la tête qu'on lui amène, n'importe laquelle i » Ce à quoi Madame Roland objecte : « Il fait son métier et gagne son argent (3) ». Son argent! Sanson estimait sa peine peu payée et ses réclamations à cet égard n'étaient pas dénuées de quelque vivacité. Le décret du 13 juin 1793» établissant près des tribunaux criminels un exécuteur de leurs jugements, avait, en ces termes, fixé le traitement des bourreaux :
(i) « Un des ûls de l'exécuteur qui montrait au peuple une des têtes sans regarder à ses pieds, est tombé de Téchafaud et s'est brisé la cervelle à terre. On le dit mort... » Chronique de Paris, n^ du 29 août 1792. La Chronique ajoute que la douleur du père est grande. Pour être bourreau, fut-il moins homme ?
(2) On sait que dans la mythologie grecque, Comus fut le dieu de la gastronomie.
(3) Méfnoires de Madame Roland, tome II, p. 18. Edit.de 1865.
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4 ARTICLE I. — n y aura dans chacun des départements de la République, près des tribunaux criminels, un exécuteur de leurs jugements.
« ARTICLE 2. — Le traitement des exécuteurs est une charge générale de l'Etat.
« ARTICLE 3. — Dans les villes dont la population n'excède pas 50.000 âmes, il sera de 2.400 livrer.
Dans celles dont la population est de 50 à 100.000 âmes, de 4.000 livres.
Dans celles de 100 à 300.000 âmes, de 6.000 livres.
« Enfin, à Paris, le traitement de l'exécuteur sera de 10.000 livres. »
A ces 10.000 livres stipulées par l'article 3 du décret, venaient s'ajouter une indemnité de i.ooo livres par aide (ils étaient quatre auprès de Sanson) et une indemnité annuelle de 3.000 livres pendant toute la durée du gouvernement révolutionnaire.
Ces 17.000 livres étaient insuffisantes à son budget. Il réclamait, et il n'apparaît pas qu'il eut grande satisfaction sur ce point.
Taschereau nous a laissé, avec son orthographe pittoresque, une de ces lettres de réclamation adressée par Sanson à Roederer. La pièce mérite d'être reproduite, car elle ouvre un jour nouveau sur la vie privée du tortionnaire fameux (i).