VALENT
« Ces noms sont placés en face de l'ouverture du soupirail qui donnait sur la rue Sibour, ancienne rue de la Fidélité,
« Les murs du caveau portent des traces de crépit qui dénoncent une restauration qui ne doit pas remonier à plus de quelques années. »
Le gouvernement insurrectionnel pensa se faire une réclame habile en exposant à la vue du peuple les ossements des soi-disant victimes de l'honorable curé do la paroisse Saint-Laurent. On plaça ces restes sur un tapis devant le portail de l'Eglise • des fédérés montaient la garde devant ces débris ; quelques curieux s'attroupaient, regardaient, haussaient les épaules et s'éloignaient en murmurant : « Sont-ils bêtes ! » Puis, comme la commune avait d'autres soucis plus sérieux, on oublia l'incident.
Eh bien ! ces ossements extraits d'un caveau oublié et sans pierre tombale apparente étaient très probablement ceux des Sanson, inhumés là à
différentes époques, et ce sont sans nul doute les restes des bourreaux que la Commune exhiba ainsi en spectacle aux Parisiens de 1871 *.
1 Les archives de l'église Saint-Laurent ne remontent pas audelà de 1810 et ne contiennent, par conséquent, aucunepièce relative aux inhumations des membres de la famille Sanson avan la Révolution, Les anciens registres des délibérations de la paroisse Saint-Laurent, aux Archives nationales, ne font point non plus mention, autant que j'ai pu m'en assurer dans une recherche rapide, d'une concession de tombeau à la famille des exécuteurs.
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Mais revenons à Charles-Henri Sanson. Quand la Révolution éclata, il exerçait en titre depuis vingt et un ans; il avait commencé jeune et était certainement très blasé sur les inconvénients de son métier. En outre, bien que peu lettré, — on en peut juger à son orthographe — il se piquait d'être quelque peu philosophe et il avait entrepris de combattre le préjugé qui éloignait de lui ses concitoyens. C'est à sa requête qu'avait été rendu, le 12 janvier 1787, un arrêt du conseil du roi portant « inhibition et défense de désigner sous la dénomination de bourreaux les exécuteurs des arrêts criminels ». Ceci jette un jour sur le personnage; on en a fait une sorte de sentimental, royaliste convaincu et plein d'horreur pour ses fonctions ; on l'a même fait mourir, nous le verrons plus loin, du chagrin d'avoir mis le roi à mort.
Il y a dans ces diverses légendes une si grande exagération que les faits véritables y sont absolu, ment dénaturés. Ce qui a pu faire croire au royalisme des Sanson^, c'est une aventure assez insignifiante qui se passa vers la fin de 1789. La chose fut démesurément grossie par les journalistes de l'époque, qui se croyaient, plus encore que ceux d'aujourd'hui, obligés de dénoncer chaque matin à leurs lecteurs la grande conspiration ou la grande trahison du jour.
Or voici ce que publiait le citoyen Prud'homme dans le n° 27 de ses Révolutions de Paris :
ii w^ vient de découvrir que les aristocrates on! des presses privées à leur usage. On ne croira jamais oii ils les avaient établies?... Chez Sanson, bourreau de Paris. Le district des Capucines de la Chaussée d'Antin y a fait une descente, et il les a trouvées occupées à travailler pour l'aristocratie.
1 II est possible que cette famille ait, en eilet, été attachée à l'ancien régime ; toujours est-il que quelques-uns de ses membres, tout au moins, firent bon marctié de ce dévouement dès qu'il devint opportun de changer d'opinion. Nicolas Sanson, exécuteur à Reims, que des infirmités mettaient dans l'impossibilité d'exercer son emploi, demandait, en messidor an IT, une pension de «ecours et libellait sa requête en ces termes : « J'ai été nommé exécuteur en titre du district de Reims, suivant les provisions du tyran Louis XV [lesquelles je demande être réduites en cendreà^ »a da^e du 37 août i74^.
PROCÈS AVEC LA PRESSE iâ7
Jugez, citoyens, par les relations qu'ont d(?jà les aristocrates avec l'honnête M. Sanson, le parti qu'ils tireraient de ses services et de ses talents, s'ils étaient les plus forts. »
Il faut noter, d'abord, que l'Assemblée constituante, à propos de la discussion des lois électorales et des motifs d'inéligibilité, s'était refusée à exclure du rang des citoyens les exécuteurs des hautes œuvres. C'est à cette discussion que Corsas, dans son Courrier de Paris et des départements^ fait allusion en ces termes :
« Il s'est beaucoup agi de l'exécuteur des arrêts criminels dans les dernières séances (Assemblée nationale du 24 décembre 1789). Pendant que l'on s'occupait fort à propos de son éligibilité et de sa non-éligibilité, il s'occupait, lui, des moyens de se rendre éligible. Par exemple, il avait chez lui des presses où s'imprimaient tous ses abominables libelles qu'on faisait circuler dans les provinces, pour les exciter à la révolte et au meurtre. C'était dans la laide et tortueuse rue Saint-Jean, dans la maison odieuse d'un bourreau, que se tenaient des assemblées dont les honorables membres s'occupaient utilement à rédiger leurs pensées; c'était de cefpyer imparque s'élançaient ces écrits incen-
diaires qu'on faisait circuler ensuite sous le cachet respectable de l'Assemblée nationale... Quels sont les auteuis de ces exécrables produits? On n'en sait rien ; mais, nous le répétons, ils circulaient sous le cachet de l'Administration.
« Ces presses sont enlevées, et l'honorable bourreau est arrêté • il a été constitué prisonnier dans les prisons de la Force. On assure cependant qu'il se tirera d'affaire : il a des amis puissants, qui prouveront peut-être qu'on a commis en sa personne un crime de lèse-citoyen, et qui le prouveront avec autant d'éloquence qu'on a prouvé à l'Assemblée nationale qu'il devait être éligible. »
VEspion de Paris et des Provinces renchérissait à son tour :
« L'exécuteur des hautes œuvres a subi avanthier son interrogatoire : ses réponses n'ont rien de satisfaisant pour ceux qui voudraient avoir des renseignements sûrs et certains touchant la fatale conspiration dont sa maison était le foyer. C'était là que se tenaient des assemblées nocturnes présidées par des aristocrates qui ne rougissaient pas de s'associer à un homme qui, tôt ou tard, aurait été obligé de se venger par état, sur cette horde de Catilina, des maux qu'ils préparaient aux amis
de la Constitution. C'était dans ce repaire que s'imprimaient les libelles incendiaires qui tendaient à soulever le peuple. Cet agent aristocratique, bien préparé, a soutenu que son emplacement était trop grand, et le nombre des pauvres qui venaient l'assaillir trop multiplié ; il en avait loué une partie pour faire l'aumône à son aise ; en vérité, cette action est digne des plus grands éloges. Après un trait aussi humain, nous serions tenté de croire qu'il n'est point coupable ; mais suivons son interrogatoire, écartons toute animosité, et nous prouverons sans crainte ce que nous avons avancé : l'hôte aristocratique ne connaissait pas ses locataires, ni leur état, et n'avait pris aucune information. Cette réponse-ci ne vaut pas la première ; sa conscience commençait déjà à lui reprocher son forfait, et, si l'on n'eût pas craint d'abuser de l'embarras où il se trouvait, peut-être nous eût-il mieux informé. Ne perdons pas courage ; dans quelques jours nous en saurons davantage. »
Le journal CAssemblée nationale^ rédigé par Beaulieu, donnait, sur l'interrogatoire qu'on fit subir à Sanson, quelques détails qui peignent l'homme et son genre de vie :
130 LA GUILLOTIiNE PiiiNDAJNT LA KEVOLUÏIOJNI
« C'était dans la maison de l'exécuteur qu'étaient les presses qui servaient à imprimer les libelles atroces qui circulent contre l'Assemblée nationale. On tenait aussi, dit-on, des conciliabules aristocratiques dans ce singulier hospice. Quoi qu'il en soit, l'exécuteur a été arrêté et conduit dans les prisons du Ghâtelet : et voici son interrogatoire, tel qu'il nous a été envoyé.
« Interrogé dans quel dessein il avait des presses dans sa maison. — A dit qu'il croyait rendre service aux ouvriers, ayant un emplacement vide.
« D. Mais pourquoi vous prêtez-vous à favoriser le mal, surtout dans les circonstances oii nous nous trouvons ? — A répondu qu'il le faisait pour en faire don aux pauvres. — D. Vos générosités ne dépendaient pas de ces ouvrages ? — A répondu qu'il ne le faisait pas pour en tirer un profit. — D. Je le crois ; vos appointements doivent suffire à votre maison ? — Il est vrai, mais, étant assailli par la multitude des pauvres, je fus obligé de prêter l'emplacement qui m'était inutile. — D. Vous ne saviez pas que ce que l'on faisait chez vous était opposé au bien public ? — No sachant ce que faisaient les personnes qui travaillaient, je crois que je ne suis compromis en rien. — D. Pourquoi
plusieurs personnes se sont-elles évadées lorsque vous avez été arrêté ? — Il faut croire que ce sont les maîtres de ceux qui travaillaient. — D. L<îs connaissez-vous ? — Non. — D. On ne loue pas un emplacement sans garant. — J'ai fait comme pour les principaux locataires, sans information, étant dans un quartier écarté et inconnu au monde. »
Sans doute, l'actualité donnait-elle peu de pâture aux folliculaires en décembre 1789, car le Courrier de Paris essayait de dramatiser la chose et d'en faire une vaste conspiration de tous les bourreaux de France contre le nouvel ordre de choses.
« On nous assure que, dans plusieurs villes de province, des bandes d'aristocrates, aux ordres de ceux de Paris, et tout aussi malintentionnés qu'eux, avaient choisi la maison du bourreau pour y tenir leurs assemblées ; que, de là, ils correspondaient avec les chefs de la dernière conspiration, et qu'ils en recevaient leurs instructions. On assure même que quelques-uns de ces exécuteurs des arrêts criminels et partie des particuliers qui se rassemblaient chez eux ont été enveloppés par des gardes nationales, pour être amenés dans les prisons de Paris. Si cette nouvelle est vraie, elle ne tardera pas sans doute à se confirmer. »
132 LA GUILLOTINE PENDANT LA RÊVO1.UTION
Et Camille Desmoulins, dans ses Révolutions de France et de Brahant^ ajoutait:
« Les beaux esprits de la faction verte viennent de publier le prospectus d'un journal lyrique, et ils se proposent de mettre les décrets en vaudevilles et en ponts-neufs pour tournei' en ridicule l'auguste assemblée, etc. On assure que ce journal est le recueil facétieux des couplets que chantait naguère la table ronde des aristocrates, à ses soupers chez le bourreau de Paris. — Soit rancune contre la lanterne et contre M. Guillotin, soit que la visite de tant de monde lui eût tourné la tête, M. Sanson régalait son monde de son mieux* »
Sanson comprit le danger de ces insinuations. On cherchait à mêler sa cause à celle des aristocrates. Il sentait bien que son office était étroitement lié à l'ancien ordre de choses, et, loin de se douter du travail qu'allait lui tailler la Révolution, il craignait la suppression totale de son emploi. L'abolition de la peine de mort était, comme on dit, dans l'air. Il est à remarquer que cette utopie germe dans les esprits au début de toute révolution qui doit être sanglante. En 1871,
la Commune commença par brûler solennellement la guillotine sur la place Voltaire.
Aussi Charles-Henri Sanson crut-il bon, dans les circonstances critiques qu'il traversait, de ne point se laisser entamer : il attaqua Gorsas qui avait attaché le grelot et obtint gain de cause. Le jugement fut rendu en ces termes:
« Ouï M* Maton de la Varenne en son plaidoyer, ensemble le procureur-syndic de la Commune en ses conclusions,
« Le Tribunal donne défaut contre le sieur Gorsas faisant droit au principal, ordonne que le paragraphe inséré dans le numéro 19 du journal intitulé le Courrier de Paris dans les Proviftces, avec cette épitaphe : Vires acquirit eimdo, ledit paragraphe commençant par ces mots : « Il s'est beaucoup agi de l'exécuteur des arrêts criminels, » et fmissan* par ceux-ci : « avec autant d'éloquence qu'on a prouvé à l'Assemblée nationale qu'il devait être éligible, » sera et demeurera supprimé comme calomnieux; ordonne que ledit Gorsas sera tenu de se rétracler dans le plus prochain numéro de son journal ; le condamne à cent livres de dommages et intérêts envers la partie de M. Maton de la Varenne, applicables, du consentement de ladite
partie, aux pauvres du district de Saint-Laurent; fait défense audit Gorsas de récidiver, sous toutes peines qu'il appartiendra;
« Ordonne que le présent jugement sera imprimé et affiché au nombre de trois cents exemplaires, aux frais dudit Gorsas, et envoyé aux soixante districts. Sur le surplus des demandes, met les parties hors de cour, et condamne ledit Gorsas aux dépens, etc.. »
Gorsas essaya de faire de l'esprit et de présenter l'affaire de façon plaisante ; il répliqua :
« On a plaidé hier à la commune une cause très singulière, entre Sanson, bourreau de la ville, prévôté et vicomte de Paris, et quelques gens de lettres. On nous a assuré que l'un des points capitaux du procès était que ce bourreau ne veut pas qu'on l'appelle bourreau^ attendu qu'il y a quatre ou dix arrêts du Conseil qui entendent et prétendent qu'on l'appelle exécuteur des arrêts criminels.
« On nous assure encore qu'entre autres conclusions il a pris celle-ci : que le mot bourreau fût rayé du Dictionnaire de l'Académie.
« Ce serait bien le cas d'appliquer ce mot :
Carnifex ! quoque nisi carnificis nomine tu appeUandus ?
« On nous assure, enfin, qu'un avocat des parties avait pris au tragique cette affaire, et qu'il avait dit, entre autres choses, qu'un bourreau ne pouvait plaider qu'avec la lanterne du coin de la rue de la Vannerie. »
Mais Sanson tint bon, et Gorsas fut forcé de s'avouer vaincu. Il ne devait plus se trouver en relation avec sa partie adverse que le 7 octobre 1793... sur l'échafaud de la place de la Révolution, où le bourreau eut définitivement le dernier mot de la querelle.
LE BUDGET DE l'eXÉCUTEUR
Charles-Henri Sanson, du reste, avait raison d'être inquiet. La Révolution venait de détruire d'un trait de plume tous les droits féodaux, les justices, les prévôtés, et bien d'autres choses : il s'éleva, nous l'avons vu, du monde des exécuteurs un tel concert de réclamations et de plaintes qu'il fallut bien aviser à faire vivre ces malheureux, et tout d'abord on s'adressa à l'exécuteur de Paris, afin de savoir ce qu'il perdait au nouvel ordre de choses. Sanson répondit par un exposé de sa situation :
« Mémoire instructif pour l'exécuteur des jugements criminels de la ville de Paris.
« Depuis un temps immémorial, les exécuteurs des jugements criminels de la ville de Paris n'avaient d'autres appointements qu'un droit dit de havage
qu'ils percevaient sur toutes les denrées qui entraient dans la ville pour y être vendues. Ce droit était considérable. Il fut toujours perçu jusqu'au mois de septembre 1719, qu'il fut supprimé par lettres patentes.
a L'exécuteur se trouvant sans ressources présenta un mémoire de la position où il était ; on lui en demanda un des frais qu'il était obligé de faire. Ce mémoire se monta alors à 16,000 francs ; on les lui accorda par forme d'indemnité du droit de havage, par édit du 44 janvier 1727.
« L'exécuteur ne jouissait alors, pour le payement des frais, que d'un tarif très modique, lequel était arbitraire; mais, en 1767, le Roi, par un édit, se chargea pour son compte des frais de justice des délits faits sur la justice des seigneurs, pourvu que la déclaration s'en fit au juge royal dans les vingt-quatre heures. Par ce moyen, toutes les justices tombèrent au compte du Roi, lequel payait très modiquement.
« Cet édit enleva à l'exécuteur au moins 20,000 livres par an. Cet énorme déficit mit l'exécuteur à deux doigts de sa perte ; ayant fait de très vives représentations, l'évidence de sa ruine fit faire les informations les plus exactes. Ces informations se firent sur les ordres de M. le Contrôleur général et de
M. l'Intendant de Paris, qui, après s'être convaincus de la juste demande de l'exécuteur pour une augmentation, se concertèrent ensemble uvec M. de Beaumont, intendant des domaines, et accordèrent à l'exécuteur une augmentation sur les frais de justice et le réglèrent sur le pied qu'ils sont aujourd'hui.
« Avant le décret qui supprima la prévôté et la vicomte de Paris, l'exécuteur avait dans son arrondissement ôOO juridictions à répondre, pour le service desquelles il lui fallait et il lui faut encore, savoir :
Charges de Cexécuteur :
Deux de ses frères auxquels il donne 600 livres chacun, pour répondre aux magistrats et commander les domestiques lorsqu'il y a plusieurs endroits où il se fait le même jour des exécutions 1,200
Pour quatre domestiques, à 300 livres
chaque par an . 1,200
Pour trois charretiers, à 300 livres chaeun par au 900
Pour une cuisinière, par an 200
Pour quatre chevaux pour le service de la ville et de la campagne 2,000
La construction de trois voitures et un
tombereau „ . . 300
Harnais des chevaux et entretien 150
Le maréchal à 50 livres par cheval par an. 200
La mère de l'exécuteur, une pension ordonnée de tout temps par arrêt de la Cour. 1,200
Pour la nourriture de seize personnes, savoir : lui, son épouse, ses deux enfants, ses deux frères, son oncle âgé de soixantequinze ans qui a toujours servi à l'office, une sœur infirme et huit domestiques, à 600 livres chaque, soit 9,600
Pour son entretien, celui de son épouse, de ses enfants, les faux frais du dedans de la maison, comme linge, blanchissage, meubles, etc 4,000
Pour le loyer d'une maison qui puisse contenir sa famille, ses gens, ses chevaux, voitures et ustensiles nécessaires à son état, ladite maison placée à portée de pouvoir répondre promptement aux ordres 4,800
Par capitation (autrefois) 231, et aujourd'hui 2,048
i40 LA GUILLOTINE PENDANT LA RÈVOLUTIG.^
Faux frais :
Les confrères, lorsqu'il est question de les mander à mes frais, ce qui n'arrive que trop souvent par la mauvaise conduite des domestiques dont on est forcé de se servir et qui vous mettent à contribution lorsqu'ils savent qu'on a nesoin d'eux.
Des pourboires sans cesse avec lesquels il faut enchaîner ceux dont on a besoin.
Le remplacement des chevaux lorsqu'ils meurent, et les frais de leur maladie.
Les maladies des domestiques qu'il faut garder, sans quoi on n'en trouverait pas d'autres.
Les étrennes immenses auxquelles il ne faut pas manquer, sans quoi personne le lendemain.
Les frais, les jours d'exécution
Les ustensiles servant aux exécutions sans cesse renouvelés. Il y a encore mille faux frais qu'il est impossible de détailler parce qu'ils sont instantanés. Tous ces frais peuvent se monter encore à la somme de 5,000 livres.
Observations :
Si l'on chargeait l'exécuteur de la partie du questionnaire et de celle du charpentier, il en résulterait les dépenses suivantes pour l'exécution ;
Pour l'office du questionnaire, un domestique de plus ;
Pour celui du charpentier, trois voitures, trois chevaux, les harnais, le maréchal, les deux charretiers, deux compagnons charpentiers, un local pour serrer les bois,^ pour les construire, loger hommes, chevaux, voitures et outils ;
Les bois nécessaires à renouveler ;
L'entretien de tous les genres ;
Les faux frais à la campagne ;
La mort des chevaux et leur remplacement ;
Le tout ne peut guère être évalué à moins de 18,000 livres.
Je supplie, Messieurs, de vouloir bic.a examiner la position de l'exécuteur, celle oii le met le préjugé toujours existant sur son état ; de vouloir bien se souvenir que, lorsqu'il ne se fait pas de justice, l'exécuteur a toujours les mêmes charges et la même quantité de monde à soutenir et à solder, de se faire rendre compte de la vérité du contenu de ce mémoire. Les faits sont authentiques. »
Mais l'Assemblée ne se hâtait point de conclure ;, Sanson continuait à exercer son emploi qui n'était pas une sinécure; il s'endettait, comptant sur un
r -iglement de comptes, peut-être sur un retour de rancien régime, qui, ni l'un ni l'autre, ne se produisaient : enfin, à bout de ressources, il adressa au procureur-syndic du département cette lettre dont nous respectons l'orthographe à titre de curiosité :
« Lettre de l'exécuteur Sanson à Monsieur Roederer, procureur général du département.
A Paris, ce 6 août 1791.
Monsieur,
« C'est très respectueusement que j'ai l'honneur de vous représenter la position dans laquelle je me trouve. Elle est telle que je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien y donner un moment d'attantion. Le mode d'exécution qui se pratique aujourd'hui * triple aisément les frais des dépenses anciennes, en outre du renchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie.
« Le service et le nombre des tribunaux criminels
* Comment se pratiquaient les exécutions? C'est là une question que nous n'avons pas pu résoudre. Le 3 mai 1791, en effet, l'Assemblée avait décrété que « tout condamné à mort aurait la tête tranchée ». Cependant la machine à décapiter ne fut mise en usage qu'au mois d'avril suivant, un an après. — Au cours de cette année il y eut évidemment à Paris des exécutions capitales. Sauf doute avaient-elles lieu au glaive ou à la hache, ainsi qu'elles se pratiquent encore aujourd'hui dans les pays all»mrnds de I". r"-"» droite du Rhin.
LE BUDGET DE jL EXÉCUTEUR 143
me force d'avoir un nombre de personne en état de remplir les ordres que je reçois. Moi personnellement ne pouvant être partout, il me faut du monde sure Car le public veut encore de la décense. C'est moi qui paye cela.
« Pour avoir du monde comme il faut pour cette ouvrage, ils veulent des gages d'oubles des autres années entérieures. Encore viennent-ils de me prévenir samdi dernier que sy je ne les augmentais pas d'un cart au moins, ils ne pouvaient plus faire ce service. Les circonstances actuelles mon forcés de promettre.
« L'abolition des préjugés semblait m'avoir facilité sur la difficulté de trouver des sujets ; au contraire, je me suis apperçu quelle na servie qu'à faire dis paraître tous ceux dans la classe des quels je pouvais en avoir par la facilitée qu'ils ont de servir chez des particuliers, de faire un autre état quelconque ou de s'engager.
« Il faut al'ors, pour s'en procurer, les enchaîner par l'appas du gain.
« J'ay quatorze personnes tous les jours à nourire, dont huits sont à gages, trois chevaux, trois cliartiers, les accessoires...
« Unl'oyer énnormes, à raison de l'état. (De tous
les temps l'exécuteur a toujours été logé par le roi.)
« Les faux frais d'exécution, journellement très commune, d'autres charges de famille, comme parents, et vieux domestiques infirmes qui ont sacrifiés leurs vies à ce service, les quels ont droits à l'humanitée.
« Ma demande actuelle est, Monsieur, que voilà huit mois que j'ay donné dans le bureau des frais de justice des mémoires de dépenses et frais, qui de tous les temps monts été payés sur le prix du tarif que j'en ait fourni, je ne peut parvenir à toucher ses mémoires ; je me suis cependant bien exactement renfermé dans les prix du tarif; j'ay même fait des réductions moi-même sur plusieurs articles.
« J'ay eut l'honneur, Monsieur, de vous présenter sur cela une requeste le 11 juin dernier sans avoir eut réponse. Ma fortune gênée, j'ose môme dire bien endettée, ne me permet plus de faire des avances aussi conséquante, ne sachant plus de quel côté m'en procurer. Et ne pouvant plus m'adresser aux personnes aux quels je doit et aux quels je ne puis rendre sy je ne suis payé. Je n'aie plus recours qua vous. Monsieur, pour faire ordonner le payement de ce qui m'est dut, sans quoi
parés les sacrifices qpie j'ay fait pour parvenir jusqu'î* ce jour à faire exactement le service de mon office occasionneront la subversion total de mon existance local et une ruine inévitable en me forçant d'abandonner mon poste et ma famille après 24 ans de pareil service.
« Gomme ma position est pressante, je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien vous faire informer par quelqu'un de confiance de la véritée que j'ay l'honneur de vous avancer.
« J'ay celui d'estre avec le plus profond respect.
Monsieur, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
Sanson, Exécuteur des jugements criminels à Paris. »
SANSON EN i793
Nous chercherions en vain à dissimuler ce que laisse à désirer cet essai de biographie de l'exécuieur de Paris à l'époque de la Révolution. U n'est pas surprenant qu'un travail tenté pour la première fois sur un si étrange sujet reste plein d'obscurité, de trous, de lacunes.
Parfois une lettre, une pétition, un document nous montre le personnage, ouvre des horizons sur ses charges de famille, sa façon de vivre, ses ressources; mais il rentre aussitôt dans l'ombre; et, pour tracer un récit détaillé — et fantaisiste — de son existence, il faudrait grouper autour de ces rares manifestations de sa personnalité les anecdotes si souvent répétées, et plus ou moins véridiques, toujours les mêmes, que les contemporains ont narrées et que, depuis un siècle, les chroniqueurs se repassent pieusement, sans qu'il soit possible de les contrôler. Mais ce servît là refaire
jSANSON EN 1793 147
les fameux Mémoires de Sanson, et il nous semble préférable, dûtnotre esquisse rester incomplète, de ne nous laisser guider que par les pièces officielles, ies documents réputés indiscutables, qui pourtant, eux 8 assi, ont parfois besoin d'être rectifiés. Ainsi le Moniteur rendant compte de l'exécution d'un nommé Vimal, fabricateur de faux assignats, et de ses complices, guillotinés le 27 août 1792, raconte ce curieux fait : «^L'exécuteur, voulant prendre la tête de l'un des criminels pour la montrer au peuple, est tombé de l'échafaud. Il est resté mort sur la place. »
Voilà donc Charles-Henri Sanson officiellement supprimé de l'histoire ; qui lui succède ? La grave feuille qui vient d'annoncer son trépas ne le dit point. En outre, il est de tradition certaine que le bourreau chargé de mettre à mort Louis XVI ne survécut que quelques jours à sa royale victime. La biographie Michaud, si sérieusement rédigée cependant, et par des écrivains si bien à portée de tout connaître, l'affirme en ces termes : « Cet horrible spectacle (l'exécution du roi) fit sur Sanson une si vive impression qu'il tomba malade et cessa d'exercer son cruel métier jusqu'à sa mort, qui eut lieu six mois après. Ainsi ce n'est pas par lui que furent exécutés la Reine, la sœur de Louis XVI, le
duc d'Orléans, Malesherbes, Danton, Robespierre et tant d'autres. » Le Dictionnaire Larousse n'aurait pas manqué cette occasion d'accepter, sans contrôle, l'assertion de la. Biographie universelle : « Ce personnage, dit-il, est surtout célèbre parce qu'il fut chargé d'exécuter l'ex-roi. Sanson (Henri), fils et successeur du précédent, succéda à son père en 1793. Ce fut lui qui exécuta Marie- Antoinette, sa belle-sœur Elisabeth, Malesherbes, le duc d'Orléans, etc. » Voilà de nouveau l'exécuteur enterré. Ces faits acceptés pour authentiques par les chroniqueurs ont donné lieu à différents enjolivements fort pittoresques, et les âmes sensibles sont aujourd'hui persuadées que Sanson a succombé au remords d'avoir fait tomber la tête du roi ^ Ce sont là autant d'erreurs, et les pièces inédites ne
* M. le comte de Reiset, qui a publié sur Marie-Antoinette un livre très curieux, très pittoresque et plein de petits faits qui avaient échappé à ses devanciers, commet une erreur au sujet de l'exécuteur. « Le jeune homme, dit-il, fils de l'exécuteur de Louis XVI, saisi de remords (après la mort de la Reine), ne voulut plus remonter sur Icchaïaud et laissa à d'autres sa siuistre besogne : la tète de Marie- Antoinette fut la dernière de celle qu'il avait fait tomber. »
Si l'on groupait ces diverses allégations, on trouverait un Sanson mort en tombant de l'échafaud, en 1792; un autre Sanson mort en 1793 du chagrin d'avoir exécuté le roi ; un troisième Sanson, refusant de remplir son office après avoir mis la reine à mort... L^é documents officiels que nous donnons rectifient ces erreurs : et, si la réputation de sensibilité du bourreau y perd» la vérité historique y gagnera quelque peu.