UNE JOURNÉE DE SANSON PENDANT LA TERREUR
La Conciergerie ! Ce mot, pour tous les Parisiens, évoque la pittoresque silhouette des vieilles tours à fenêtres grillées dont les murs noircis se dressent en bordure du quai de l'Horloge. Bien des gens, en passant devant la porte de fer qui s'ouvre sur le quai, ont songé aux charrettes qui, sorties de là, allaient déverser leur contenu au pied de l'échafaud de la place de la Révolution. Le décor de la vieille prison est, sous cet aspect, si dramatique que l'esprit l'associe de suite aux souvenirs delà Terreur; les plus savants vous diront peuLêtre que l'entrée de ce lieu d'horreur a été déplacée il y a quelque vingt-cinq ans, que jadis la grille s'ouvrait entre les deux tours ; c'est un fait admis, établi, indéniable ;... des historiens l'ont avancé, tous les romanciers ont suivi.
Pourtant rien n'est plus faux. ,En 1793, toute
3ette partie du quai était encombrée de bâtiments annexes, de baraquements sans style qui cachaient Les murs du palais jusqu'à la hauteur du premier étage, et l'entrée de la prison n'était point là.
Au pied du vaste escalier dont les degrés conduisent au Palais de Justice, on voit dans l'angle Qord de la Cour du mai une arcade sombre précédant une porte basse, enfoncée sous terre, cachée par une double grille, écrasée par l'édifice qui la domine ; cette porte, qui semble être l'entrée d'un souterrain, est si petite, si basse, si étroite qu'elle se confond presque avec l'ombre que projettent les saillies des constructions environnantes. Pour qui ne sait pas, cette arcade reste inaperçue, ou n'est qu'un motif architectural assez inexplicable et insignifiant ; pour qui se rappelle, elle est sinistre; c'était par là qu'à l'époque révolutionnaire on entrait à la Conciergerie et qu'on en sortait *.,.
' Ce fut ainsi jusqu'en 1851. De 1851 à 1853 trae entrée de la prison exista, en effet, entre les deux tours; à sa suppression, on se servit de l'ancienne entrée. Cour du mai, au pied du grand escalier du Palais. L'entrée actuelle, sur le quai, ne date que de 4864; lorsqu'on l'établit, on mura le couloir qui de la grande cour conduisait à l'intérieur de la prison, une règle absolue d'administration pénitentiaire exigeant qu'une maison de détention n'ait jamais deux issues.
Il convient de dire que, seul de tous les écrivains qui ont mis en scène la Révolution, M. Victorien Sardou n'est pas tomté dans l'erreur commune. Le décor du IV» acte de son drame '//ter-
Rien, d'ailleurs, n'a changé depuis cent ans la physionomie de ce coin tragique ; ce sont bien les mêmes grilles qu'ont heurtées les ridelles des charrettes ; ce sont les mêmes marches qu'ont gravies tant de pas chancelants, la même minuscule cour en contre-bas, dissimulée sous les assises du monumental escalier construit en 1787 ; ce sont les mêmes pavés, les mêmes portes ; seulement, aujourd'hui, cette cour est abandonnée et déserte ; jadis elle était, jour et nuit, encombrée de gardes à bonnets phrygiens, de geôliers, de condamnés, de prévenus, d'aides du bourreau, de solliciteurs.
Quand on a franchi la grille fermant le cintre surbaissé qui donne accès à la petite cour, on descend quelques marches de pierre dont les rampes de fer forgé datent de 1787. A gauche, se trouve sous le grand perron un local qui, en 1795, servait de corps de garde; à droite, deux fenêtres basses qui éclairaient des bureaux ; et, en face de soi, on a deux portes vitrées dont l'une est murée à hauteur d'appui : l'autre donnait accès au guichet de la prison *. Là, se tenait dans un large
Tnidor reproduit avec une fidélité scrupuleuse l'étroite *t sombre cour qui était en 1793 et 1794 le vestibule de l'échafaud.
1 Une petite porte, haute d'environ trois pieds et demi, était pratiquée dans la grande : de là le nom de guichet.
fauteuil, près d'une vaste table, le concierge de la maison d'arrêt *. La pièce voisine du guichet, à gauche, prenant jour comme lui sur la petite cour, était le greffe : elle était partagée en deux par d'énormes barreaux et servait aux employés chargés des écritures et au dépôt des condamnés. Là, deux prêtres, qui étaient ordinairement l'abbé Lambert et l'abbé Lothringer, attendaient, en causant avec les porte-clefs et les gendarmes.
Car la Révolution avait conservé des pratiques anciennes de la justice criminelle, l'usage d'envoyer des ministres de la religion aux condamnés avant le supplice. C'étaient, bien entendu des prêtres constitutionnels. L'évêque intrus de Paris, Gobel, surveillait avec scrupule ce service de son clergé. Après chacune des audiences du Tribunal révolutionnaire, le président remettait la liste des condamnés à Fouquier-Tin ville. Fouquier la transmettait à l'évêque, qui avertissait ses prêtres de l'heure à laquelle ils devaient se rendre à la Conciergerie pour assister aux préparatifs de l'exécution 2.
1 Ce concierge, au commencement de la Terreur, était Richard, remplacé le 11 septembre 1793 par le citoyen Bault; celui-ci fut réintégré peu après. La femme Richard fut égorgée par un prisonnier qui venait d'être condamné à vingt ans de fer, en messidor 1796.
* L'abbé Lothringer remplissait sa pénible mission avec un zèl«
i58 LA GUILLOTINA PENDANT LA RÉVOLUTION
Une porte, au fond de la première pièce, ouvrait sur un couloir conduisant à la Cour des femmes. Dans ce couloir, à droite, se trouvent deux petites chambres, dont l'une est fort sombre. Est-ce là ou dans le greffe que 3e faisait la toilette des condamnés ? Est-ce là que se trouvait ce fameux panier couvert d'une serpillière, dans lequel s'entassaient les chevelures blondes, brunes oublanche^ que coupaient les aides de Sanson ? C'est un point impossible à établir. La tradition veut que ces deux chambres aient servi de logis aux guichetiers, en même temps que de salles d'attente pour les femmes condamnées à mort ; dans un coin on avait disposé des griaches^ c'est-à-dire, en argot de prison, les seaux qui tenaient lieu de chaises d'aisance aux malheureux attendant l'échafaud. Ces seaux répandaient une odeur insupportable qui pénétrait jusqu'au greffe.
Telle était, telle est encore, à quelques cloisons près, la. partie de la Conciergerie qui contenait 1q
importun et vaniteux. On prétend même qu'il ne cherchait qu'une sorte de célébrité dans son obsession auprès des victimes, et il tenta d'exploiter sous la Restauration les rapports qu'il avait eus avec elles. L'abbé Lambert, jeune homme d'une figure ijoble, d'une stature plutôt militaire que sacerdotale, mettait à sa charité plus de discrétion. Après la Terreur il eut le bon goût de se faire oublier, il rétracta le serment qu'il avait prêté et mourut fort âgé, en 1846, curé à Bessancourt, en Scine-et-Oise.
service extérieur de la prison. Au-delà se trouvaient les deux grilles * entre lesquelles les huissiers du Tribunal révolutionnaire faisaient l'appel et donnaient connaissance aux prévenus de leur acte d'accusation. Puis venait le long couloir central à l'extrémité duquel se trouvent la salle des Girondins et le cachot de la Reine.
Quant à la grande cour du Palais qui précède cette sinistre demeure, elle n'a point du tout changé depuis la Révolution 2. Ce sont les mêmes murs, la même grille 3, les mêmes porte-lanternes au pied du grand perron. Les maisons qui faisaient face au palais s'ouvraient devant cette grille, en une petite place demi-cirjulaire, toujours fort animée ; il y avait là un bureau de tabac dont la renommée allait de pair avec celle de la Civette. C'était une sorte de In/reau d'esprit, ainsi qu'on disait au siècle dernier. La citoyenne Guibal, jeune et jolie Languedocienne, dirigeait cet établissement. On l'appelait la maîtresse à Robillard. L@ ci-devant marquis d'Antonelle, l'un des plus im» placables jurés du Tribunal révolutionnaire, avait fait à la belle cigarière cadeau d'un carlin qui trô-
* Ces deux grilles existent encore aujourd'hui.
* Les trottoirs cependant n'existaient pas en 1793,
* Dont l'écusson fleurdelysé avait été enlevé. La grille a étô entièrrmcat réparée il y a quelque dix ana.
nait au comptoir et avait acquis dans le quartier une sorte de célébrité.
Voilà quel était le décor du théâtre sur lequel, pendant dix-huit mois, Sanson joua presque quotidiennement son sinistre rôle. L'audience du Tribunal, commençant ordinairement entre neuf et dix heures du matin, était interrompue à midi, reprenait à deux heures et se prolongeait souvent jusque dans la soirée: de sorte que, en bien des cas, l'exécution était remise au lendemain. Si, au contraire, les débats étaient plus rapides — et sous l'influence de la loi du 22 prairial ils étaient terriblement simplifiés, — le verdict était rendu dans l'après-midi, et les condamnés pouvaient ainsi être conduits à l'échafaud le jour même.
On en peut conclure, bien qu'aucun document ne vienne certifier cette supposition, que Sanson faisait ses préparatifs avant que le jugement soit rendu ; il venait au palais le matin, se présentait au cabinet de l'accusateur public * qui lui indiquait le nombre de prévenus, d'après lequel il calculait approximativement le nombre des condamnés. L'exécuteur, qui n'avait à son service
* Le ceibinet de Fouquier-Tinville était aménagé au premier étage de Tune des tours donnant sur le quai, derrière 1«j Tribunal révolutionnaire. C'est aujourd'hui une dépendance de la première cbamltre civile.
que deux charrettes, s'occupait alors, si besoin était, de s'en procurer d'autres : il les payait 15 francs, plus 5 francs de pourboire au conducteur: « Autrement, disait-il, je n'en trouve point ^. » Puis il retournait chez lui, ou vaquait aux autres devoirs de sa charge, tels que l'exposition des condamnés aux fers pour laquelle il lui fallait préparer un échafaud spécial, des écriteaux mentionnant chacun des jugements, les noms des condamnés, etc. A cet effet, en plus des quatre aides que lui accordait la loi, il en avait recruté trois autres qu'il payait de ses deniers, et il était, en outre, secondé par son fils. Vers trois heures et demie il revenait au palais où sa silhouette était familière aux habitués : on le rencontrait dans les cours ou dans les couloirs du Tribunal, habituellement coiffé d'un chapeau haut de forme et légèrement bombé, suivant la mode anglaise de l'époque. Sa chevelure était soigneusement peignée, et il portait ordinairement une redingote boutonnée, de couleur sombre. Les plaisants disaient, en le voyant passer et faisant un jeu de mots sur son nom de Sanson : « Tiens! voilà Sans-farine ! » c'était son surnom. Il surveillait la toilette des condamnés qui rentrait plus spé- * Voir page 182.
cialement dans les attributions de son aide Desmorets, et ne commençait à entrer effectivement en scène qu'au moment oii l'on faisait monter sur les charrettes les malheureuses victimes : on dit qu'il se montrait pour elles plein de prévenance et d'attention ; c'est lui qui donnait le signal du départ... Un grand remous se faisait dans la foule, les charrettes s'ébranlaient, escortées de gendarmes à cheval et de garde:, nationaux ; le cortège tournait à gauche dès la grille franciuo et s'engageait sur le pont au Change ; puis, par les rues, il gagnait la place de l'échafaud *.
* Par le quai de la Mégisserie, la rue de la Monnaie, la rue Saint-Honoré et la rue Pioyt.e, tant que l'instrument du supplice fut installé à la place de la Révolution (Concorde). Peut-être passait-on quelquefois sur le quai de Tliorloge et le Pont-Neu/ pour gagner la rue de la Monnaie; c'est un point qu'il ne m'a pas été possible d'établir d'une façon certaine. Dans les Souvenirs de la Terreur, publiés en 1800, M"" Hémery dit que, se trouvant un jour au Louvre, dans l'ancien local de l'Académie de peinture, elle vit passer sur le bord de la rivière un chargement de condamnés allant à léchafaud. Ses souvenirs la trora-, peut, ou, si la chose a eu lieu, ce n'est que par exception. Lot:— qu'en prairial an II la guillotine fut portée à la place du Trône, les charrettes, après avoir passé le pont au Change, s'engageaient dans les rues, tournaient l'Hôtel de Ville, gagnaient la rue Saint-Antoine et suivaient le faubourg jusqu'à la barrière de Vincennf!!»,
vu
On ne saurait se figurer combien sont rares les récits de ces tristes scènes. J'entends les récits assez détaillés pour sortir de la banalité ordinaire, et assez authentifiés par le nom de leurs auteurs pour qu'on puisse accorder toute confiance aux incidents qui y sont relatés. Je ne me souviens pas d'en avoir lu, dans les journaux de l'époque, un seul qui vaille la peine d'être noté : le plus souvent les gazettes donnent les noms des victimes que dévorait chaque jour la guillotine, et l'heure du supplice. Voilà tout! encore cette nomenclature est-elle souvent incomplète et presque toujours erronée.
Cette ahbence de comptes rendus est une des caractéristiques de l'époque. Le nombre des curieux était grand , surtout dans les premiers temps ^ feutoup de Téchafaud ; un Rapport de police uoun
décrit la place de la Révolution « remplie de gens qui courent à toutes jambes, crainte de manquer le spectacle. Presque tous ont des lorgnettes fines et se déplacent souvent pour chercher le point visuel qui doit le mieux s'accommoder à leur vue. Les uns sont montés sur des échelles, les autres sur des charrettes à cinq sous la place... » Pourtant de tous ces gens, qu'une horrible curiosité amenait là, aucun n'a songé à noter journellement ses impressions et ses souvenirs. Ah ! si l'on possédait, noté par quelque homme obscur, sans parti pris d'opinion, sans préoccupation de poser pour la postérité, le Journal d'un Pa?isien pendant la Terreur! mais, chose incroyable, ce journal n'a pas été écrit. Nos pères, pendant ces deux années, vivaient au jour le jour, oublieux du lendemain et ne se souciant pas plus de la postérité que si le monde allait finir avec eux.
Et puis, il faut dire que ces gens qui se pressaient, maintenus à distance de l'échafaud, ne voyaient rien* : un grand mouvement agitait la foule
1 Un jour, me rendant à l'Assemblée avec Pénières, nous aper eûmes, en passant sur la place de la Révolution, les préparatifs d'une exécution : « Arrêtons-nous, me dit mon collègue ; accou tumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons-nous bientôt besoin de signaler notre courage en montrant du sang-froid sur cet échafaud. Familiarisons-nous avec ce supplice. » Malgré ma répugnance, je m'arrêtai, et je vis la victime, qui avait l'air d'un
à l'arrivée des charrettes ; le silence se faisait ; au bout d'un instant, la silhouette d'une première victime se dressait sur la plate-forme, une sorte de lutte avait lieu, un coup sourd retentissait; déjà un autre malheureux se présentait à la mort, et toujours ainsi : c'est là ie récit invariablement banal et toujours le même que font les spectateurs de toute exécution. Un seul homme aurait pu parler; un seul homme a reçu les dernières confidences, a recueilli les suprêmes paroles, a soutenu le regard égaré de tant d'illustres mourants ; cet homme, c'est Sanson, et jamais il n'en a rien révélé. On prétend qu'il était par nuLure doux et compatissant; on assure qu'il cherchait, autant que la chose était en son pouvoir, à adoucir aux condamnés les terribles heures qui précédaient le supplice; on conte même certains détails: ainsi, il est de tradition qu'étant seul sur la charrette a^^ec Charlotte Gorday, il ne quitta pas des yeux îa jeune fille qui, en provinciale curieuse, regardait défiler sous ses yeux les enseijçnco des boutiques de la rue Saint-Honoré ; il lui fit observer qu'en s'appuyant aux ridelles elle éviterait; les cahots
homme bien élevé, se laisser dépouiller et lier par le bourreau. J'étais trop éloigné pour juger de son émotion. (Fragments des (némoires inédits de Dulaure. Revue rétrospective.)
qui la secouaient rudement ; puis, ayant remarqua qu'elle était prise de cette contraction d'angoisse qui dessèche la gorge de tous ceux qu'on mène à la mort et les empêche d'avaler leur salive, il se pencha vers elle et lui dit: « C'est bien long, n'est-ce pas? » Charlotte sourit et haussa les épaules d'un air d'indifférence.
On raconte aussi que la Reine, poussée vers la bascule, lui marcha, par inadvertance, sur le pied, et qu'elle balbutia : « Pardon, monsieur ! » — Mais de qui tient-on ces faits? Sanson, répétons-le, n'a jamais parlé, jamais écrit, et lui seul pourtant pouvait les connaître.
Cependant il existe un récit d'une authenticité certaine, d'une naïveté très grande, d'une sincérité absolue. On le doit à un prêtre réfractaire, caché dans Paris en 1794, et qui, pour accomplir les devoirs de son ministère sacré, eut un jour le courage de suivre les charrettes et d'aller, jusqu'au pied de l'échafaud de la place du Trône, porter à de malheureuses femmes une suprême absolution. Rentré chez lui, l'abbé Car*ichon — c'était le nom de ce prêtre oratorien — nota avec détail l'horrible spectacle auquel il venait d'assister pour la première fois. Son manuscrit, légué par lui à M. Gastelnau, employé aux Archives natio-
nales, fut donné plus tard à Michelet. Les principaux passages en ont été publiés en 1865 dans la vie à' Anne-Paule-Dqminique de Noailles, marquise de Montagu \ et M""' Michelet en a, depuis cette époque, offert l'original à la Nouvelle Revue; cependant nous devons nous y arrêter quelque peu; car nous trouverons là, sur Sanson et sur la manière dont il exerçait ses fonctions, des détails que l'on chercherait vainement ailleurs.
L'abbé Carrichon avait promis à M"' la maréchale de Noailles, à M™° la duchesse d'Ayen et à sa fille, la vicomtesse de Noailles, de les suivre jusqu'à la guillotine si elles étaient condamnées à mort : il devait, pour être reconnu d'elles au milieu de la foule, se vêtir d'un habit bleu foncé et d'une veste rouge. Ici nous lui laissons la parole: « Le 22 juillet 1794, un mardi, jour de sainte Madeleine, j'étais chez moi; j'allais sortir, on frappe. J'ouvre et vois les enfants de Noailles et leur instituteur; les enfants, avec la gaîté de leur âge qui couvrait le fond de tristesse que nourrissait la détention de leurs parentes ; ils allaient se promener et prendre l'air de la campagne; l'instituteur pâle, défiguré, pensif et triste. Ce contraste me frappe. « Passons, me dit-il, dans votre
» 1 Tol. in-18. Donniol et Dentu, libraires.
chambre, laissons les enfants dans votre cabinet. » Nous nous séparons. — Les enfants se mettent à jouer. Nous entrons dans ma chambre. Il se jette dans un fauteuil: « C'en est fait, mon ami! Ces dames sont au Tribunal révolutionnaire. Je viens vous sommer de tenir votre parole »
«Quelque préparé que je fusse depuis longtemps, je suis déconcerté... Je reviens à moi à l'instant, et, après quelques questions, réponses et autres lugubres détails, je dis : « Partez, je vais changer d'habits. Quelle commission !... »
L'abbé, resté seul, se sent faiblir ; vers une heure, il court au Palais, veut entrer ; impossible. Un homme qui sort de l'audience lui annonce que le verdict est rendu. Il reprend ses courses qui le conduisent jusqu'au faubourg Saint- Antoine, « avec quelles pensées, quelle agitation intérieure, quel secret effroi joint à une tête malade !... Ayant affaire à une personne de confiance, je m'ouvre à elle ; elle m'encourage au nom de Dieu. Pour dissiper mon mal de tête, je la prie de me faire un peu de café : il me fait quelque bien. Je reviens au Palais très lentement, très pensif, très irrésolu, désirant de ne point arriver, de ne point trouver celles qui m'y appellent. J'arrive avant cinq heures. Rien n'annonce le départ. Je monte tristement les
degrés de la Sainte-Chapelle, je me promène dans la grande salle, aux environs ; je m'assieds, je me lève, ne parle à personne ; je cache sous un air sérieux un fonds très agité, très chagrin. De temps à autre, un coup d'œil sur la cour pour voir si le départ s'annonce. Je reviens. Ma fréquente exclamation intérieure était : « Dans deux heures, dans une heure et demie, elles ne seront donc plus !... Enfin, aux mouvements qui se produisent, je juge que les victimes vont sortir de la prison. Je descends et vais me placer près de la grille par où elles sortent, puisqu'il n'est plus possible depuis quinze jours de pénétrer dans la cour.
« La première charrette se remplit, s'avance vers moi. Il y avait huit dames très édifiantes, sept pour moi inconnues ; la huitième, dont j'étais fort proche, était la maréchale de Noailles. N'y point voir sa belle-fille et sa petite-fille, ce fut un faible et dernier rayon d'espérance. Hélas! sur la seconde charrette montent la mère et la fille. Celle-ci en blanc, qu'elle n'avait point quitté depuis la mort de son beau-père et de sa belle-mère (le maréchal et la maréchale de Mouchy).
« Elle paraissait âgée de vingt-quatre ans au plus; sa mère, de quarante, en déshabillé rayé bleu et blanc. Six hommes se placent à leur suite, les deux
premiers, je ne sais comment, un peu plus à distance qu'à l'ordinaire, comme pour leur laisser plus de liberté, et avec un air d'égard et do respect dont je leur sus bon gré.
« A peine sont-elles sur la charrette que la fille témoigne à sa mère ce vif et tendre intérêt si connu. J'entends dire auprès de moi : « Vovoz donc cette jeune, comme elle s'agite ! comme elle parle ! Elle ne paraît point triste !... » La première charrette reste près de moi au moins un quart d'heure. Elle avance. La seconde va passer. Je m'apprête. Elle passe ; ces dames ne me voient point. Je rentre dans le palais, fais un grand détour et viens me placer à l'entrée du Pont-au- Change dans un endroit apparent. M"" de Noailles jettent les yeux de tous côtés : elles passent et ne me voient 'pas. Je les suis le long du pont, séparé parla foule, mais cependant assez près d'elles... Je suis tenté de renoncer. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Partout ailleurs la foule sera plus grande. Il n'y a pas moyen, je suis fatigué. Je vais me retirer. »
A ce moment, un orage éclate, la pluie tombe par torrents, le vent fait rage ; en un instant, la rue est balayée, les curieux se réfugient sous les portes, abandonnant l'affreux cortège. Les cava-
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liers et les fantassins qui escortent les condamnés pressent l'allure des charrettes. Le pauvre abbé, trempé de sueur et de pluie, s'approche de celle qui contient les dames de Noailles, et, après de nouvelles indécisions, parvient à se faire remarquer ; la tête couverte, il leur donne Fabsolution. Quand on arrive à la place du Trône, la pluie a cessé : « Les charrettes s'arrêtent, l'échafaud se présente, je frissonne. Les cavaliers et les fantassins aussitôt l'entourent. Derrière eux un cercle nombreux de spectateurs. La plupart rient et s'amusent de ce désolant spectacle. Je suis au milieu d'eux, dans une situation bien différente !... J'aperçois le maître bourreau et ses deux valets dont il se distingue par sa jeunesse * et l'air et le costume d'un petit maître manqué. L'un des deux valets est remarquable par sa taille, son embon-
' L'abl é Eagevorth de Firmont, rendant compte de l'exécution de Louis XVI, raconte qu'il vit distinctement le plus jeune des bot'.rreaux faire fonctionner la guillotine ; lors de la mort de Marie- Antoinette, le porte-clef Lariviére, qui a laissé un récit des derniers moments que la reine passa dans son cachot, note que ce fut Henrj' Sanson (sic), jeune homme alors, qui coupa les cheveux de l'auguste victime. Voici l'abbé Carrichon qui nous dépeint encore le bourreau comme étant jeun^- en 1794. Cependant, Aes pièces oiBcielles ne laissent aucuti doute: à l'époque de la Terreur, Charles-Henri Sanson, l'exécuteur en titre, avait cinquante-quatre ans, étant né en 1739, et comptait plus de quarante ans de service effectif. Il y a donc, entre les récits des témoins oculaires, qui font du bourreau un jeune homme, et les documents officiels, une singulière divergence qu'on ne peut
point, la rose qu'il a à la bouche, le sang-froid et la réflexion avec lesquels il agit, ses manches retroussées, ses cheveux en queue et crêpés, enfin une de ces physionomies régulières et frappantes quoique sans élévation, qui ont pu servir de modèle aux grands peintres qui ont représenté les bourreaux dans l'histoire des martyrs. Il faut le dire : soit par un fonds d'humanité, soit par habitude et désir d'avoir plus tôt fini, le supplice était singulièrement adouci par leur promptitude, leur attention à descendre tous les condamnés avant de commencer à les placer le dos à l'échafaud, de manière à ce qu'ils ne puissent rien voir.
« Je leur en sus quelque gré, ainsi que de la décence qu'ils observaient et de leur sérieux constant, sans aucun air rieur ou insultant pour les victimes.
« Pendant que les valets aident les dames de la première charrette à descendre, M"* de Noailles me cherche des yeux, eUe m'aperçoit. Que ne me dit-elle pas par ses regards, tantôt élevés vers le ciel, tantôt abaissés vers la terre? Ces signes, d'une
expliquer que d'une seule manière : Charles-Henri Sanson, à qui la guillotine répugnait, laissait le soin des exécutions à mort à son fils non commissionné, mais moins sensible. Si cette hypothèse est admise, elle ajoute un trait bien curieux à rhistoire de l'échafaud.
piété si vive, d'une éloquence si touchante, faisaient dire à mes tigres : « Ah ! celle-ci, comme elle est contente, comme elle lève les yeux au ciel, comme elle prie ! Mais à quoi ça lui sert-il ? » Puis, par réflexion : « Ah ! les scélérats de calotinsl »
« Le dernier adieu prononcé, elles descendent. Je quitte l'endroit où je suis, je passe d'un autre côté pendant qu'on fait descendre les autres condamnés, et me trouve en face de l'escalier sur lequel est appuyée la première victime, un vieillard en cheveux blancs, grand, l'air d'un bonhomme, qu'on dit être un fermier général ^ Auprès de lui, une dame très édifiante que je ne connaissais pas ; ensuite la maréchale vis-à-vis de moi, en deuil, assise sur un bloc de bois ou de pierre qui se trouve là, ouvrant des yeux grands, fixes 2. Tous les autres ^, sur plusieurs lignes, sont rangés au bas de l'échafaud du côté qui regarde l'ouest ou le faubourg Saint- Antoine. Je cherche ces dames, je ne peux apercevoir que la mère dans cette attitude de dévotion simple, noble, résignée, les yeux fer-
' C'était en effet Jules Sosthènes de Laborde, ex-fermier général.
'■i La maréchale de Noailles avait quatre vingt-cinq ans et était à peu près tombée en enfance.
3 Ce jour-là (4 thermidor), les condamnés étaient au nombra de quarante-quatre.
mes, plus l'air inquiet ; mais telle qu'elle était lors» qu'elle s'approchait de la Table sainte... Tous sont descendus. Le sacrifice va commencer. La joie bruyante, les affreux quolibets des spectateurs redoublent et accroissent le supplice doux en luimême, mais atroce par les trois coups qu'on entend l'un après l'autre ^ et la vue de tant de sang versé. Le bourreau et ses valets montent, arrangent tout. Le premier se revêt, sur ses habits, d'un surtout rouge sanglant ^. Il se place à gauche, à l'ouest, et ses aides, à droite, à l'est, regardant Vincennes. Le grand valet surtout est l'objet de l'admiration et de l'éloge des cannibales, par son air capable et réfléchi^ comme ils disent. Tout étant prêt, le vieillard monte avec l'aide des bourreaux. Le maître bourreau le prend par le bras gaache, le grand valet par le bras droit, le second par les jambes: en un instant, il est couché sur le ventre, la tête coupée, jetée ainsi que le corps tout habillé dans un vaste tombereau où tout nage dans le sang; e1 toujours de même. Quelle horrible boucherie L*.
1 Le choc de la bascule qui s'abat, le bruit de la lunette qui tombe et la chute du couteau.
2 Une pétition des aides de Sanson au citoyen Fouquier contient ces mots : « Nos habits se trouvent détruits en très peu de temps, malgré les précautions prises par nous pour au moina cmpêchei' ea partie le terrible eâ^ed que produiiâent sur eux ies
La fournée du 4 THERMIDOR AN II 175
La maréchale monte la troisième. Il faut échancrer le haut de son habillement pour lui découvrir le cou. M™" d'Ayen monte la dixième. Qu'elle paraît contente de mourir avant sa fille, et sa fille de ne point passer avant sa mère ! Le maître bourreau lui arrache son bonnet. Gomme il tenait par une épingle qu'il n'a pas eu l'attention d'ôter, les cheveux soulevés et tirés avec force lui causent une douleur qui se peint sur ses traits. La mère disparue, la fille la remplace. Quelle émotion en voyant cette jeune femme toute en blanc ! Elle parait beaucoup plus jeune qu'elle ne l'est en réalité...
« Ce qui est arrivé pour sa mère arrive aussi pour elle. Même inattention pour l'épingle, même douleur. Hélas ! quel sang abondant et vermeil sortit de la tête et du col !... mais que la voilà bienheureuse ! m'écriai-je intérieurement, quand on jeta son corps dans cet épouvantable cercueil ! Je m'en allais, mais je suis arrêté un moment par l'air, les traits et la taille de celui qui vient après elle.
« C'était un homme de cinq pieds huit à neuf pouces, gros à proportion, d'une figure très imposante. Je l'avais remarqué au pied de l'échafaud. 11 s'en était éloigné pendant qu'on immolait les autres, afin de voir ce qui s'y passait. Sa grande itKÏlU HVait xervi de curiosités 11 est monte HV^e
fermeté, a regardé les bourreaux, le lit et l'instrument de mort avec des regards intrépides, trop fiers peut-être. L'homme qu'on venait d'exécuter était Gossin ou Gossuin ^ qui a tant contribué à diviser la France en départements. Aprè,^ sa mort, je quitte tout, hors de moi-même. Je m'aperçois alors que je suis tout glacé !... Quand je quittais, il était près de huit heures.
« En vingt minutes on avait fait descendre quarante ou cinquante personnes ; on en avait exécuté douze. »
Ce récit me semble, pour me servir d'une expression aujourd'hui à la mode, éminemment suggestif. On y trouve bien des choses que le bon abbé n'a pas voulu y mettre. Ainsi, on s'est demandé souvent comment le Paris de la fm du xvni' siècle, bien peu différent par ses habitudes et ses mœurs du Paris d'aujourd'hui, avait pu supporter pendant de si longs mois le spectacle quotidien de la sanglante hécatombe que la Révolution croyait nécessaire à son salut. Gomment cette grande ville nerveuse et sensible ne s'est-elle pas révoltée dès la première exécution ; comment avait-elle bien
1 Gossin, Pierre-Frajiçois, ancien membre de l'Assemblée constituante et procureur général syndic du département de la Meuse.
LA FOURNÉE DU 4 THERMIDOR AN II iTl
pu accepter que la guillotine devînt une de ses fonctions, un de ses organes habituels ! Eh mais ! l'abbé Carrichon vous l'explique. Voilà un homme, un prêtre, qui redoute tellement l'horrible spectacle de l'échafaud que non seulement il a toujours repoussé avec horreur l'idée d'aller à une exécution, mais que, chargé d'une mission sacrée, il est vingt fois près de reculer, il souhaite d'être mis dans l'impossibilité de la remplir. Une première charrette chargée de condamnés se présente à la grille du palais de justice et reste là, arrêtée, un quart d'heure ! Un quart d'heure que ces malheureux subissent tranquillement, immobiles, silencieux, calmes, ne pensant même pas à émouvoir la foule, à crier, à prendre le peuple à témom de leur innocence. Leur attitude n'éveille que cette réflexion : « Ils ne paraissent point tristes... » Le cortège s'ébranle : la populace comprend si peu la terrible grandeur du spectacle qui lui est offert, que, la pluie venant à tomber, tout le monde s'esquive : quarante-quatre personnes conduites à la mort, c'est curieux, mais ça ne vaut pas qu'on se mouille I Grâce à cette fuite générale, le prêtre peut remplir sa mission; il donne à ses nobles amies une absolution suprême ; il est brisé de
fatigue, trempé d'eau, il pourrait maintenant ren-.
trer chez lui. son devoir est rempli : point du tout ; poussé par une incompréhensible attic>câon, il va jusqu'à l'échafaud; il est plein de sang-froid et, il faut le remarquer, de curiosité, car il dépeint les bourreaux et décrit toute leur besogne : il admire leur habileté, il leur sait gré de leur humanité, il trouve tout cela parfaitement organisé, le supplice lui paraît doux, il n'en perd pas un détail, il voit jusqu'au sang vermeil qui jaillit en abondance du cou d'une jeune femme qu'il a connue, estimée et respectée. Cette fois, c'est bien fini ; vous croyez qu'il va quitter la place ! Non pas, il y reste par curiosité,... nous allions écrire par plaisir !
Et, si un prêtre, dans de telles circonstances, a subi cette atroce fascination, jugez de ce qu'elle devait être pour ceux que l'habitude avait blasés sur l'horreur de tels spectacles.
On raconte que, dans certaines contrées neuves de l'Amérique, lorsqu'on représente au théâtre un drame au cours duquel un des personnages doit être pendu, Vimpr'esario se procure, pour jouer ce rôle, un condamné aux galères, afin que sa situation de criminel ajoute un certain piment ^u simulacre du supplice. Eh bien! les Parisiens de 1794 assistaient chaque jour à la représentation
d*un drame bien autrement poip:nant. Les acteurs mouraient pour de bon et jouaient leur rôle à ravir. Ils n'avaient plus rien d'humain, ces gens qui s'en allaient si placidement à l'écliafaud, et qui, sans faiblesse, le dos tourné à l'instrument de mort, attendaient de sang-froid leur tour pendant trois quarts d'heure. Si les victimes avaient parlé, si leurs cris et leurs larmes avaient rappelé aux spectateurs que c'étaient des êtres comme eux qu'on égorgeait, l'échafaud n'aurait pas duré une semaine. Sur le parcours de la charrette qui conduisait au supplice M"° Dubarry échevelée, sanglotante, criant au secours, les curieux s'enfuyaient, les portes se fermaient, des cris d'horreur s'élevaient de la foule déconcertée . . Mais les autres ! Pourquoi les simples curieux se seraient-ils émus d'une chose qui semblait émouvoir si peu les victimes. On allait là dans l'attente de quelque incident nouveau, dans l'espoir qu'un des malheureux faiblirait, et qu'on pourrait rire un peu de ses grimaces ; et, comme la chose n'arrivait jamais, il ne restait du spectacle que la indique jouissance de voir couler le sang, le sang abondant et vermeil des jolies aristocrates.
LASSITUDE DE l'eXÉCUTEUR
Sansoîi, lui, n'y trouvait aucun plaisir; cutr qu'il devait être terriblement blasé, les faux frai: de ces nombreuses fournées lui coûtaient gros. Je ne crois pas qu'on puisse produire, sur ce macabre sujet, de documents plus curieux que cette réclamation adressée par lui au Ministre, à l'époque la plus sanglante de la Révolution.
« Observations sur l'existence de l'exécuteur à Paris ^
« L'exécuteur de Paris, ni ceux de toute la République, ne sont chargés par la loi d'aucune fourniture, et la loi est si nette -et elle a si bien entendu ne les charger en rien, qu'elle a chargé le Gouvernement de payer ses aides.
« L'exécuteur à Paris, auquel on donne quatre aides, en a sept, et n'en a pas trop dans la circonstance actuelle, vu le travail immense et sans
* Archives nationales : BB'.
relâche auquel il est assujetti, lui et ses aides. Jour et nuit sur pieds, tel temps qu'il fasse» pas un seul jour de repos, un travail à terrasser les plus robustes ! Est-il possible qu'un homme vive avec 1,000 francs, surtout actuellement.
« L'exécuteur donne à ses quatre premiers aides 1,800 francs et les loge, choses par eux exigées ; sans quoi il ne trouverait plus personne. Que l'on calcule leurs travaux et la dépense qu'ils doivent provoquer pour l'entretien ; que l'on examine qu'il n'y a que l'appât du gain qui détermine à faire cet état. Les trois aides en sous-ordre ont 800 francs, plus ou moins suivant le travail, mais cela n'empêche pas de les loger comme les autres.
« L'exécuteur a un local qui lui revient à 3,000 francs pour loger ses hommes et ses ustensiles ; tout cela est pris sur cette somme de 17,000 livres tant vantée.
« La loi est rendue ; l'exécuteur ne demande rien et ne fera aucune réclamation pour lui en sa qualité d'exécuteur. Cette place qui paraît à 17,000 livres, lorsqu'on lui aura défalqué ses aides et les frais détaillés et sans nombre qu'il fait pour son compte, on trouvera qu'il est très malheureux dans une telle place. D'ailleurs, l'exécuteur ne tient point à cette place. Il y a quarante-trois
ans qu'il la dessert. Le travail écrasant auquel elle oblige fait désirer un terme à ce service*. »
« Observations du fournisseur des choses nécessaires aux exécutions des jugements criminels à Paris.
« Deux voitures permanentes à 15 francs par jour chacune, qu'elles soient employées ou non, avec les faux frais, reviennent à 20 francs.
« Les autres voitures extraordinaires et actuellement très fréquentes, payées 15 francs, et 5 francs à chaque voiturier garçon, autrement on n'en trouve point.
« Les fournitures des écriteaux^. Le 8 floréal, il en a fallu quinze du matin aux tribunaux du départe-
1 Ce n'est pas seulement à Paris que l'échafaud lassait les bourreaux. Le 9 prairial an VIII, Louis-Charles-Martin Sanson écrit au ministre pour lui solliciter un emploi. «En 1768, dit-il, il avait déjà dix ans d'exercice dans cet état avec son père à Paris, lorsqu'il fut promu d'un office pour la justice de Tours. A l'époque de la Révolution, ses fonctions se multiplièrent par suite de l'étendue du département et surtout par l'eflet des circonstances. Une longue maladie, suite de l'extrême fatigue, le mit dans l'impossibilité de continuer. »
Archives nationales: BB^ 209.
2 Pour les condamnés à l'exposition qui se faisait sur un échaaud spécial place de Grève. On manque de détails sur ce genre de supplice à Paris pendant la Révolution; mais un document cité par M. A. Combler, dans son histoire de la Justice criminelle à Laon, nous montre comment les choses se passaient dans cette ville.
Les expositions se feiisaient place de laLiberté et an puits Saint- Julien pendant le plus fort marché de la décade. Elles duraient quelquefois six heures. Que d'accidents et que de tortures durant
ment et révolutionnaire. On a été averti à neuf heures du soir pour le lendemain huit heures du matin ; il a fallu passer la nuit. C'est un homme qu'il me faut avoir et qui me coûte 1,500 francs, plus, très souvent, des chevaux extraordinaires à 15 francs, et toujours les pourboires des garçons.
« Les paniers, son, paille, clous, sangles, etc., détaillés au mémoire précédemment donné et qui se trouve dans les pièces, et dans lesquelles on trouvera un ordre du ministre Destournelles qui a été transmis par le département pour son exécution au fournisseur. Cet ordre n'est cependant pas équivoque puisqu'il ordonne au fournisseur de faire faire et lui indique le payement sur le domaine en la manière accoutumée.
« Les inhumations, qui ne sont pas non plus du ressort du fournisseur * ; dans le mémoire, les causes y sont détaillées. D'ailleurs, s'il n'y a rien à fournir, il n'y a pas de mémoire. Le fournisseur ne peut avancer 30 ou 35,000 francs par an avec les
ces heures mortelles ! Les uns tombaient du haut mal ; les autres mouraient de faim ; d'autres, enfin, pris par les besoins naturels, violaient forcément la décence publique, puisque l'exécuteur et les gendarmes se rejetaient mutuellement le devoir de les délier. A un certain moment il fallut veiller à ce que l'on ne leur donnât ni vin ni eau-de-vi«.
* Est-il besoin de faire remarquer avec quel soin Sanson cherche des périphrases oour ne point se donner une seule fois son véritable titre ?
10.000 francs qu'il retire pour un autre objet qui n'est pas obligatoire et qu'il n'a entrepris que pour l'exactitude du service, et dont il ne revient au fournisseur que le mal de le faire. Le fournisseur est en avance de plus de 30,000 francs pour ces objets, lesquels il doit et qu'il a empruntés à autrui pour le service ; il demande que l'on prenne les plus sévères renseignements, et qu'après qu'ils seront pris, il soit primo remboursé et ensuite si l'on peut faire faire ce service pour meilleur marché, qu'un autre en soit chargé, attendu qu'il ne peut plus y tenir, qu'il ne peut faire autrement de tout abandonner s'il n'est remboursé et s'il n'obtient justice ^ »
Il n'y avait à cette époque qu'un homme en France qui pût se permettre de parler d'un tel ton à ceux qui menaient le pays : cet homme était le bourreau; sur lui seul ne pesait point la Terreur ^, et pour cause : il était l'agent
1 La date de cetta pièce est floréal an II. Archives nationales : BB3 208.
2 11 est curieux Je voir dans les écrits des contemporains les moins suspects combien ce non\ de Terreur, qu'on croit inventé à plaisir par les écrivains royalistes, peint bien le sentiment général de ceux qui s'étaient crus les plus braves. Mercier avoue que la jramte de Téchafaud fut l'unique préoccupation do bon nombre de ses collègues de la Convention. Une fois en prison, il recommande journellement à sa femme de ne point se montrer: « Il faut se faire oublier, » écrivait-il.
Dans les Fragments inédits des mémoires de Dulaure, que la
nécessaire, indispensable, le plus ferme soutien du régime en vigueur, la base de tcut le système. Il est bien remarquable que ce Sanson eût ainsi son franc parler alors que tout le monde se taisait : on l'accusait de sentiments royalistes; au vrai, il ne nous semble avoir d'autres sentiments que ceux d'un fonctionnaire écrasé de besogne et de dépenses ; mais si l'on se rappelle la lettre qu'il écrivait assez crânement à Dulaure au sujet de l'exécution du roi, si l'on scrute la façon peu équivoque dont il manifeste aux autorités sa lassitude et son dégoût, il est bien évident que, s'il n'eût été le guillotineur, il eût été guillotiné : il eul à mettre à mort bien des gens qui n'en avaient pas tant dit.
Revue rétrospective publia en 1840, les faits sont plus frappants encore. Le conventionnel affolé nous montre l'Assemblée tremblante et muette, devenue, par peur, machine à applaudir ; il nous peint ses collègues de la Convention essayant de se cacher dans Paris, se fabriquant de faux passeports inventant des déguisements; lui-même raconte sa fuite à travers la France, vers la frontière qu'il parvient à franchir enfin, après des émotions et des aventures incroyables. A chaque instant, on est tenté d'écrire en marge de son récit: Patere legem quam ipse fecisti. Il est vrai de dire que beaucoup de ces braves qui pratiquaient si bien l'art de disparaître au moment critique ne craignirent plus de se montrer lorsqu'il s'agit de se faire pensionner par Napoléon, et nommer comte ou baron de l'Empire, et leur peur en présence de l'ouragan qu'ils avaient déchaîné fait songer à un mot récent de M. Berlin, professeur de la Faculté des lettres de Paris : * Nous sommes en train, écrivait-il, de prodiguer les hommages et même les statues aux héros de cette époque: mais j'ai grand'peur que nous ne nous soyons trompés de grands hommes et que nous ne les ayons pas cherchés du bon côté. »
Aussi voyez avec quel empressement les bureaux accueillent sa réclamation :
« L'article 3 du décret du 13 juin 1793, écriventils au Comité, fixe le traitement de l'exécuteur des jugements criminels du département de Paris l 10,000 francs.
« L'article 5 de ce même Décret porte que toiU casuel et objets généralement quelconques don étaient en possession de jouir les exécuteurs des jugements criminels sont supprimés.
« L'article 1 du Décret du 3 frimaire veut qu'indépendamment de son traitement l'exécuteur touche 1,000 francs par aide et qu'il en aura quatre, et qu'il recevra, en outre, tant que le gouvernement français sera révolutionnaire, une somme annuelle de 3,000 francs.
« D'après ces dispositions, le traitement de l'exécuteur est de 17,000 francs.
« Il parait ne pas demander une augmentation à ce traitement, mais il observe que, depuis quatre ans, il est chargé de faire les frais et déboursés inévitables pour les exécutions, que toujours ces objets lui ont été payés et remboursés sur les mémoires fournis, et il réclame la continuation de
ces remboursements ou de ce payement de fournitures qu'il explique de cette manière :
« Voiture pour conduire un condamné à mort au lieu de l'exécution et salaire du voiturier, 20 francs.
« Transport du panier servant à recevoir le corps du justicié, fourniture de son et autres objets nécessaires à l'exécution, dO francs.
« Voiture servant au transport du corps du justicié au lieu de la sépulture, 10 francs.
« Pour chaque exposition au poteau, frais de la voiture pour conduire le condamné au lieu de l'exécution, 20 francs.
« Transcription du jugement sur Técriteau placé au-dessus de la tête du condamné et pour la dépense du carton, 10 francs.
« Fourniture de cordages, sangles, clous et autres objets nécessaires à cette exécution, 10 francs.
« L'article 2 du Décret du 3 frimaire porte : Le transport de la guillotine seru fait aux dépens du trésor public, la liquidation de ces frais sera faite par le président du tribunal criminel du département; son exécutoire sera visé par les directoires de département et payé par le receveur du droit d'enregistrement.
« Cette loi n'alloue en dépense d'autres frais que ceux du transport de la guillotine, et, en effet,
ceux-là sont payés au charpentier chargé de disposer la guillotine pour les exécutions ^ Les autres articles que l'exécuteur porte en dépense dans les mémoires qu'il a présentés et dont il réclame le payement paraissent devoir être à sa charge et prélevés sur le traitement que la loi lui accorde. Ce traitement est considérable, et on doit le croire combiné avec l'intention de rejeter toute autre répétition de la part de l'exécuteur.
« A l'égard des vêtements ou dépouilles des condamnés, l'exécuteur les fait porter exactement au grand hospice l'Humanité-, conformément à un arrêté pris le 28 pluviôse par le Corps municipal ; c'est ce que certifient les officiers municipaux des établissements publics. >»
* Il s'agit ici, probablement, de l'échafaud de laplace de Grève; rinstrament destiné à la décapitation des condamnés politiques, restant en permanence sur la place de la Révolution ou à la barrière du Trône, ne nécessitait pas de frais de déplacement.
» L'Hôtel-Dieu.
Cette question de la dépouille des condamnés n'avait pas été sans donner lieu à une réclamation de la part des aides de Sanson; une tradition autorisait, de temps immémorial, le bourreau à s'emparer des vêtements des suppliciés : on cite ce l'ait d'un condamné qui, en 1793, voyant le tas que faisait sur Téchafaud la défroque des victimes qu'on venait d'immoler, se tourna vers l'exécuteur au moment où celui-ci le liait sur la bascule et lui dit d'un ton plaisant : « Mes compliments, Monsieur ; vous êtes certainement l'homme de France qui possède la plus complète garde-robe ! » Ghaumette réforma tout cela, et il fut ordonné que les vêtements des victimes seraient remis à l'Administration des hôpitaux pour être distribués aux pauvres ou aux prisonniers nécessiteux ^
' Les chemises et robes de la reine furent, en vertu de cet arrêté, portées à la Salpêtrière, où elles ont été longtemps conser-
Il ne restait plus aux aides de l'exécuteur que les accessoires, c'est-à-dire les chemises, coiffures, souliers, bas, fichus, ceintures, etc., et ils se contentaient de ce modique casuel, lorsqu'un nouvel arrêté leur interdit de s'attribuer désormais aucun objet ayant appartenu aux condamnés, et c'est alors qu'ils adressèrent à Fouquier-Tinville la curieuse supplique que voici :
« Au citoyen Fouquier, accusateur public près le Tribunal révolutionnaire.
(c Citoyen,
« Depuis la Révolution, les aides de Sanson, exécuteur des jugements criminels de votre tribunal, ont toujours retirez les habillements des justiciés. Ce mince objet par lui-même ne peut qu'ajouter à nos appointements un surcroît qui dans ce tems ycy n'est pas superflu par le genre
vées par la personne qui les y reçut. Les rech'?rches que M. de Reiset fit pour les retrouver ont été infructueuses. Marie-Antoinette, en montant les marches de l'échafaud, perdit un de ses souliers. C'était une pauvre chaussure de soie noire percée de trous. Un soldat avait ramassé ce soulier aumoment où il s'était échappé du pied de la reine, et, après l'exécution, il l'avait rapporté à la Conciergerie. Cette relique fut vendue, par lui, un louis, le jour même. Elle figurait en 1865 au Musée des souverains. Le Monde iUustri en a doonâ le dessin, à cette époque.
de travail que nousfesons. Nos habits se trouvant détruits en très peu de tems, malgré les précautions prises pour au moins empêcher en partie le terrible effet que produit sur eux les exécutions. N'ayant qu'un traitement de mille livres, qui nous sont encore augmentés de moitié aux dépens de notre cousin ^ Sanson chez lequel nous sommes aides, il nous est encore impossible de résister aux dépenses que nous occasionne individuellement ce fort, pénible et sale travail repettez chaque jour. Enfin, citoyen, Ghaumet cy devant agent national de la Commune avait sur sa motion fait prendre un arrêté qui nous retirait les habits des justiciés, il nous restaient les accessoires. Un nouvel arrêté nous a été signifiez hier soir 6 du courant, lequel nous fait dcffance de ne rien retirer à l'avenir. Comme cet arrêté n'est pas loi et qu'il nous paraît avoir été mandié, nous vous prions, citoyen, de vouloir bien nous faire rendre les dessous, mouchoirs, bottes et souliers, etc. Notre service demandant beaucoup de dépenses.
* M. Vatel, qui cite cette pièce dans son beau livre : Charlotte. Corday et les Girondins, s'étonne de ce que les signataires traitent leur chef de cousin. Ce n'est pas, comme il paraît le croire, un titre d'honneur qu'ils lui donnent là, ils ne cherchent pas à imiter les souverains qui entre eux se traitent de mon cousin. Les Desmorets, ainsi que les Férey, de Rouen, étaient bien réallement alliés aux San«ou de Paris.
Cette suppression nous mettraient dans l'impossibilité de le faire.
Signé : Demorets, l'aîné,
Demorets, le jeune; François le Gros * .
Le Vassedr ^ a déclaré ne savoir signer. »
Ces malheureux se croyaient d'autant plus en droit de réclamer qu'ils n'ignoraient pas qu'en province la dépouille des suppliciés devenait la propriété de l'exécuteur. M. de Beaumefort, dans V Histoire du tribunal révolutionnaire d Orange^ raconte que, dans cette ville, le jour de l'exécution des habitants de Venasque, un citoyen de cette commune, arrivé trop tard, s'approche du bourreau avec qui il était en relation 3, et lui demande, du ton le plus naturel : « Soun fa aquelei de Venasco ? » (Ils sont faits ceux de Venasque ?)
L'exécuteur, pour toute réponse, lui montre le tas de vêtements des suppliciés qu'il achève de dépouiller . L'homme, alors , après en avoir
* Celui-là même qui souffleta la tête de Claarlotte Corday,
* Sans doute un descendant de ce Le VasseurditLarivière, que Charles Sansoa dit Longval remplaça en 1688.
^ A Orange l'exécuteur se nommait Antoine Paquet ; il n'était pas méridional.
demandé la permission, choisit une veste et un gilet à sa convenance, puis, avisant une culotte d'une couleur tranchante fort à la mode à cette époque, qui avait appartenu à M. Veyer, il s'en empare aussitôt, et, se dépouillant de sa vieille défroque, fait sur le lieu même un changement complet de toilette *.
Malgré les réclamations intéressées des valets de Sanson, il n'en était pas de même à Paris. La défroq^ue des condamnés appartenait tout entière à la République. M. Dauban cite un rapport du commissaire de la section des Quinze-Vingts, qui, vu le nombre des victimes, permet de conclure à l'importance de ce funèbre revenu. « Dans le cimetière (des suppliciés à Picpus) il est de toute impossibilité de pouvoir verbaliser, le plus souvent de nait, à l'injure de l'air, à la pluie, ou quand il vente à ne pouvoir tenir de lumière. Gomme il
* La garde-robe des suppliciés a aujourd'hui une autre destination, et la maison où sont remisés les bois de justice, rue de la Folie-Régnault, contient de bizarres reliques. On y voit la casquette et la veste grise que portait Moreux en marchant à l'échafaud, la redingote de Lemaire ; le gilet noir de Verger, l'assassin de l'Archevêque de Paris ; le paletot d'orléans noir de Lapommeraye; la grosse reste de bure d'Avinain, le boucher ; la redingote de Troppmannn, etc. Que fait-on de ces objets ? Coupés en morceaux, ils servent de chiffons pour le nettoyage de l'échafaud. La ^maison de la rue de la Folie-Régnault est une propriété de feu Heindereich. Le prix de la location est remis à ses héritiers.
(fetit Journal du. 20 juin 1872.)
existe dans ce cimetière une grotte toute couverte et close en partie, il ne s'agit plus que de mettre deux petits châssis, et de clore par devant, et fermer d'une porte la dite grotte ; alors on pourra dresser à couvert l'état exact des effets des suppliciés ; on pourra là, sur une tablette, laisser le registre, y avoir plume, encre et y tenir de la lumière. Toute la dépense de cette clôture n'ira jamais à 50 livres, et une seule redingote oubliée peut être souvent une perte de plus de cent livres pour la nation, et, quand il pleut averse ou vente, on peut en échapper beaucoup ^ »
Les scènes dont ce placide et froid rapport évoque le lugubre souvenir dépassaient peut-être en horreur l'officielle boucherie de l'échafaud. Des employés, au bord de la fosse béante et aux trois quarts remplie par les fournées précédentes, dépouillaient les cadavres sans tète qui, par grappes, étaient jetés nus avec ceux do la veille... Pendant l'opération brûlaient des clairs feux de fagots où l'on jetait « du thym, de la sauge et du genièvre ». Les vêtements, redingotes, vestes, robes de femmes, chaussures, bonnets, chemises, étaient répartis en diflérents tas dont un scribe faisait l'inventaire ; puis on envoyait tous ces oripeaux raidis de sang
* H nieasidor an II.
à la rivière et de là aux hospices. Et pendant des mois il se trouva des hommes pour faire cette besogne.
Peut-être les valets du bourreau, à qui l'on avait enlevé le petit bénéfice des vêtements de ceux qu'ils mettaient à mort, se procuraient-ils une légère compensation dans la vente des chevelures qu'ils coupaient à la Conciergerie au moment de la toilette ; je n'ai trouvé aucun document à ce sujet, et probablement il n'en existe pas ; il est certain cependant que quelqu'un tirait profit de ces chevelures. Le 26 floréal an II, Payan disait, à l'une des séances de la Commune : « Il est une nouvelle secte qui vient de se former à Paris : jalouse de se réunir aux contre-révolutionnaires par tous les moyens possibles, animée d'un saint respect, d'une tendre dévotion pour les guillotinés , ses initiés font les mêmes vœux, ont les mêmes sentiments, et aujourd'hui les mêmes cheveux ; des femmes édentées s'empressent d'acheter ceux des blondins guillotines, et de porter sur leur tête une chevelure si chère. C'est une nouvelle branche de commerce et un genre de dévotion tout à fait neuf. Ne troublons pas ces douces jouissan ''es ; laissons, respectons même les perruques blondes ; nos aristocrates serviront du moms à quelque
chose : leurs cheveux cacheront les têtes chauves de quelques femmes... » Et voilà quelle fut l'origine de ces perruques blondes^ qu'une opérette célèbre mettait naguère si plaisamment en musique. Figaro l'avait bien prédit : « Tout finit par des chansons ! w
Ici se terminent les rares faits qu'il nous a été possible de grouper autour de cette tragique figure de Sanson. On a vu que, la Terreur passée, il sollicita, en fructidor an III, sa mise à la retraite. Quelques années plus tard, nous trouvons un dernier document le concernant. C'est une lettre datée du 4 pluviôse an X et adressée par le liquidateur de la dette publique au ministre de la Justice.
« Citoyen ministre,
« Le citoyen Sanson, anciCA exécuteur des jugements criminels, après avoir obtenu sa retraite en l'an 4, réclame une pension pour ses services. Il résulte, des pièces jointes à sa réclamation, qu'il n'a été reçu exécuteur en titre que le i "' févrierl778. Il n'a donc pas trente ans de services. Il est vrai qu'il prétend être atteint d'une infirmité. »
Il nous a été impossible de trouver, dans les pièces officielles, trace de sa mort. Nous savons seulement que sa femme, Marie-Anne Jugier, mourut le 24 octobre 1817, à l'âge de quatre-vingtquatre ans.
Leur fils, Henri Sanson, avait succédé à son père dès le 18 fructidor an III, date à laquelle il avait été officiellement commissionné ; on a vu que, probablement, il en exerçait depuis longtemps les fonctions : né le 24 décembre 1767, il avait vingtsix ans en 1793 ; c'est, à n'en point douter, lui ce jeune exécuteur dont parie l'abbé Edgeworth de Firmont; le jeune homme d'une taille gigantesque que le porte-clef Larivière met en scène dans son récit ; le petit maître qui se distingue de ses valets par sdijeufiesse, que désigne l'abbé Carrichon. Ces trois dépositions, émanant de témoins si divers, donneraient à penser que ce fut cet Henri Sanson qui remplit efî"ectivement l'office de guillotineur pendant toute la durée de la Révolution. Son père, quoique exécuteur en titre, se réservait sans doute les simples expositions ; peut-être même se tint-il tout à fait à l'écart tant que dura la Terreur ; ce qui expliquerait qu'on ait pu le croire mort, ainsi que l'ont répété tous les historiens.
Quoi qu'il en soit, Henri Sanson, n'ay^xût été corn-
missionné qu'en 1795, n'appartient pas officiellement à l'histoire révolutionnaire. Les documents d'ailleurs sont muets à son sujet; nous savons seulement qu'il mourut à Paris le 18 août 1840, laissant un fils âgé de quarante et un ans, Clément- Henri Sanson, qui lui succédale l*' décembre de la même année. Celui-ci fut le dernier exécuteur de la famille, et, à ce titre, il n'est pas sans intérêt de grouper ici les quelques rares renseignements que ses contemporains nous ont laissés sur ce descendant de cette race tragique. C'était une sorte de gentleman, honnêtement lettré, disait-on, bon connaisseur en peinture et en musique, de tenue et d'allures en apparence très correctes. Il habitait un petit hôtel d'aspect discret, mais très confortable, rue des Marais-Saint-Martin, en face de la rue Albouy, et il y montrait complaisamment aux curieux qu'il daignait admettre dans son intérieur une collection plus ou moins authentique des instruments de torture en usage avant la Révolution. Qu'est devenu ce sinistre musée ?
Des aides logeaient chez lui et lui servaient de domestiques. C'est encore chez lui que faisaient élection de domicile, afin de toucher par son entremise les pensions ou les secours annuels qui leur étaient alloués par le ministère de la Justice, les
anciens hourreaux de province retirés à Paris où il leur était plus facile de cacher leurs antécédenvi que dans les pays oii on les avait vus à l'œuvre.
On prétend que c'est M. Edouard Plouvier qui lui a succédé dans la petite maison de la rue des Marais. Plouvier était un esprit fort et ne craignait pas les revenants.
Le dernier des Sanson ne semblait pas avoir hérité de la sombre misanthropie de ses ancêtres. Autant ceux-ci se tenaient à l'écart des hommes et cherchaient l'isolement et le silence, autant il parait avoir eu souci de tirer tout le profit possible de son exceptionnelle situation. Il recevait volontiers chez luj les journalistes en mal de chroniques, et les Anglais à la recherche d'émotions violentes. Il faisait aux uns et aux autres les honneurs de sa galerie d'ancêtres^ et faisait fonctionner dans sa cour l'instrument des supplices. Une botte de paille jouait le rôle du patient ; lorsque les visiteurs étaient de distinction — et payaient bien, — on guillotinait devant eux un mouton vivant *.
Un journaliste ^ de l'époque a tracé des différentes visites qu'il fit aux Sanson un intéressant
* Voir au sujet de ces étranges représentations ; Dix ans à la cour de Louis-Philippe.
> M. James Rousseau, rédacteur de la Gazette des Tribunaux.
croquis, fait sur nature et qui mérite d'être conservé :
« Arrivé deva-nt le n° 31 bis de la rue des Marais, j'aperçus une petite maison protégée par une grille de fer, dont les interstices en bois ne permettent pas à l'œil de pénétrer dans l'intérieur. Cette grille ne s'ouvrait pas ; on entrait dans le sanctuaire par une petite porte qui s'y trouvait attenante, et à droite de laquelle était une sonnette. Au milieu de cette porte était une bouche de fer entièrement semblable à une boite aux lettres ; c'est là que l'on déposait les missives que le procureur général envoie à l'exécuteur pour le prévenir que l'on va recourir à l'appui de son bras...
Je pressai doucement le bouton de la sonnette ; la porte s'ouvrit, et un homme d'une trentaine d'années, grand et vigoureux, me demanda fort poliment ce que je désirais. « M. Henri Sanson, » répondis-je d'une voix mal assurée. — « Entrez, Monsieur, » me dit mon guide.
« C'était un des aides de l'exécuteur.
« On m'introduisit dans une petite salle basse, où je vis. occupé à tirer d'un piano des sons qui n'étaient pas sans mélodie, un homme parais-
sant avoir à peine soixante ans, bien qu'il en eût soixante-dix *, d'une figure pleine de franchise, de douceur et de calme ; sa taille élevée, s j belle tête chauve et les traits réguliers de son visage lui donnaient l'apparence d'un patriarche.
« C'était lui!...
« Dans la même pièce était son fils ^ — celui qui est aujourd'hui titulaire de la charge, — un homme d'environ trente-huit ans, Fair timide et doux. Près de lui se tenait une jeune fille de «juinze à seize ans, de la physionomie la plus vive et la plus distinguée.
« C'était la sienne ^ |
« M. Sanson me reçut en homme qui sait son monde, sans embarras comme sans affectation, et s'informa du motif de ma visite.
« Ma fable était faite : je lui dis que, m'occupant d'un ouvrage sur les supplices aux différentes époques de notre législation, j'avais assez compté sur sa complaisance pour venir lui demander quelques renseignements.
» C'était Henry Sanson, celui qu'avait vu travailler l'abbé Carrichon, celui qui sans doute avait exécuté la reine. 11 étaitnéen 1761 et il mourut en 1840, âgé de soixante-treize ans.
» Clément-Henri Sanson, né en 1799. Révoqué en 1847
3 La ûlle de Clément-Henri Sanson.
K M. Sanson ne se dissimulait pas l'horreur de la position dans laquelle le sort l'avait placé ; il la supportait non pas en homme qui en eût méprisé les conse(î:.^ences, mais en sage qui sentait ce qu'il valait, qui comprenait que nous pouvons toujours avec une volonté ferme nous élever au-dessus de l'état que la naissance nous a fait, et que les sentiments du cœur, les conseils de la raison nous classent dans le monde en dépit de la direction imprimée à nos mouvements.
« Cette conscience, qui le relevait à ses propres yeux, ne lui faisait jamais oublier la distance que la société a mise entre elle et lui. Si l'on avait pu un instant la perdre de vue, M. Sanson eût pris soin lui-même de vous la rappeler.
<( J'en eus bientôt une preuve ; il avait souvent ouvert sa tabatière devant moi sans me la présenter. Cette Jérogation aux usages reçus parmi les priseurs, à cette politesse qui n'en est plus une depuis qu'elle est devenue une habitude, m'avait surpris sans que je pusse me l'expliquer. Tout à coup, sans but aucun, machinalement, au milieu d'une conversation qui ôtait l'âme à mes pensées, je lui ofire du tabac. Il élève sa main en signe de refus, avec une expression de physionomie qu'il
est impossible de rendre et qui me fit froid. Le malheureux!... un souvenir d'hier venait de lui mettre du sang aux doigts !
« Moins par curiosité que pour rappeler à M. Sanson le but de ma visite, je le priai de me faire voir la chambre oii il tient renfermés les instruments destinés aux différents genres de supplice usités autrefois.
« La vue de ce musée me glaça d'horreur, moins par ce que j'y vis que par ce qu'il me rappela.
« Une seule chose dans ce sanglant conservatoire mérite qu'on en parle : c'est le sabre avec lequel M. le marquis de Lally fut décapité. On le fit faire exprès, et il en fut fondu trois avant qu'on en pût trouver un convenable.
« A cette époque, lorsqu'une exécution remarquable avait lieu, les jeunes seigneurs avaientle privilège de monter sur la plate-forme de l'échafaud*, comme d'aller, le soir, à la Comédie-Française, s'étaler sur les banquettes qui garnissaient la scène. Le jour oii M. de Lally subit son jugement, la foule était plus considérable que de coutume.
< Ceciparait absolument invraisemblable, et nous n'avons trouvé nulle trace de cet usage dans aucun des récits de l'époque. D'ailleurs, on peut voir, page 225, l'explication officielle de ce qui t'est passé à T-exécution de Lally-TollendeJ.
LA FIN DES SAiNSON Î205
Un des plus empressés à l'horrible fête froissa le bras de l'exécuteur au moment où l'arme homicide se balançait au-dessus de la tête du patient ; la secousse fit dévier l'arme qui, au lieu de frapper la nuque, rencontra le cervelet et vint s'arrêter sur la mâchoire de la victime sans trancher entièrement sa tête. La lame du sabre fut ébréchée par le contact d'une dent contre laquelle elle frappa, et un des aides de l'exécuteur fut obligé, à. l'aide d'un coutelas, d'achever le sacrifice !... «... ... ... .... ...
« Une dernière observation qui achèvera de peindre cet homme.
« Quand je le quittai, après une longue visite qui avait fait disparaître à mes yeux celui chez lequel je me trouvais, et poussé par cet élan naturel et irréfléchi qui nous porte au-devant de toutes les infortunes, je tendis la mafn. Il recula d'un pas et me regarda d'un air étonné et presque confus. • •••• •
« Depuis la mort de M, Sanson, la petite maison de la rue des Marais a perdu son aspect étrange et presque lugubre. La grille de fer noir ei oxydé a fait place à une de ces portes élégantes, comme on en voit aux petits hôtels des quartiers neufs ; la petite porte a disparu, et la bouche de fer
n'existe plus. Dans la cour, qui est assez vaste, on a construit une sorte de tambour vitré, dont l'intérieur forme un élégant vestibule. A gauche, sous ce vestibule, se trouvent la cuisine, l'office et tout le service; à droite, la salle à manger et un petit salon où Monsieur de Paris reçoit ses visiteurs ; au premier, sont les appartements où l'on ne pénètre pas, et où se tient M™* Sanson, que je n'ai jamais pu apercevoir dans mes différentes visites soit au fils, soit au père. Ce que j'ai vu de l'habitation de M. Sanson est meublé avec cette simplicité sévère qui convient à un pareil lieu.
« L'exécuteur actuel * diffère beaucoup de son père : il n'a pas, en parlant de sa profession et des détails qui s'y rattachent, cet embarras, cette gêne, ce malaise que l'on remarquait chez son prédécesseur. Bien convaincu de l'utilité de sa charge et des services qu'il rend à la société, il ne se considère pas autrement qu'un huissier qui exécute une sentence, et il parle de ses fonctions avec une aisance remarquable.
« Je demandai à M. Sanson ce qu'était devenue sa fille, cette charmante jeune personne «lont j'ai
1 Cet article a été écrit en 1844.
parlé au commencement de ce chapitre: « Elle est mariée, me dit-»l ; elle a épousé un médecin de Paris. »
« Je ne sais si ma figure exprima quelque étonnement; mais M. Sanson se hâta d'ajouter :
« Eh! mon Dieu, voyons les choses d'un peu haut. Pour sauver un corps humain, un chirurgien est souvent obligé de sacrifier un membre malsain ! Lorsque le corps social a un de ses membres gangrené, ne convient-il pas aussi d'en faire le sacrifice... — Permettez-moi, lui dis-je avec quelque hésitation, de vous faire observer qu'il y a entre les deux sacrifices une bien grande différence. — Oui, Monsieur, dans la dimension du couteau. »
« Et, me saluant avec une politesse grave, M. Sanson rentra dans son atelier. »
Henri Sanson finit mal: ce personnage était d'une moralité non point douteuse, mais déplorable ; en outre, bien que son patrimoine fû* assez considérable, Sanson, en 1847, l'avait entièrement dissipé. Il était à bout de ressources et réduit aux derniers expédients. Un beau jour, on le mit à Glichy ;... c'était sa place perdue. Sanson eut beau protester qu'il était l'instrument de la justice, et
que la société ne pouvait se passer de lui, ses créanciers demeurèrent inflexibles et ne consentirent à lui rendre la liberté qu'à la condition d'obtenir en gage... les bois de la guillotine!
La guillotine au clou ! Voilà un tour que le Gobsek de Balzac eût envié. Mais tout se découvre, tout se sait. Peu de jours après, Sanson reçut du procureur général l'ordre de procéder à une exécution. Il courut chez le détenteur de son matériel, le suppliant de lui prêter pour un jour son instrument ; le créancier refusa net. Il fallut bien mettre le parquet au courant de la situation.
Le garde des sceaux donna l'ordre de payer les 3 ou 4,000 francs nécessaires au dégagement de la guillotine ; mais de la même plume, il s'empressa de signer la révocation du trop insolvable exécuteur *.
Il fut remplacé par un nommé Heinderech ^^ issu d'une de ces nombreuses familles des rifleurs d'Alsace avant la Révolution 3.
1 Voir le Temps de mars 1875.
2 Le nom s'est écrit Heindereich, Henderïch et Heidenreichs qui doit être la vériteible forme.
2 En 1806, un Joseph Heinderech (sans doute le père de celui-ci) est exécuteur à Mâcon. Son dossier aux Archives nationales contient une lettre écrite sous sa dictée ou il avoue qu'il ne connaît pas le français, qu'il est obligé de se faire assister d'un interprète pour parler aux autorités et qu'il n'en trouve qu'à grands fraia.
Quant à Sanson, il disparut ^ ; un peu plus tard cependant, le pubiiciste d'Olbreuse le rechercha, on l'a vu, afin de tenter d'obtenir de lui quelques renseignements sur l'histoire de sa famille ; depuis, on n'entendit plus parler de lui. Où se retira-t-il ? On l'ignore.
Il y a cependant une ville en France où le souvenir des Sanson subsiste, et où leur nom est encore connu des gens du peuple.
Dans une ruelle écartée de Provins, une de ces ruelles escarpées et pittoresques, qui, à travers des vignes et des jardins enclos de murs, des- , cendent en pente rapide de la colline où se dresse la haute et majestueuse tour César, on montre une maison isolée, échantillon intéressant et fort bien conservé de l'architecture civile du xvi* siècle ; un grand comble d'ardoises, agrémenté de girouettes de fer ouvragé, la surmonte ; les fenêtres sont barrées d'une chaîne, et l'unique porte, étroite et basse, donnant sur la rue, est peinte en rouge On
Comme il savait un peu d'italien, il demanda et obtint d'êtrt nommé à Savonne. En d812, Id veuve Heinderech et ses cinq enfants, réfugiés à Maçon, touchaient un secours du Gouverne- . ment.
' M. Georges Grison assure, dans im article inséré au Figaro, avoir plusieurs fois rencontré ce Sanson, un petit gros homme tout rasé, à tête de moine reibelaisien, le menton luisant du cold cream dont il se frottait, on ne sait pourquoi, cinq ou six fois par jour, 'l est GE^rt il y a une quinzaine d'années.
l'appelle, dans le pays, la maison du bourreau. Je crois bien que la tradition locale n'est point fixée sur l'origine de cette dénomination ; quelques-uns disent que c'était là, pendant la Révolution, la maison des champs de l'exécuteur de Paris ; suivant d'autres, cette lugubre bâtisse aurait abrité la retraite du dernier Sanson après sa révocation : pures légendes, qui, comme toutes les légendes, ont un fond de vérité. Cette maison isolée était, avant la Révolution, la demeure du bourreau de Provins ; c'est là, sans nul doute, qu'habitait encore, en 1791, ce Ferey que nous avons vu subsister d'un droit perçu sur les jeux de quilles installés dans les promenades de la ville. Mais comment le nom des Sanson se trouve-t-il mêlé à cette tradition ? L'état des veuves, fils et descendants d'exécuteurs décédés, dressé en 1818, va nous le dire. L'un des frères de Charles-Henri Sanson, le trop fameux factotum de la Révolution, était, en 1788, maître des hautes œuvres à Provins, lorsqu'il fut nommé exécuteur des sentences et jugements souverains de l'hôtel du roi et grande prévôté de France. Quand la prévôté de l'hôtel fut supprimée, il fut nommé exécuteur à Versailles. Il s'appelait Louis-Cyr-Charlemagne Sanson, et avait épousé Marie Gendron, née à Provins en 1759,
Un fils, Louis-Henry-Gabriel, était né de cette union en 1791 : celui-là échappa à la terrible hérédité qui depuis des siècles pesait sur sa famille ; il apprit à Troyes l'état de serrurier ; mais le nom fatal qu'il portait éloignait les clients ; ne parvenant pas à gagner sa vie, il vint s'installer près de sa mère retirée à Provins après la mort de son mari. Il était marié et avait trois enfants, dont une fille née en 1816, et deux fils nés en 1815 et en 1819. Toute cette famille était sans ressources; la femme Sanson touchait un secours annuel de 400 francs, comme veuve d'exécuteur ; avec ce modique revenu, elle venait en aide à son fils, à sa bru et à ses petits-enfants. Une note du préfet de Seine-et-Marne ^ nous apprend qu'en 1823 le fils Sanson, bien qu'habile ouvrier, avait renoncé à trouver du travail : « La profession exercée par le père isole cette famille de toute société, et, bien qu'ils se conduisent d'une manière irréprochable, ils sont dans un état d'indigence et d'oubli. » Peut-être la municipalité de Provins avait-elle permis à ces malheureux d'habiter la masure maudite connue sous le nom de maison du bourreau ; les délicates ferrures qui s'y trouvent
• Archives nationales : BB» 218.
sont peut-être l'œuvre de ce serrurier, descendant de cinq générations d'eAécateurs.
Du reste, la fin de la dynastie des Sanson fut lamentable. Louis- Victor Sanson, le fils de Monsieur d Auxerre^ après avoir exercé à Montpellier, fut nommé à Gênes, qu'il dut quitter précipitamment, en 1814. Privé d'emploi, il vint se réfugier près de sa mère, sœur de cet ancien chantre Collet de Charmoy, dont nous avons conté les exploits, et qui était logée par charité, en 1818, chez son beauneveu, exécuteur à Paris. Cette vieille femme de soixante-quinze ans avait auprès d'elle une fille, née de son premier mariage avec un nommé Lexcellent, et qui, âgée de quarante-cinq ans, en 1820, ne trouvait pas à gagner son pain.
Il restait encore à la même époque une fille de Jean-Louis Sanson, ancien maître des hautes œuvres à Reims, avant 1791, lequel avait épousé sa cousine germaine Marie-Josèphe Sanson. Cette fille était ouvrière en linge à Paris, en 1819.
Ainsi finit cette famille tragique. Sans doute, ces renseignements sont incomplets ; outre ces filles qui ne perpétuaient pas le nom, quelques-uns des Sanson ont eu certainement des fil& dont les descendants vivent encore aujourd'hui. Oïl ? dans quel état ? sous quel nom ? peut-être ne serait-il
pas impossible de le savoir ; mais à quoi bon ? De quel droit tenterait-on de soulever ie voile qu'ils ont jeté sur leur naissance ? Si, à force de précautions, de soins, de détours patients, ils sont parvenus à cacher leur sanglante origine, pourquoi arracher le masque dont leurs noms sont couverts ?
Peut-être se trouve-t-il, sous un faux nom, dans quelque coin perdu de la France, un homme qui, seul, sait aujourd'hui être le représentant de cette antique et sanglante dynastie ; peut-être possèdet-il comme dernier héritage de ses ancêtres l'épée à deux tranchants qu'une dent de Lally- Tollendal avait ébréchée, ou le mouchoir qui échappa de la main du roi de France quand on le lia sur la bascule... et c'est justement à cause de cet homme, s'il existe, qu'il faut arrêter la généalogie des Sanson à celui d'entre eux qui, le dernier, ayant vécu de la guillotine, a su trouver une retraite tellement impénétrable que le mystère n'en a jamais été dévoilé.