CHAPITRE IV LA GUILLOTINE
Le 10 octobre 1789, le D' Guillotin, député de Paris, lut à l'Assemblée constituante une proposition en six articles tendant à faire prononcer que le préjugé d'infamie qui rejaillissait sur la famille d'un condamné n'existerait plus ; que la confiscation des biens ne pourrait plus être prononcée ; que les mêmes peines seraient infligées aux coupables de quelque rang qu'ils fussent, et que le plus grand supplice serait la décapitation. La proposition fut ajournée.
Le 1" décembre suivant, M. Guillotin reproduisit ses six articles. Malheureusement le discours ^u'il lut à l'appui était, du moins en quelques passages, de nature à compromettre le sort de sa motion. L'orateur proposait l'instrument de sup-
plice auquel on a depuis donné son nom, et, pour le faire adopter par ses collègues, il leur dit avec une naïve bonhomie : « Avec ma machine, je vous fais sauter la tête d'un clin d'oeil, et vous ne souffrez point. » L'Assemblée se mit à rire, vota quelques articles, mais passa le lendemain à d'autres travaux, ajournant de nouveau, par ce fait, la proposition de M. Guillotin.
Ce ne fut que le 3 mai 1791 que l'Assemblée décréta enfin : « Tout condamné à mort aura la tète tranchée. »
Il restait à faire choix de la machine la plus propre à répondre à l'humanité des intentions de l'Assemblée. Celle qu'avait proposée l'auteur de la mention, et qui, a-t-on prétendu depuis, était anciennement en usage en Chine, fut enfin adoptée.
Je ne sais pas pourquoi on a mêlé les Chinois à cette affaire ; on a souvent reproduit une gravure Ualienne de 1555 due à Achille Bocchi, et qui aurait servi de modèle à la machine du D' Guillotin * on a raconté que le trop célèbre philanthrope*
* Le D' Guillotin, qui était à la fois un modéré, un philanthrope et un honnête homme, était né à Saintes en 1738 ; après de brillantes études, il était entré au noviciat des Jésuites et enseigna quelque temps, en cette qualité, au collège que ces Pères avaient à Bordeaux. Mais son amour pour Tindépendance lui fit
s'était également inspiré d'anciennes gravures allemandes de Penez, d'Aldegrever et de Lucas Granach pour la construction de son appareil... 11 n'y avait pas besoin d'aller chercher si loin un modèle. Lavis motivé sur le mode de décollation^ rédigé
qmtter au bout de quelques années l'état religieux; il vint à Pari» afin d'y étudier la médecine pour laquelle il se sentait de la vocation. Ses talents le placèrent dans l'opinion du public au premier rang, qu'il méritait d'ailleurs par sa science et sa modestie. Il ne parut pas qu'il souffrît du triste renom que lui valut sa motion sur la peine de mort ; il traversa la Révolution sans se mêler aux luttes des partis et mourut en 1814, après le retour des Bourbons, dans une maison qui fait l'angle de la rue de la Sourdièrt et de la rue Saint-Llonoré. Son éloge funèbre fut prononcé, le 28 mars 1814, par le D'' Bourru, qui glissa discrètement sur la triste célébrité qu'avait acquise au D"' Guillotin sa malencontreuse invention : « Malheureusement pour notre con frère, dit-il, sa motion philanthropiqno a donné lieu à un instrument auquel le vulgaire a appliqué son nom : tant il est vrai qu'il est difficile de faire du bien aux hommes sans qu'il en résulte poi<r soi quelque désagrément. Qui sait mêm^ si ce n'est pas par suite de ce motif qu'un homme dont la vie a été si utilement employée au bien de l'humanité n'a pas été distingué par le Gouvernement, ou pour quelque décoration ou pour quelque place éminente? »
La véritable raison de l'oubti dans lequel le Gouvernement impérial avait laissé Guiilotin était les vieilles idées de liberté qu'avait conservées l'ancien député aux États généraux: il n'était rien moins que bonapartiste. Dans un interrogatoire qu'il subit on lui demanda : « Monsieur Guillotin, vous passez pour ne point aimer l'Empereur. — Monsieur, cela est vrai. — Mais, Monsieur, pourquoi ne l'aimez-vous pas? — Monsieur, parce que je ne le trouve point aimable. » Ces hommes élevés sous l'ancien régime avaient plus d'indépendance morale que la génération née pendant la Révolution : on peut rapprocher ces paroles de GuillotiD du mot peu connu de Mercier. Le ministre de la police disait un jour à l'auteur du Tableau de Paris : « Mais, Monsieur, vous casse» les vitres. — Pourquoi diable avez-vous des vitres î » répondit Mercier.
par le D' Louis^ secrétaire perpétuel de l'Académie de Chirurgie, dont nous donnons plus loin le texte intégral, mentionne clairement qu'une semblable machine était couramment en usage en Angleterre au xvin' siècle. Même en France, la guillotine, pour n'avoir pas encore reçu ce nom pittoresque, n'en fonctionnait pas moins en certaines contrées avant 1790.
Dans les mémoires de Puységur, on lit que le maréchal de Montmorency a été exécuté avec une
machine à décapiter: « M. de Montmorency
s'en alla à son échaffaut, sur lequel il entra par une fenêtre qu'on avait ouverte, qui conduisait audit échaffaut, dressé dans la cour de J.a maison de ville, sur lequel était un bloc où on lui fit mettre la tète. En ce pays-là^, on se sert d'une doloire, qui est entre deux morceaux de bois, et, quand on a la tête posée sur le bloc, on lâche la corde et cela descend et sépare la tête du corps. Comme il eut mis la tête sur le bloc, la blessure qu'il avait reçue au col lui faisant mal, il remua et dit : « Je ne remue pas par appréhension, mais ma blessure me fait
1 Le docteur Louis était de Metz et son portrait se voit encore aujourd'hui à la mairie de cette ville. Oa dit qu'il mourut, en 1792, du chagrin de voir son nom donné — il le croyait du moins •^ à l'instrument des supplices.
s Toulouse.
mal. » Le Père Arnoul était près de lui, qui ne l'abandonna point. On lâcha la corde de la doloire; la tête fut séparée du corps. L'un tomba d'un côté , et l'autre de l'autre. »
On n'en montre pas moins à Toulouse, dans une boîte garnie de velours, l'épée qui a servi à l'exécution de Montmorency.
On pourrait même assurer que la décapitation à l'aide d'une machine était un supplice usité en France avant la conquête romaine. On a trouvé, en effet, en 1865, à Limé, dans le canton de Sains (Aisne), près de la route de Guise à Vervins, un volumineux couperet de silex, pesant environ une centaine de kilogrammes, et que les antiquaires ont reconnu être un tranche-tête gaulois, une guillotine de l'âge de pierre ^ On tenta, à l'aide de ce disque de silex, des expériences qui furent concluantes. En le faisant mouvoir sous forme de pendule suspendu à une longue tige, on opéra facilement la sécation de têtes de moutons.
La machine à décapiter n'était donc pas en 1791 une nouveauté ; pourtant il est certain qu'on ne s'entendait point sur la façon dont serait construite cette machine : Guillotin, qui tenait à son idée,
1 "Soit Notice raisonnée sur... un tranche-tête et une lancette, par M. Peignet-Delacourt, Pari», S. Claye, imprimeur, 1866, in-4*.
consulta l'homme de France le plus expert en ces sortes de matières II s'adressa à Sanson. Celui-ci, qui ne voyait pas sans un certain dépit les savants se mêler de ses affaires, répondit par une note qui n'apportait pas grande lumière au débat, mais qu'il faut citer cependant, car elle contient certains détails intéressants.
« Pour que l'exécution puisse se terminer suivant l'intention de la loi, il faut que, sans obstacle de la part du condamné, l'exécuteur se trouve encore très adroit, le condamné très ferme, sans quoi l'on ne parviendra jamais à terminer cette exécution avec l'épée...
« A chaque exécution, l'épée n'est plus en état d'en faire une autre, étant sujette à s'ébrécher; il €st absolument nécessaire qu'elle soit repassée et affilée de nouveau s'il se trouve plusieurs condamnés à exécuter au même instant ; il faudra donc avoir un nombre d'épées suffisant et toutes prêtes. Cela prépare des difficultés très grandes et presque insurmontables.
« Il est à remarquer encore que très souvent les épées ont été cassées en pareilles exécutions.
« L'exécuteur de Paris n'en possède que deux, lesquelles lui ont été données par le ci-devant Parlement de Paris. Elles ont coûté 600 livres pièce.
«Il est à examiner que, lcr3qu'il y aura plusieurs condamnés qui seront exécutés au même instant, la terreur que présente cette exécution par l'immensité de sang qu'elle produit et qui se trouve répandu portera l'effroi et la faiblesse dans l'âme du plus intrépide de ceux qui resteront à exécuter. Ces faiblesses produiront un obstacle invincible à l'exécution. Les sujets ne pouvant plus se soutenir, si l'on veut passer outre, l'exécution deviendra une lutte et un massacre.
« A en juger par les exécutions d'un autre genre qui n'apportent pas, à beaucoup près, les précisions que celle-ci demande, on a vu les condamnés se trouver mal à l'aspect de leurs complices suppliciés, avoir au moins des faiblesses, la peur ; tout cela s'oppose à l'exécution de la tête tranchée avec l'épée. En effet, comment supporter le coup d'oeil de l'exécution la plus sanguinaire sans faiblesse.
« Dans les autres genres d'exécution, il était très facile de dérober ces faiblesses au public, parco que l'on n'avait pas besoin, pour la terminer, qu'un condamné reste ferme et sans terreur ; mais, dans celle-ci, si le condamné fléchit, l'exécution sera manquée.
« Peut-on être le maître d'un homme qui ne voudra ou ne pourra plus se tenir. >/
De toutes ces observations, Charles-Henry S;! iisoa concluait à l'indispensabilité d'adopter l'usage d'une machine qui fixât le patient dans la position horizontale, pour qu'il n'eût plus à soutenir le poids de son corps, et qui permît d'opérer avec plus de précision et de sûreté que la main de l'homme n'en peut avoir.
Ici les chroniqueurs font généralement intervenir un bon Allemand nommé Schmidt, lequel, passionné pour la musique, avait l'habitude de faire chaque jour son duo avec Sanson, devenu mélomane pour les besoins du récit. Entre deux airs de ballet, Schmidt, avec son accent d'outre-Rhin, Aurait pris la parole et dit à l'exécuteur ; « Ghé né iOulais bas m'en mêler, gar il z'achit té la mort du brojin ; mais ché fous fois trop ennuyé... » et il aurait alors jeté sur une feuille de papier le croquis d'une machine qui remplissait exactement toutes les conditions requises, et ainsi aurait pris naissance la guillotine. Il y a certainement dans ce romanesque épisode une tradition qui repose sur un fait vrai, car c'est un charpentier nommé Schmidt qui fut, en effet, le constructeur de la première guillotine : nous verrons tout à l'heure comment on fut amené à s'adresser à lui. L'histoire des duoB avec le bourreau, de ce bédide air dAr-
mide, interrompu pour dessiner le modèle du sinistre instrument, est un agrément brodé sur un fona de vérité. La chose se passa d'une façon moins pittoresque peut-être, mais plus régulière et plus olficielle. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le texte de la loi du 25 mars 1792 et les observations qui l'accompagnent.
« Loi relative à la peine de mort et au mode (^exécution qui sera suivi à l'avenir.
Donnée à Paris le 25 mars 1792, Décret du 20 mars 1792.
« L'Assemblée nationale considérant que l'incertitude sur le mode d'exécution de l'article 3 du titre I du Code pénal suspend la punition de plusieurs criminels qui sont condamnés à mort ; qu'il est très instant de faire cesser des inconvénients qui pourraient avoir des suites fâcheuses ; que l'humanité exige que la peine de mort soit la moins douloureuse possible dans son exécution ; décrète qu'il y a urgence.
« L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète que l'article 3 du titre I du Gode pénal sera exécuté suivant la manière indiquée et le mode adopté par la consultation signée du
secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie, laquelle demeure annexée au présent décret ; en conséquence, autorise le pouvoir exécutif à faire les dépenses nécessaires pour parvenir à ce mode d'exécution, de manière qu'il soit uniforme dans tout le royaume. »
Avis motivé sur le mode de la décollation
« Le Comité de Législation m'a fait l'honneur de me consulter sur deux lettres écrites à l'Assemblée nationale concernant l'exécution de l'article 3 du titre I du Gode pénal, qui porte que tout condamné à la peine de mort aura la tête tranchée.
« Par ces lettres, M. le ministre de la Justice, e^ le directoire du département de Paris, d'après les représentations qui lui ont été faites, jugent qu'il est de nécessité instante de déterminer avec précision la manière de procéder à l'exécution de la loi, dans la crainte que si, par la défectuosité du moyou, ou faute d'expérience et par maladresse, le supplice devenait horrible pour le patient et pour les spectateurs, le peuple, par humanité, n'eût mission d'être injuste et cruel envers l'exécuteur.
y J'estime que les représentations sont justes et les craintes bien fondées. L'expérience et la raison démontrent également que le mode en usage par le
,passé pour trancher la tôte à un criminel l'expose 'à un supplice plus affreux que la simple privation de la vie, qui est le vœu formel de la loi ; pour le remplir, il faut que l'exécution soit faite en un instant et d'un seul coup ; les exemples prouvent combien il est difficile d'y parvenir.
« On doit rappeler ici ce qui a été observé à la décapitation de M. de Lally : il était à genoux, les yeux bandés ; l'exécuteur l'a frappé à la nuque ; le coup n'a point séparé la tête et ne pouvait le faire. Le corps, à la chute duquel rien ne s'opposait, a été renversé en avant, et c'est par trois ou quatre coups de sabre que la tête a été enfin séparée du tronc : on a vu avec horreur cette hacherie, s'il est permis de créer ce terme.
« En Allemagne, les exécuteurs sont plus expérimentés, par la fréquence de ces sortes d'expéditions, principalement parce que les personnes du sexe féminin, de quelque condition qu'elles soient, ne subissent point d'autres supplices ; cependant, la parfaite exécution manque souvent malgré la précaution, en certains lieux, de fixer le patient assis dans un fauteuil *.
« En Danemark, il y a deux positions et deux instruments pour décapiter. L'exécution qu'on
^ Au musée des horreurs du vieux burg de Nuremberg se trouve un des fauteuils qui servaient aux exécutions. 15
pourrait appeler honorifique se fait avec un sabre ;i le criminel, à genoux, a un bandeau sur les yeux, efj les mains sont libres. Si le supplice doit être infamant, le patient lié est couché sur le ventre, et on lui coupe la tête avec une hache.
« Personne n'ignore que les instruments tranchants n'ont que peu ou point d'effet lorsqu'ils frappent perpendiculairement; en les examinant au microscope, on voit qu'ils ne sont que des scies plus ou moins fines, qu'il faut faire agir en glissant sur le corps à diviser. On ne réussirait pas à décapiter d'un seul coup avec une hache ou couperet dont le tranchant serait en ligne droite ; mais avec un tranchant convexe, comme aux anciennes haches d'armes, le coup asséné n'agit perpendiculairement qu'au milieu de la portion du cercle ; mais l'instrument, en pénétrant dans la continuité des parties qu'il divise, a, sur les côtés, une action oblique en glissant, et atteint sûrement au but.
« En considérant la structure du cou, dont la colonne vertébrale est le centre, composé de plusieurs os dont la connexion forme des enchevauchuresde manière qu'il n'y a pas dejoint à chercher, il n'est pas possible d'être assuré d'une prompte et parfaite séparation en la confiant à un agent susceptible de varier en adresse par des causes morales et physiques ; il faut nécessairement pour
la certitude du procédé qu'il dépende de moyens mécaniques invariables dont on puisse également déterminer la force et l'effet. C'est le parti qu'on a pris en Angleterre ; le corps du criminel est couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut par une traverse, d'où l'on fait tomber sur le cou la hache convexe au moyen d'une fléclique. Le dos de l'instrument doit être assez fort et assez lourd pour agir efficacement comme ie mouton qui sert à enfoncer des pilotis ; on sait que sa force augmente en raison de la hauteur d'où il tombe.
« Il est aisé de faire construire une pareille nachine, dont l'effet est immanquable ; la décapi cation sera faite en un instant suivant l'esprit et le vœu de la nouvelle loi; il sera facile d'en faire l'épreuve sur des cadavres et même sur un mouton vivant. On verra s'il ne seraiipas nécessaire de fixer la tête du patient par un croissant qui embrasserait le cou au niveau de la base du crâne? les cornes ou prolongements de ce croissant pourraient être arrêtées par des clavettes sous l'échafaud ; cet appareil, s'il paraît nécessaire, ne ferait aucune sensation et serait à peine aperçu.
«c Consulté à Paris, le 7 mars 1792.
Signé : Louis.
Secrétaire perpétuel de l'Académie de Chirurgie. »
Ce rapport très circonstancié faillit valoir au D' Louis la triste célébrité qui échut définitivement à son confrère : l'appareil à décapiter s'appela, en effet, la Louisette^ pendant quelque temps ; mais guillotine prévalut.
Toujours est-il que l'instrument existait en théorie ; il ne s'agissait plus que de mettre en pratique l'invention nouvelle ; ici on rencontra quelque difficulté. Dès que le décret du 20 mars avait été rendu, Rœderer, procureur-syndic du département de Paris, avait écrit au ministre des contributions publiques, le priant de vouloir bien prendre des mesures pour faire construire la machine telle que Louis en avait donné la description. Clavières répondit qu'il était plus convenable que le Directoire du département se chargeât de ce sowi aux frais du trésor public; piais il demandait avant
ZE POlGRdRD DBS PATRIOTES EST LA SACHE DE LA LOI
La Guillotine en l'an II.
D'après une gravure originale tle « Le Glaive veitgeur de la République ».
LES ESSAIS t29
tout qu'on procédât aux devis et détail estîmatit de la dépense que nécessiterait cette construction. Il est bon de dire qu'un malheureux condamné, nommé Pelletier, attendait son sort depuis plusieurs mois, tandis que les pouvoirs se rejetaient ainsi le budget de sa mort future.
On s'adressa pour le devis au charpentier Guédon, ordinairement chargé de la fourniture des bois de justice. Il établit l'estimation d'un appareil luxueux — « deux poteaux de la meilleure qualité en bois de chêne neuf avec rainures de cuivre... etc. ». — Mais le total auquel il concluait était exorbitant : il s'élevait à 5,660 livres. En annonçant cette fâcheuse nouvelle au ministre, Rœderer fait remarquer « qu'un des motifs sur lesquels le sieur Guédon fonde se, demande est la difficulté de trouver des ouvriers pour des travaux dont le préjugé les éloigne ; mais il s'est présenté des ouvriers qui ont offert d'exécuter la machine à un prix bien inférieur, en demandant seulement qu'on les dispensât de signer un devis, et témoignant le désir de n'être pas connus du public. »
Et Pelletier attendait toujours. Le misérable attendait même si impatiemment que l'un des juges du tribunal criminel provisoire prit la liberté de faire remarquer à l'autorité combien la lenteur
des procédés administratifs était cruelle en une pareille circonstaxice.
« H avril 1792.
« A Monsieur le Procureur général syndic.
« J'ai eu l'honneur de vous voir, Monsieur, pour vous engager, au nom de l'humanité et du bien public, à faire déterminer par l'Assemblée le mode d'exécution le plus convenable à la peine de mort commandée par la loi.
« Les soins que vous avez donnés à cet objet n'ont pu obtenir le décret qu'au bout d'un mois; il y a à peu près le même temps qu'il est rendu, et la machine nécessaire pour l'exécution, machine fort simple, n'est pas encore commandée. Il y a quatre mois, le Tribunal a instruit, jugé et fait exécuter, en quinze jours, deux coupables d'assassinats dans Paris. Depuis trois mois, il a instruit contre un malheureux coupable du même crime un procès jugé définitivement depuis deux. Cet accusé connaît le sort qui lui est destiné; chaque ipstant qui prolonge sa malheureuse existence doit être une mort pour lui.
«Son crime a été public, la réparation devait être prompte, et une pareille lenteur, surtout au milieu
de cette ville immense, en même temps qu'elle ôte à la loi l'énergie qu'elle doit avoir, compromet la sûreté du citoyen...
« Au nom de la justice et de la loi, au nom de l'humanité, au nom des services que nos tribunaux s'empressent de rendre dans le poste où la confiance public les a placés, daignez donner des ordres pour faire cesser l'effet des causes de ce retard qui nuit à la loi, à la sûreté publique, aux juges et aux coupables eux-mêmes.
« Pardonnez, Monsieur : ma franchise tient autant à mon état qu'à mes principes, et particulièrement à la grande idée que vous nous donnez de vousmême comme citoyen et comme administrateur.
MOREAU, Juge au deuxième tribunal criminel provisoire.
« P. -S. — J'ai vu lundi dernier M. Louis qui m'avait promis de vous voir pour cet objet dans la même journée. »
Rœderer répondit :
« 11 avril 1792.
V Le particulier désigné travaille à la machine de concert avec M. Louis : il la promet pour samedi ; on pourra en faire l'essai ce même jour ou dimanche
sur quelques cadavres, et lundi ou mardi les jugements pourront être exécutés. »
On avait, en effet, trouvé un charpentier moins imbu de préjugés que Guédon, et qui s'était chargé de fournir une machine « bien conditionnée » pour 305 francs, non compris « le sac de peau destiné à recevoir la tête » coté à part 24 francs *. C'est ce Schmidt dont nous avons parlé plus haut qui soumissionna l'entreprise, assez importante, du reste, puisqu'il s'agissait de construire un appareil semblable pour chacun des départements du royaume. Schmidt se piqua d'honneur et mit de la célérité dans son travail ; le 15 avril, Sanson était prévenu de l'essai de la machine destinée à la décapitation. L'expérience réussit pleinement, et l'on décida que l'exécution de Pelletier aurait lieu en place de Grève le 25 avril. Seulement, comme on craignait que la nouveauté du spectacle ne causât parmi les assistants une curiosité par trop indiscrète, on prit quelques précautions.
« Une tradition populaire assure que ce fut dans la Cour du Commerce, rue Saint-André-des-Arts, que se fabriqua la première guillotine. Le fait est vrai; il y a quelques années, on retrouvait, en faisant des réparations au magasin de M. Durel, libraire, les soubassements de la charpente sur laquelle on avait dressé l'échafaud afin de l'expérimenter sur des moutons vivants.
« Rœderer à M. de Lafayette, commandant général de la garde nationale.
« Le nouveau mode d'exécution, Monsieur, du supplice de la tête tranchée attirera certainement une foule considérable à la Grève, et il est intéressant de prendre des mesures pour qu il ne se commette aucune dégradation à la machine. Je crois, en conséquence, nécessaire que vous ordonniez aux gendarmes qui seront présents à l'exécution de rester, après qu'elle aura eu lieu, en nombre suffisant sur la place et dans les issues pour faciliter l'enlèvement de la machine et de l'échafaud.
Le procureur syndic^ Rœderer. »
On pouvait, en effet, craindre un excès de curiosité de la part de la foule, car on ne tenait point secrets alors, ainsi qu'on le fait aujourd'hui, les préparatifs d'une exécution, et un journal annonçait, dès le matin même du 22 avril, l'expérience qui devait être faite pour la première fois, in imwia vilif sur la place de Grève.
« Aujourd'hui, doit être mise en usage la machine inventée pour trancher la tête aux criminels condamnés à la mort. Cette machine aura.
sur les supplices usités jusqu'à présent, plusieurs avantages : la forme en sera moins révoltante ; la main d'un homme ne se souillera point par le meurtre de son semblable, et le condamné n'aura à supporter d'autre supplice que l'appréhension de la mort, appréhension plus pénible pour le patient que le coup qui l'arrache à la vie.
« Le criminel qui doit aujourd'hui éprouver le premier l'effet de cette machine nouvelle est Nicolas-Jacques Pelletier, déjà repris de justice, déclaré par jugement rendu en dernier ressort, le 24 janvier dernier, au troisième tribunal criminel provisoire, dûment atteint et convaincu d'avoir, de complicité avec un inconnu, le 14 octobre 1791, vers minuit, attaqué, dans la rue Bourbon- Villeneuve, un particulier auquel ils ont donné plusieurs coups de bâton, de lui avoir volé un portefeuille dans lequel était une somme de 800 livres en assignats, etc.
« Pour réparation, le tribunal l'a condamné à être conduit place de Grève revêtu d'une chemise rouge, et à y avoir la tête tranchée, conformément aux dispositions du Code pénal. »
Et, dans son numéro du lendemain, la même feuille rendait compte des débuts de la nouvelle machine.
« Hier, à trois heures et demie après midi, on a mis en usage, pour la première fois, la machine destinée à couper la tête aux criminels condamnés à mort.
« La nouveauté du supplice avait considérablement grossi la foule de ceux qu'une pitié barbare conduit à ces tristes spectacles.
« Cette machine a été préférée avec raison aux autres genres de supplices : elle ne souille point la main d'un homme du meurtre de son semblable, et la promptitude avec laquelle elle frappe le coupable est plus dans l'esprit de la loi qui peut souvent être sévère, mais qui ne doit jamais être cruelle. »
Le peuple de Paris s*était, comme on le voit, porté en foule à cette représentation tragique qui devait avoir tant de lendemains. La Chronique de Paris rendait en ces termes compte de l'impression que l'exécution avait produite :
« Le peuple, d'ailleurs, ne fut point satisfait : il n'avait rien vu ; la chose était trop rapide ; il se dispersa désappointé, chantant, pour se consoler de sa déception, un couplet d'à propos :
Rendez-moi ma potence de bois.
Rendez-moi ma potence I »
VulHma ratio de la Révolution était trouvée : chose vraiment remarquable, et qui influa certainement sur la marche des événements, cette machine, inventée dans un but philanthropique, faisait son apparition au moment précis oii la tourmente révolutionnaire grondait en ouragan. Cet instrument discret, rapide, d'aspect propre, venait au moment psychologique. Mais on peut se demander ce qui serait advenu si le D' Guillotin n'avait pas conçu ce sinistre héritier de son nom. Évidemment, cette lacune n'aurait point empêché les soulèvements populaires ni les massacres de septembre; mais, certainement, sans la guillotine, le tribunal révolutionnaire eût été dans l'impossibilité de fonctionner de la façon que l'on sait. Le peuple de Paris n'aurait pas supporté le spectacle de si nombreuses exécutions d'après l'ancienne méthode, en supposant même que ces exécutions eussent été possibles ; et l'on a vu que, de l'avis de Sanson lui-même, elles étaient impraticables.
Je sais bien qu'à Nantes et à Lyon les proconsuls avaient d'expéditifs moyens de se défaire des suspects ; mais l'exejïiple des fournées de Paris les
grisait ; d'ailleurs, il est probable que ni les canonnades du Rhône, ni les noyades de la Loire n'auraient pu avoir lieu dans la capitale; ce qui faisait ici le succès de la guillotine, c'était précisément le manque d'appareil, la simplicité, l'absence de bruit : l'instrument ne semblait pas tuer les gens, mais les supprimer.
Dès le lendemain, du jour où la guillotine avait été, pour la première fois, mise en usage à Paris, Challon, procureur-syndic du département de Seine-et-Oise, invitait son collègue de Paris à autoriser l'exécuteur des jugements criminels de la Seine à prêter à celui de Versailles la machine destinée à trancher la tête aux condamnés. La loi, en effet, avait ordonné que le mode de décapitation serait uniforme dans toute l'étendue du royaume, et il n'existait encore qu'une seule guillotine qu'on pouvait, à la rigueur, transporter à Versailles, malgré la complication de l'appareil et Textrême lourdeur des charpentes qui lui servaient de piédestal, mais qu'il ne fallait pas songer à faire voyager dans toute la France. Aussi, dès les premiers jours de mai 1792, le constructeur Schmidt se mettait à la besogne, et, moyennant 329 francs
par machine — accessoires compris, — commençait-il à fournir de guillotines les départements. Ces instruments, faits à la hâte, étaient, pour la plupart, défectueux et mal établis.
Dès la réception de ses fournitures ^ l'exécuteur de Versailles (un Sanson) se plaignait « que le tranchoir de Seine-et-Oise était de mauvaise trempe et qu'il était déjà ébréché ». Le matériel des exécutions était d'ailleurs assez compliqué ; il fallait tenir toujours prêts :
1° Les paniers d'osier doubles en crir;
2* Les sangles et courroies ;
3° Les balais ;
4* Les planches pour les écriteaux * ;
5° Les fers, réchauds, pelles, pincettes et soufflets 2 ;
* Destinés aux expositions.
2 Pour la marque. Voici quelques détails, assez oubliés, concernant ce genre de supplice. On marquait sur l'épaule :
F. pour les faussaires condamnés soit à la détention, soit à la réclusion ;
T. F. travaux forcés pour faux;
T. P. F. travaux à perpétuité pour faox;
T. condamnés à temps ;
T. P. condamnés à perpétuité.
En avant de ces lettres était le numéro du département, par ordre alphabétique. Paris 87.
Ces numéros avaient un pouce de haut et étaient disposés ainsi :
Immédiatement après TappUcation de la marque on mettait sut
6° Une hache ou couperet ;
7° Les itahennes ou cordes.
Un certain matériel ne pouvait servir qu'à une seule exécution :
i" Les cordes pour attacher au poteau les condamnés aux expositions;
2° La chemise rouge;
3° Le voile noir ;
4"* Le son, sable ou sciure de bois ;
5° La paille ;
6* La graisse ou le savon ; . 7* Le charbon;
8° Pommade et poudre à tirer pour mettre sur la marque des condamnés flétris;
9" Les clous ;
10** Les empitoires ou entraves pour attacher les jambes;
11* Vestes, tabliers, pantalons pour les aides;
l'épaule de l'individu, avec un tampon de bois recouvert en peau, une pommade faite avec du saindoux et de la poudre pilée ; on avait jugé que cette pommade pouvait remplacer le tatouage et devenir ineifaçable. Mais on se trompa. La brûlure ne se guérit pas sans escarre,"^ et quand l'escarre tombe, la surpeau qui repousse redevient blanche.
Ces sortes démarques ont été en usage, jusqu'au 21 juin 1811. A cette époque la Cour impériale de Paris, ayant été classée par ordre alphabétique au n" 27, on fut obligé de refaire d'autres marques, qui elles-mêmes furent encore changées le 2S mars 1820, où les numéros furent supprimés.
LA GUILLOTINE EN PROVINClB 241
12* Eau pour laver les paniers et la place où sa font les exécutons, dans les villes oii elle se vend*.i
Il faut dire que ces fournitures étaient aux frais de l'exécuteur ; ce n'est que fort longtemps après la Révolution, en 1813, que le ministère de la Jus-* tice se chargea de leur paiement qu'il arrêta ainsi qu'il suit sur des bases invariables :
Tarif des frais d'exécution des arrêts criminels^ fixé le a mars 1813 par le ministre de la Jus^ tice 2.
Transport des échafauds, des condamnés et de l'exécuteur :
1° Du grand échafaud dans les villes où siège la
cour d'assises 32' »
Y compris le déplacement.
2° Du petit échafaud, dito 8 »
3° Du grand et du petit échafaud hors la
ville où siège la cour d'assises 8 »
' à 1 collier et par jour . , , 8 «
Pour une j à 2 colliers 14 »
voiture j à 3 colliers 20 »
( à 4 colliers 25 »
Pour une bête de somme par joar. » , . 5 »
« Archives nationales: BB^ 216.
• Archives nationales : BB' :>16.
4° Du condamné, tant au lieu du supplice qu'au lieu de l'inhumalion 6 »
Toutes les fois qu'il y aura plus d'un condamné, pour chacun en sus 3 »
5° De l'exécuteur : 12 francs par jour conformément à l'article 3 de la loi du 3 frimaire an II 12 »
Placement et déplacement des échafauds :
1° Du grand échafaud et de la machine à décapiter » »
2" Du petit échafaud r . » »
Fournitures faites par l'exécuteur:
l" Pour l'exécution d'un arrêt rendu contre un contumax » 75
2° Pour l'exécution d'un condamné sans flétrissure 1 75
3° Pour l'exposition d'un condamné avec flétrissure 2 55
4° Pour l'exécution à mort d'un condamné 3 55
Toutes les fois qu'il y aura plus d'un condamné, il sera accordé 2 francs en sus de cette somme pour chacun d'eux. . . 2 »
6" Pour Texéculion d'un parricide. ... 15 30
Mais revenons au charpentier Schmidt et aux
sinistres envois qu'il faisait dans les départements pendant le cours de l'année 1792.
La besogne marchait lentement ; car, plus d'un an après, en pleine Terreur, tous les départements n'étaient point encore pourvus ; le citoyen Barjavel, accusateur public à Avignon, écrivait :
« Avignon, 3 octobre 1793 an II.
« Le département du Gard sur ma demande, prête pour quinze jours à ce départomenl la Guillotine^ en attendant que celle que nous a annoncée le ministre des contributions publiques nous soit parvenue. Je vous prie de faire fournir une voiture à trois colliers pour aller demain prendre à Nismes cet instrument salutaire
Signé : Barjavel *. »
L'accusateur de Nîmes s'empressa de satisfaire au désir de son collègue de Vaucluse ; celui-ci reçut avec joie la machine à guillotiner, et la renvoya exactement dès que celle qu'il ava't demandée fut arrivée de Paris. Il apprenait cette bonne nouvelle à son compère en lui adressant c^ petit mot de remerciement ;
* Manuscrit de la collection Requiem, cité par M. de Beaumefort dans le Tribunal criminel d'Orangt,
« Avignon, 15 octobre 1793.
« Cher collègue,
« Je vous adresse la guillotine que le département du Gard a bien voulu me prêter. Elle a délivré la République d'un émigré et de trois contre-révolutionnaires.
« Le Comité a fait parvenir au département de Vaucluse la guillotine dont il a besoin. Je vous remercie des services que vous m'avez rendus.
« Vive la République I
Barjavel. »
Ce Barjavel n'était cependant pas à la fin de ses emprunts : il avait bien une guillotine, mais il n'avait pas d'exécuteur : nous avons vu * comment il fut de nouveau réduit à mettre à contribution, à ce sujet, son confrère du Gard, qui, il est vrai, avait l'heureuse chance de posséder deux bourreaux dans son ressort.
Ces faits furent sans doute fréquents à l'époque de la Révdution: il est probable, il est certain môme que bien des départements n'avaient point reçu encore en 1794 la machine de Schmidt. Elles sont heureusement rares, les villes ovi l'échafaud
» Page 53.
fut dressé en permanence, et j'aime à croire que si bon nombre des proconsuls que la Convention envoyait en mission dans les provinces furent des fanatiques et des sanguinaires, il y en eut beaucoup qui firent plus de bruit que de besogne, et qui purent se vanter, quand il n'y eut plus de danger à le faire, « d'avoir répandu des flots d'encre, mais pas une goutte de sang ». La lenteur que Schmidt apportait à la fabrication de ses appareils eut sans doute en quelques endroits cet heureux résultat: c'est que, comme il n'y avait pas de guillotine, on ne guillotinait pas.
Sous le consulat seulement, tous les départements se trouvèrent en possession d'un échafaud ; à mesure que les conquêtes de la France s'étendaient, on expédiait dans les provinces conquises, en même temps qu'un personnel d'administration départementale, un exécuteur et sa machine. Si nous rapportons ce fait, c'est qu'il a encore aujourd'hui son intérêt. La guillotine, un siècle après la Révolution, ne se trouve à présent en usage que dans les pays qui, de 1792 à 1815, furent annexés à la France.
En Allemagne, par exemple, oiî la peine de mort est encore en vigueur, les exécutions se font à la hache ; mais, par une exception qui ne peut avoir
son origine que dans la tradition de l'ancienne administration française, l'usage de la guillotine s'est conservé dans les provinces de la rive gauche du Rhin. On en fait usage à Cologne, à Mayence, dans le Palatinat, dans la Prusse rhénane. Il en est de même en Italie, oii l'on s'en sert encore — théoriquement, il est vrai, les exécutions étant extrêmement rares. — Partout ailleurs, en Europe, ce genre de supplice n'a jamais été employé. En Belgique, oii la peine de mort n'existe plus, le bourreau n'a point pour cela été supprimé. Ce fonctionnaire platonique vient de mourir récemment.
C'était un petit vieillard nommé Boutequin, aux favoris blancs, aux allures de bourgeois endimanché, qu'on voyait apparaître de temps en temps sur la Grande Place aux jours des expositions eu effigie.
Un aide allait planter un pieu entre deux pavés, quatre gendarmes à cheval se postaient derrière ce bois de justice, leur brigadier commandait : « Sabre haut ! » et, au moment où les lattes étaient tirées du fourreau, on voyait sortir Monsieur de Bruxelles du bureau de la Permanence de police tenant un papier. Ce papier, c'était l'arrêt qui condamnait le contumax.
Boutequin allait accrocher le document au poteau,
puis rentrait à la Permanence. Une heure après, on le voyait reparaître ; de son même pas tranquille, il allait décrocher la pancarte, adressait un « Merci ! » timide aux gendarmes qui rengainaient leur espadon et filaient au trot vers leur caserne, puis il retournait chez lui, à pied, soa parapluie ou sa canne sous le bras, perdu parmi les passants.
Il n'eut jamais à couper une tête.
Mais nous voilà terriblement loin de l'échafaud révolutionnaire : revenons-y sans transition
LES EMPLACEMENTS DE l'ÉCHAFAUD
C'est donc sur la place de Grève que la guillotine fut dressée pour la première fois en France : c'était, depuis un temps immémorial le lieu ordinaire des exécutions à mort ; comment fut-on amené à transporter autre part le sinistre appareil ? Pourquoi la Révolution imposa-t-elle à ses victimes un long trajet, véritable agonie, entre le Palais et le supplice ? c'est là un point qui n'a pas été jusqu'à présent très nettement éclairci : les peintres et les dessinateurs qui ont eu à traiter des scènes de l'époque de la Terreur se sont le plus souvent trompés dans la reconstitution du décor de Féchafaud. Il n'y a là rien que de très naturel; car les historiens eux-mêmes ont, pour la plupart, hésité sur les différents emplacements de la guillotine. Le changement du nom de place du Carrousel en place de la Réunion S de place Louis XV,
1 La réunion des patriotes fédérés des départements et des pa-
LES EMPLACEMENTS DE L'ÉCHAFAUD 2i9
en place de la Révolution^ n'a pas peu contribué à jeter la confusion sur les différents théâtres des exécutions.
Dès le 10 août, le parti vainqueur comprit qu'il n'avait qu'une chance de se maintenir au pouvoir : c'était de régner par la terreur ; et, tout de suite, on installa un tribunal criminel, jugeant sans appel les crimes commis contre le peuple dans la journée du 10 août. La première victime fut Louis-David Col- Icnot, dit d'Angremont, convaincu de ce vague chef d'accusation, qui devait si souvent être reproduit plus tard contre tant d'autres accusés, d'être un conspirateur et le chef des brigands soudoyés par la cour. Sans doute voulut-on rendre son supplice plus cruel et donner à son exécution une plus grande pompe, en le faisant mourir en face môme du château désert des Rois : toujours est-il que la guillotine fut dressée ce jour-là — 22 août 1792 — à la place du Carrousel, devant la grande porte de la cour royale des Tuileries. Cette installation inaccoutumée avait pris du temps : l'exécution n'eut lieu qu'à dix heures du soir à la lueur des flambeaux'. Le journaliste Durosoy, coupable
triotes des sections s'était tenu au Carrousel, lorsque le jugement de Louis XVI touchait à sa fin; ils avaient juré qu'ils le traîneraient à l'échafaud.
' Thermomètre du Jour, août 1792.
d'avoir publié jadis une liste de royalistes fidèles s'offrant comme otages de Louis XVI, périt au même endroit et dans les mêmes conditions, le 25 août, à neuf heures du soir'.
Le 27, l'échafaud était reporté à la Grève pour le supplice de trois faussaires. Il se passa ce jour-là un fait singulier dont la Chronique de Paris ^ rendait compte en ces termes :
« Le supplice de trois fabricateurs d'assignats* a été accompagné de circonstances remarquables ; il y avait en même temps dans la Grève onze hommes et une femme au carcan pour d'autres délits, témoins de cette exécution. Guillot s'est évanoui ; l'abbé Sauvade a monté à la ville où il a dicté son testament avec tranquillité ; mais à la vue de l'échafaud les forces l'ont abandonné. Un des fils de l'exécuteur, qui montrait au peuple une des têtes sans regarder à ses pieds, est tombé de l'échafaud et s'est brisé la cervelle à terre. On le dit mort. Son père a témoigné la douleur la plus vive^. »
Le même jour (27 août), le Conseil général, après une longue discussion, arrêtait que « les condamnés
» Thermomètre du /our, août 1792.
s 29 août i^92.
* \imal, Guillot et Sauvade.
* Voir page 147.
LES EMPLACEMENTS DE L'ÉCnAFAUD 251
par le tribunal populaire ne pourraient être exécutés qu'en plein jour. »
D'ailleurs, le nouveau supplice semblait — aux spectateurs, bien entendu — très doux et très humanitaire. Les philanthropes — et tout le monde était philanthrope, depuis que Jean-Jacques avait mis la sensibilité à la mode — en étaient dans l'enthousiasme ; ils rêvaient maintenant d'en poétiser les préliminaires, et la lettre que voici caractérise biea les sentiments de l'époque :
« On n'interroge plus les accusés sur la sellette ; on devrait encore supprimer la charrette dans laquelle on conduit les condamnés au supplice. Contraints au malheur nécessaire de les frapper du glaive de la loi, nous devrions du moins faire disparaître tout ce qui peut ajouter à l'horreur de leur situation. Ne serait-il pas plus humain do les mener à l'échafaud dans un carrosse découvert, ayant seulement avec eux le ministre du culte qu'ils auraient demandé, et même un ami, s'ils en avaient un assez constant et assez courageux pour leur donner cette dernière et pénible marque de son attachement. Les condamnés ne devraient avoir les mains liées derrière le dos qu'au moment du supplice. La garde qui les environne suffit pour
répondre d'eux, et l'exécuteur placé dans une voiture de suite ne devrait s'offrir à leurs yeux qu'à l'instant de remplir son cruel ministère ; cette recherche d'humanité donnerait un caractère plus auguste à la peine capitale, et le peuple verrait qu'il faut que la mort du supplicié soit bien nécessaire à la patrie, puisqu'elle consent à laisser périr sur l'échafaud un homme qu'elle traite avec tart d'intérêt. » {Chronique de Paris^ 30 août.)
Depuis le 22 août 1792 jusqu'à la fin de Tannée la guillotine eut à Paris deux emplacements. Le C-^.rrousel était réservé aux exécutions ordonnées pour crimes politiques ; la place de Grève restait témoin des exécutions des criminels de droit commun, et des expositions. Le 21 janvier 1793, pour la première fois, l'échafaud était dressé sur la place de la Révolution ^. La raison de cette dérogation à l'usage établi était simple. Le roi était détenu au
* Proclamation du Conseil exécutif provisoire
« Le Conseil exécutif provisoire, délibérant sur les mesures à prendre pour l'exécution du décret de la Convention nationale des 15, 17, 19 et 20 janvier 1793, arrête les dispositions suivantes :
1° L'exécution du jugement de Louis Capet se fera demain lundi 21 ;
2» Le lieu de l'exécution sera la place de la Révolution, ci-devant Louis XV, entre le piédestal et les Champs-Elysées;
3» Louis Capet partira du Temple à huit heures du matin, à» manière que l'exécution pourra être faite à midi, etc ».
Temple, et, pour aller de la prison à la place de Grève ou au Carrousel, il eût fallu que le cortège s'engageât dans le ddJale de rues étroites et tortueuses qui formaient à cette époque le cœur de la ville, et o\i un enlèvement eût été possible. Il y avait, disait-on, plus de six mille individus payés pour se réunir, crier grâce et tenter d'arracher Louis XVI au supplice. Le gouvernement ne l'ignorait pas et il prenait ses mesures en conséquence. La rue du Temple, les boulevards et la rue Royale formaient depuis la prison jusqu'à la place Louis XV un parcours large, direct. et facile à surveiller. La voiture du roi était d'ailleurs escortée de douze à quinze mille hommes bien armés, et plus de cent mille autres étaient rangés en haies impénétrables depuis le boulevard du Temple jusqu'au pont de la Liberté ^ ; des canons étaient braqués de distance en distance, et il fut ordonné de fermer toutes les croisées qui donnaient sur le boulevard.
Le détail de l'exécution du Roi ne rentre pas dans notre sujet; on en a donné du reste de si nombreuses narrations qu'il serait superflu de refaire un récit qui est dans toutes les mémoires. Un seul point n'a pg-s été élucidé, et comme il touche di-
* De la Concorde.
rectement à l'objet spécial de cette étude, nous en dirons quelques mots: Qu'est devenue la guiUotine dont on fit usage le 21 janvier 1793? On prétend — car, n'ayant trouvé aucun document officiel à ce sujet, nous sommes ici réduits aux on-dit — qu'elle existe encore. Il n'y a pas longtemps, quand les transportés condamnés aux travaux forcés approchaient de la Guyane, le premier point qu'ils reconnaissaient du large, à quarante kilomètres de la côte, était un groupe de rochers, l'archipel du Salut. Au faîte du plus élevé de ces îlots la guillotine était dressée en permanence sur fond de ciel. C'était l'épouvantait destiné à tenir en respect les pensionnaires du bagne. Comme il n'y a pas à Cayenne d'exécuteur en titre, c'est un forçat, un amateur, qui tient l'emploi de bourreau, et qui fait fonctionner, au petit bonheur, cette vieille machine disloquée ^ ; il l'appelle peu respectueusement la manivelle. Or cette manivelle, ce bois de justice qui est venu échouer si loin, c'est l'authentique guillotine de Sanson, le couperet qui a décapité les Girondins et Louis XVI 2. Le chroniqueur
* Il y a quelques mois que l'exécuteur actuel a été chargé par le département des Colonies de faire fabriquer des ustensiles neufs à l'usage des possessions françaises d'outre-mer.
> C'est du moins ce qu'afârme M. Hugues Le Roux dans ua article du Figaro (30 juillet 1891).
qui signale ce fait étrange émet le vœu que cet outil révolutionnaire prenne au mut.ée Carnavalet la place qui lui revient de droit. Si la ville de Paris ne le réclame pas, il ira pourrir dans un hangar du pénitencier, ou il tombera dans les mains de quelque barnum qui le promènera dans les foires.
C'est là une des versions; maisil y en a d'autres. On assure que dans la famille Roch — une famille oii les fonctions de bourreau sont considérées à l'égal d'un sacerdoce — on conserve précieusement le couperet sous lequel tomba la tête de Louis XVP. Et, si cette légende est en contradiction avec l'assertion qui précède, il faut reconnaître qu'elle concorde absolument avec une tradition qui a été recueillie — ou inventée — par le rédacteur des Mémoires de Sanson. Celui-ci raconte que, lors de l'exécution d'un émigré , nommé Guyot-Desmaulans, au mois d'avril 1793, le condamné arrivé sur la plate-forme considéra l'échafaud avec une attenlion singulière, et en même temps une vive émotion se trahit sur sa physionomie. Sanson se trouvait auprès de la victime ; Guyot-Desmaulans lui dit : « Est-ce le même ? » Et comme l'exécuteur ne paraissait pas comprendre,
> Voir la Paix du 13 janvier 1892.
il lui demanda si c'était là l'instrument qui avait servi a rexf^cution du roi. Sanson lui répondit que le couteau seul avait été changé, et aiors le royaliste qui allait mourir s'agenouilla et baisa pieusement la place que Louis XVI avait arrosée de son sang. Je sais bien qae l'on ne neut accorder généralement aucune créance aux àl^moires des Sanson : sans doute, çà et là, les romanciers qui en ont assumé la paternité ont bien voulu respecter la vérité des faits ; mais ça été pure concession de leur part. Pourtant nous avons vu que l'éditeur de cet ouvrage fut mis en rapport avec le dernier des Sanson, et il est possible qa il er^ reçut confidence de quelque tradition telle que celle-ci.
Nous ne la rapportons d'ailleurs qu'à titre de simple curiosité, car une troisième version — tout aussi peu authentifiée que les deux premières — fait un autre sort à la guillotine du 21 janvier : M. le comte de Reiset, dans son Livre-Journal de M"^" Eloff, où il a rassemblé avec un soin si pieux les plus menus détails de la vie et de la mort de Louis XVI et de Marie- Antoinette, a recueilli le témoignage suivant.
« M. le comte 0' Mahony, dit-il, m'a raconté qu'étant, il y a quelques années à Auch, il fut pris par un orage à l'entour de la ville ; il entra sous le
LES EMPLACEMENTS DE l'ÉCHAPAUD 257
porche d'une maison isolée; l'orage continuait; il s'assit sur des pièces de bois de charpente qui étaient rangées au-dessous d'un escalier extérieuc placé dans la cour.
« Etant revenu dans sa famille, il me raconta ce qui lui était arrivé et décrivit l'endroit où il était allé chercher un refuge contre la pluie. M'^'de Marignan, chez laquelle il était, l'ayant écouté avec attention, lui dit : « Mais, mon cher cousin, vous êtes entré chez le bourreau, et les pièces de bois dont vous parlez sont celles de l'échafaud de Louis XVI, » En effet, après l'exécution du roi, on avait tiré au sort la ville qui aurait l'échafaud, et il échut à la ville d'Auch. » '
Quel que fût le sort qui attendait l'échafaud que le sang de Louis XVI avait rougi, il est certain qu'après le 21 janvier cet instrument fut dressé de nouveau au Carrousel et y fonctionna plusieurs fois. Si cette machine fut remplacée par une autre, ce changement n'eut lieu que dans le courant d'avril 1793 ; encore est-il probable que Ton se contenta d'y apporter quelques perfectionnements, tels, par exemple, que la substitution du cuivre au fer des rainures pour éviter la rouille.
1 II n'existe aux archives du Gers aucun document à l'appui de cette asserliou.
238 LA «UILLOTINE PENDANT LA RÉVOLUTIOM
C'est, du laoias, co qu'on peut conclure d'un article des dévolutions de Paris du 27 avril 1793.
« On a mis, dit Prudhomme, la dernière main à la guillotiae ; on ne saurait imaginer un instrument de mort qui concilie mieux ce qu'on doit à l'humanité et ce qu'exige la loi, du moins tant que la peine capitale ne sera point abolie. On devrait bien aussi perfectionner le cérémonial de l'exécution et en faire disparaître tout ce qui tient à l'ancien régime. Celte charrette, dans laquelle on met le condamné, et dont on fit grâce à Capet; ces mains liées derrière le dos, ce qui oblige le patient à prendre une posture gênante et servile; cette robe noire, dont on permet encore au confesseur de s'affubler, malgré le décret qui défend le costume ecclésiastique: tout cet appareil n'annonce pas les mœurs d'une nation éclairée, humaine et libre. Peut-être même est-il impolitique de laisser un prêtre assister un contre-révolutionnaire, un conspirateui ou un émigré à son dernier moment. L'ascendant de la religion peut porter le criminel à confier des choses importantes à un homme disposé à en abuser par la suite ^ Un autre reproche
> Le tribunal révolutionnaîre s'inqui(?ta plusieurs fois de ce que les condamaés avaient pu confier à leur confesseur ponilanfc le trajet de la prison à l'échafaud. L'abbé Lothringer subit, entre
à faire à ce supplice, c'est que, s'il épargne la douleiir au condamné, il ne dérobe pas assez aux spect^-Aeurs la vue du sang ; on le voit couler du tranchant de la guillotine et arroser en abondance le pavé oij se trouve l'échafaud ; ce spectacle repoussant ne devrait point ôtre offert aux yeux du peuple, et il serait très aisé de parer à cet inconvénient, plus grave qu'on ne le pense, puisqu'il familiarise avec l'idée du meurtre, commis, il est vrai, au nom de la loi, mais avec un sang-froid qvÀ mène à la férocité réfléchie. N'entend-on pas déjà la multitude dire que ce supplice est beaucoup trop doux pour les scélérats qu'on a exécutés jusqu'à présent et dont plusieurs, en effet, ont eu l'air de braver la mort. Le peuple se dégrade en paraissant vouloir se venger, au lieu de se borner à vouloir faire justice. »
Cette impassibilité des victimes, ce calme et ce sang-froid devant la mort n'étaient pas sans exaspérer quelque peu les maîtres de la France ; ils voulaient terroriser et ils ne faisaient peur qu'à eux-mêmes.
autres, un interrogatoire, ic 3 septembre 1793, sur les révélations que lui avait laites, disait-ou, le général Miaczinski, exécuté le 17 mai. Il faut ajouter qu'on demanda au prêtra de révéler seulecîent ce que le condamaô lui avait dit hors de la confession et par forme de conversation.
« L'intrépidité avec laquelle les contre-révolutionnaires que la loi condamne vont à la mort est vraiment incroyable, dit un journal *, et prouve que le crime a ses héros tout comme la verî;u. Le colonel Vaujour se voyant condamné demandait gaîment à ceux qui l'entouraient à quelle heure la cérémonie serait terminée * xi deux heures, lui répondit-on. — Tant pis, c'est ordinairement C heure de mon dîner; maison' importe! je dînerai un peu plus tôt. Il demande de suite plusieurs plats, mange et boit à proportion. L'heure fatale sonne , il n'avait pas encore fini : Je mangerais bien encore un morceau, dit-il à ceux qui venaient le chercher. N'importe, partons! — Parvenu au coin de la rue de l'Echelle, il fut hué par quelques femmes: Telle était ma destinée, dit le patient, que je devais être insulté par la canaille jusqu'à ma dernière heure.
« Le chirurgien dentiste ^disait à haute voix après son jugement : EJi bien! oui, au f... la République, et vive le Roi! Arrivé sur le théâtre, il répéta les mêmes mots, et, se tournant vers l'exécuteur : Allons, guillotine-moi!
« Le vieux Blanchelande, gouverneur de la Marti-
' Le Thermomètre du Jour, 7 mai 1793.
• Autre condamné du même in sir.
nique, ne fit qu'un saut de la charrette sur Téchafaud et mourut avec joie. — Jursau, après sa condamnation, dit en se retirant : les b... qui viennent de me condamner le paieront cher.
« Ce malheureux, avant de recevoir le coup mortel, s'écria trois fois : Vive le Roi! Quel délire! Tous ceux qu'on guillotine dans les départements affectent la même fermeté et bravent la mort, toute hideuse qu'elle est. »
Cette machine si perfectionnée, ce spectacle si attrayant désolaient l'architecte Gisors qui avait été chargé d'aménager les locaux du château des Tuileries en vue d'y installer la Convention, et qui se plaignait de ce que ses ouvriers perdaient un temps considérable et quittaient leurs travaux pour aller attendre au Carrousel l'heure des exécutions *.
L'Assemblée tint sa première séance aux Tuileries le vendredi 10 mai 1793, et tout aussitôt un membre fit la motion de « retirer de la place de la Réunion la machine qui sert à exécuter les jugements rendus par le Tribunal révolutionnaire ». Cette proposition ne fut pas adoptée ; mais la Convention décréta seulement que la municipalité de Paris serait invitée à choisir un autre lieu pour l'exécution des jugements du Tribunal. Les dépu-
* Archives nationales: F 13
tés consentaient bien à ordonner la besogne, mais ils ne voulaient pas en être témoins; dès le lendemain l'échafaud était reporté à la place d^ la Révolution; il devait y rester pendant treize mois ^
Cette fois, on ne le dressa pas, comme au 21 janvier, enlre les restes de la statue de Louis XV et l'entrée des Champs-Elysées : on l'établit, du contraire, entre ce piédestal et le jardin des Tuileries, Les gravures de l'époque assez nombreuses, qui représentent soit la mort de la Reine, soit quelque autre exécution, sont peu documentées et ne concordent point entre elles sur l'emplacement exact de la guillotine. Les historiens ne s'enlendent pas mieux sur ce point de détail. Lamartine, qui n'hésite pas généralement à sacrifier la vérité à une
' Il y a une correspondance bien curieuse, au point de vue des mœurs de l'époque, entre Hanriot et Fouquier-Tinville.
Hanriot aurait voulu pouvoir, des fenêtres de son état-major, à l'hôtel de ville, comme Lebon, à Arras, assister aux exécutions des malheureux que le Tribunal révolutionnaire faisait guillotiner. 11 demanda qu'on fît dresser l'échafaud sur la place de Grève oVi on n'exécutait plus que les faussaires et les coupables de crimes de droit commun, ce qui était insuffisant pour ses distraction'? personnelles. Fouquier lui répondit que le Tribunal avait choisi la place de la Révolution parce qu'il fallait premièrement que les conspirateurs soient vus le plus possible; en second lieu, qu'ils soient exécutés à peu de distance de la Convention. C'était, on Je voit, à leur qualité de soi-disant coupables de crimes politique!» que les condamnés devaient l'honneur d'être envoyés place do la Rév/»lution.
Archives nationales : AF " 38. Etude sur Fauché, par M. le comte de Maatbl.
belle phrase, met l'instrument du supplice à l'eni^foit « oij la fontaine jaillissante la plus rapprochée de la Seine semble aujourd'hui laver éternellement le pavé ». D'autres le placent au centre même de la place, à l'endroit où s'était élevée la statue équestre de Louis XV. C'est une erreur. Cette statue avait été renversée le 12 août 1792, mais le piédestal était resté debout, et l'on y avait élevé, pour remplacer l'image du roibien-aimé, une statue assise de la Liberté *, à laquelle M""* Roland adressa son dernier salut et son dernier mot. Les curieux se massaient de préférence sur les deux terrasses du jardin des Tuileries, près des Renommées de marbre qui ornent encore l'entrée du jardin; de là ils dominaient le lieu du supplice. Il y avait même un restaurant installé dans l'ancien logement du suisse du Pont-Tournant, et on l'appelait le Cabaret de la Guillotine. On a dit, mais c'est un détail qu'aucun contemporain, je crois, n'a rapporté, que la carte des plats, offerts par cette guinguette à ses clients, portait, écrite au verso, la liste de la fournée du jour.
* < Au citoyen Girardin, peintre, pour le payement d'un mémoire d'ouvrages faits pendant les mois de floréal et prairial à la statue de la Liberté de la place de la Révolution, 3,625 1. 78 s. » (Archives nationales : F>3 280.)
La foule était ordinairement grande autour de l'échafaud. Il y avait là de tous les mondes : des bourgeois, des militaires, des muscadins, des •femmes, beaucoup d'espions de police, très peu d'ouvriers. Les députés n'y venaient guère, et pour cause ; cependant Dulaure nous dit qu'il cherchait à se familiariser avec la vue du supplice *.
« Robespierre, lui, ne paraît pas avoir éprouvé la moindre répulsion pour ce terrible instrument, objet de dégoût et d'horreur pour presque tout le monde. Loin d'en fuir la vue, il passait pour le contempler fréquemment ; on aurait presque dit qu'il y trouvait du plaisir, car il s'arrêtait, dit-on, quand sa promenade l'amenait au bas des Champs- Elysées. Gela n'est guère en harmonie avec les sen-
* Fragments de mémoires inédits publiés par la Revue rétro»peclive (1840).
timents àH humanité et de sensibilité qu'il afifectait et dont il parlait à tout instant ^ »
Cependant, quand les victimes étaient obscures et en petit nombre, les spectateurs étaient assez clairsemés : d'ailleurs, l'heure des exécutions variait suivant la durée des séances du tribunal, et bien des gens se contentaient d'aller voir les charrettes dans la rue Saint-Honoré. C'était là qu'avait lieu le vrai drame. C'était là qu'on pouvait assister de près à la lente agonie de ceux qu'on traînait à la boucherie. Elles existent encore pour la plupart, les vieilles et hautes maisons de cette voie douloureuse, qui ont vu passer tant de malheureux liés aux ridelles du visà-vis de maître Sanson. L'affreux cortège débouchait de la rue du Roule et s'engageait à gauche de la rue Saint-Honoré. Il y a là, en face de ce tournant étroit oii l'encombrement des curieux était toujours énorme à cause du voisinage des Halles, une maison Louis XIV avec un des plus beaux balcons de Paris. Un peu plus loin est la fontaine de VAi^bre sec. Charlotte Corday, qui, curieuse, profitait du long parcours à travers les rues pour voir Paris qu'elle ne connaissait pas, jeta sans doute un regard à ce monument d'un
* Etude sur Fouché, par le comte de Martbl.
joli style rococo. Puis voici rOratoire : bien des fronts de condamnés ont dû se relever en passant devant cette église, bien des prières suprêmes ont dû monter vers ce noir portail. C'est là, dit-on, que. au moment où l'on conduisait la Reine à l'échafaud, une mère, dans la foule, éleva au-dessus des têtes son enfant, un petit garçon blond, de l'âge du Dauphin, qui envoya un baiser à la pauvre femme qui allait mourir. Devant le Palais-Égalité la foule était toujours houleuse et serrée : on était bien là pour voir. Sur les marches de Saint-Roch on était mieux encore ; aussi les curieux s'y installaient-ils longtemps avant le passage des charrettes. Au 16 octobre, le perron de l'église était noir de monde. Une femme, postée à l'extrême bord d'un des massifs de maçonnerie qui se trouvent là, cracha dans ses mains et tâcha de lancer sa salive jusqu'à la Reine. Ce qui a pu faire croire que Marie- Antoinette s'aperçut de cette lâche insulte, c'est qu'à ce moment, bien qu'elle eût les mains liées, elle tourna le dos à toute cette canaille. Précédant la charrette, qui menait la Reine à l'échafaud, un officier de la garde nationale, l'épée à la main, levait et inclinait alternativement Bon arme pour inviter le public à garder le plus profond silence, « L'air solennel et pénétré
de sa mission, la gravité de sa marche, la douleur concentrée du héraut delà mort, la majesté de sou geste, tout imprimait à ce spectacle une horreur indicible et poignante ^ »
Celui qui, tout enfant, u été témoin de ce fait avait conservé du passage des charrettes un autre souvenir non moins poignant. « Gomment, à l'âge que j'avais^, me suis-je trouvé là ?... Ce sont de ces choses que je suis réduit à classer parmi les énigmes de ma vie. Quoi qu'il en soit, je l'ai vu, ce tombeau roulant ; il était rempli de malheureux qui allaient à la mort... tous hommes. L'un d'euv 'je reproduirais sa figure avec ses angoisses avant qu'il eût parlé, et sa résignation lorsqu'il se fut écrié) : « Y a-t-il quelqu'un qui veuille aller rue de la Vieille -Draperie^ «• 16? — Moi^ » répondis-je par un mouvement de pitié que je ressens encore, et sous les yeux de la foule qui n'osait m'approuver. — « Merci^ jeune « homme^ ajouta-t-il, allez dire à ma femme et à « mes enfants que je meurs en les aimant^ et « qif'ils se consolent. — fy cours^ » lui dis-je en m'élançant du côté que l'on m'indiqua; etj'al-
1 Caiarles Maumci, Bittoirt an9edotique du théâtre et de la iitté" mtyre, 1856.
* Charles Maurice était né en 1182.
lai m'acquitter de ma promesse comme un pauvre enfant tout attendri, mais ne comprenant ni les motifs de ce drame, ni la difficile g; :ndeur du rôle qu'il venait d'accepter. »
Comme on n'irait pas chercher dans le journal de Charles Maurice des anecdotes sur la Révolution, cueillons-y encore celle-ci qui rectifie un fait avancé par divers historiens. « On a dit qu'en allant à la mort les Girondins chantaient le fameux hymne : Mourir pour la patrie /... C'est une erreur. D'abord ces infortunés, dont la tenue et le courage étaient admirables, ne pouvaient se sentir inspirés par le cadavre de Valazé placé sur une charrette particulière. Deux seuls entre tous, Duprat et Mainvielle, se sont soulevés en passant devant la rue Saint-Roch, et ont fait entendre le premier couplet de lOi Marseillaise. Ils continuaient, lorsqu'un enfant de onze ans, qui, seul aussi peutêtre, les écoutait avec cette sorte de prédestination dont le mot est : « Regarde pour te souvenir ! » les perdit de vue et demeura terrifié sur la place. Cet enfant, c'était moi. J'avais onze ans et sept mois. A cet âge, la mémoire est déjà forte. Le collège de M. Hix, dont je faisais partie, avait pour quelques jours renvoyé ses écoliers à leurs parents, et le hasard voulut que l'épouvantable spectacle vint
frapper ma jeune imagination pour ne jamais s'en effacer. Quant au cliant Mourir pour la Patrie ! il est, on le sait, l'ouvrage d'un jeune homme de vingt-quatre ans, nommé Girey-Dupré, rédacteur du journal le Patriote français^ et qui en a expié aussi la généreuse inspiration. Gela se bornait à un seul couplet, que son brave auteur avait composé avant de se rendre au tribunal, et qu'il a chaulé depuis la prison jusqu'à l'échafaud. En voici la reproduction exacte ;
Pour nous que! triomphe éclatant j
Martyrs de la liberté sainte,
L'immortalité nous attend,
Dignes d'un destin si brillant,
A l'échafaud marchons sans crainte,
L'immortalité nous attend.
Mourir pour la Patrie ! {bis)
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie |
Après la réaction on a ajouté des couplets à celui-ci, pour en faire un hymne national, et les chanteurs des rues en ont assez longtemps propagé la mémoire. »
Peu à peu, cependant, le quartier Saint-Honoré 86 lassa du spectacle quotidien qui lui était offert. Le passage des charrettes paralysait entièrement
le comitierce à certaines heures de la journée. Dès que le sinistre cortège approchait, les boutiques se fermaient, la rue appartenait à la plus vile populace. D'abord les crieurs apparaissaient, annonçant la liste des condamnés, fraîchement imprimée; les groupes se formaient, stationnant le long des maisons, hurlant des obscénités ou chantant des refrains révolutionnaires; les fenêtres hautes se garnissaient de curieux : tout à coup, l'on criait : Les voilà ! Et, escorté d'un groupe de gendarmes, apparaissait le carrosse à trente-six portières. Les patients, les mains liées derrière le dos, les pieds nus ou chaussés de larges souliers ou de pantoufles, y étaient placés, attachés aux ridelles, se faisant vis-à-vis. Chaque charrette contenait cinq à six condamnés. Quand il n'y avait qu'une ou deux victimes, elles étaient tournées de façon à ne pas voir les chevaux. On sait que la Ueine, sortant de la Conciergerie et arrivée sur la charrette, enjamba assez lestement la planche qui, posée en travers, servait de banc, et s'assit face en avant ; Sanson la fit se relever et s'asseoir le dos tourné à l'attelage. La durée du trajet variait de trois quarts d'heure à une heure et demie.
La place de la Révolution ïie présentait point,
non plus, un aspect bien réjouissant. Au mois d'août 1793, le Conseil général de la Commune avait arrêté que la guillotine y resterait dressée en permanence jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, « à l'exception néanmoins du coutelas que l'exécuteur des hautes œuvres sera autorisé d'enlever après chaque exécution ». Cet épouvantait interrompait singulièrement la perspective de la grande avenue des Tuileries. Autour de lui, le sol était toujours imprégné de sang, au point que la trace des pieds des passants qui avaient traversé la place se reconnaissait bien au loin et jusque sur le pavé de la rue de Bourgogne. Cela, non plus, ne plaisait qu'à demi aux habitants du quartier Aussi, après la fête de l'Être Suprême', le 25 prai-
* La guillotine fut d'abord dressée sur la place de la Bastille ; mais elle n'y resta qu'un jour. « Le 26 genninai, la trésorerie a payé au citoyen Prud'homme la somme de 52 livres pour avoir fourni de l'eau et du sable pour lo,ver et couvrir le sang des vie times pérics place de la Révolution, la veille de la fête en l'honneur de- l'Être suprême. »
« Cela doit être noté dans les préparatifs de la fête... Le citoyen Prud'homme trouva du sang tout frais. Cétait celui de douze administrateurs du dépai teraeut des Ardennes, condamnés le jour même par le tribunal révolutionnaire ; c'était le sang d'un nommé Thézut, ex-noble ; c'était le sang d'un enfant de dix-huit ans, volontaire dans le 9" régiment d'artillerie légère ; c'était le eang, enfin, d'un certain Lecoq, domestique de Rolrind, coupable d'avoir apporté un cahier de musique à M"" Roland dans sa prison. L'agent-voyer et sas ouvriers trouvèrent sous la flaque encore fraîche, une rouille plus tenace, faite du sang des milliers
rial an II, jugea-t-on convenable de transporter l'échafaud à l'autre extrémité de Paris, à la barrière du Trône-Renversé^
de victimes royalistes, fédéralistes, dantonistea, hébertistea immolées pendant une année sur cette place. » Artiice de M. Anatole France. Voir le Temps de juillet 1892.
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