‹ La guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la révolution, d'après des documents inédits tirés des archives de l'étatChapitre 21 sur 27 · L*ÉCHAFAUD EN VAUDEVILLES · texte numérisé non relu

L*ÉCHAFAUD EN VAUDEVILLES

maient leurs auteurs. Dans le Chansojmier de la Montagne * se trouvent de charmants couplets dans le genre de celui-ci:

On verra sur tous les chemins La troupe révolutionnaire; La guillotine la suivra, Les magasins on fouillera.

Celui qui se mutinera,

On fera sa fête

En coupant sa tête {bis).

Nous croyons devoir recueillir aussi cette ciianson SU" la mort de la reine ;

Contre Antoinette la veuve

La France ne fit qu'un cri ;

Elle subit la même épreuve

Que le Sire son mari...

A mater cette ex-reine

Le fer n'a point réussi : -

La Majesté souveraine

S'y montrait en raccourci •,

Il fut de mode, parmi les condamnés, de rimer

1 Recueil de chansons, vaudevilles, pots pounns et hymnes patriotiques, par différents auteurs. Paris, Favre, Van deuxième de la République française une et indivisible, in-[8.

2 La Révolution en vaudevilles, 2 tomes en 1 volume. Paris, l'an III, ia-18, avec une gravure représentant la Prise de la Bastille.

quelques vers badins avant d'aller à la inorl ; cela, s'appelait faire sa chanson dé guillotiné. Tout le monde connaît le fameux Voyage de Provins qu'écrivit après sa c//ndamnation le Girondin Ducos. Il en est une autre plus ignorée, due au fougueux montagnard Louis-Bernard Magnier. Tels sont, du moins, les prénoms que lui donne son acte de naissance; mais il avait obtenu par une loi spéciale, le 11 juin 1791, d'être autorisé à changer ce banal Louis-Bernard en Lepelletier- Brutus-Beaurepairé ^ Ce Magnier, originaire de Guise, était une sorte d'écervelé qui s'était révélé en Bretagne comme l'un des plus sanguinaires agents du Comité du Salut public -. Traduit en prairial an III devant la Commission militaire, il fut amené à pied à Paris et s'occupa immédiatement à écrire sa Chanson de guillotiné : en voici quelques couplets :

Je m'en vais de Rennes â pied , Convenez-en, la chose est dure.

Le Sénat n'avait pas pensé De m'accorder une monture.

• Cette folie n'était pas un fait isolé à l'époque de ïo. Révolution. La fille du ministre Lebrun avait été baptisée civiquement : Viektire-Constitution-Jemmapes-Durnouriez Lebrun.

^ Voir, sur Biutus Magniet, Les derniers Montagnards^ 4« VA. }. Cujtsrnx.

l'échafaud en vaudevilles 303

Voyez à présent Qu'il est prévoyant !

Je vais au supplice eu voiture!

Air des Ports à la hodjî

Demain Sanson, d'un air benêt, Me dira .' « Faut que je tonde ; Tu pourras, l'ami, s'il te plaît, Terroriser dans l'autre monde. »

Air : Bonsoir, la compagnie 1

Je suis d'autant mieux consolé Que je me vois sacrifié

Pour ma chère patrie.

Voilà la planche qui m'attend< Je vais m'y présenter gaiement; Plus de tourment, plus d'agrément;

Bonsoir, la compagnie I

D'ailleurs, Brutus Magnier en fut pour ses frais de poésie : il ne fut condamné qu'à la déportation à Sinnamary, d'où, par suite du décret d'amnistie, il revint, au bout de deux ans, calmé sans doute et assagi, car il ne joua plus aucun rôle dans les événements qui suivirent;

Il ne faut pas oublier, non plus, cette scène comique mélangée de cbant et de parlé, qui a trait à la mort du Père Duchesne^

L' cabriolet du Ponl-aux-choux Vous train' avec dix-huit grigoux.

Hébert, c' patriote d' bricole Qui s' trouvant pris comme un goujon N' parlait plus de faire une motion.

(Parlé) C'est pas étonnant ça: y voulait bien jaspiner, mais...

La fille à Guillotin

L'y tombant su' 1' béguin

L'avertit qu'il n'a pas la parole ♦.

Une autre se chantait sur un air de cantique :

Il obtiendra sa guérison Ma guingueraingon, Il obtiendra sa guérison En faisant dévote oraison A la sainte Guillotinette Ma guingueraingette.

Gela n'est que doucereux; mais vous représentezvous quel pouvait être le poète qui traçait des vers comme ceux-ci!

J'achèterais des têtes Sij'avais les moyens.

J'en porterais en fête Une dans chaque main.

' La Révolution en vcatdeuilUa,

l'échafaud en vaudevilles 305

Vive la Guillotine Qui fait si bonne mine Et qui coupe si bien Le cou à tous ces chiens I

Mes beaux aristocrates, Dans le sac à Sanson Crachons, crachons • I

ï Enfin indiquons seulement ici, pour mémoire, une autre chanson de l'époque, intitulée la Guillotine de Cythere, C'est une composition trop licencieuse pour que nous puissions en citer même un couplet.

Sans doute, on croirait que la facétie macabre ne peut être poussée plus loin; pourtant, on vit plus horrible encore. Le vent de folie qui passait sur la France avait à ce point troublé les cerveaux que la guillotine eut ses amoureux et ses fidèles. Il y eut la religion de Véchafaud. Nous avons déjà vu que des bourreaux amateurs s'étaient présentés pour purger le sol de la République des royalistes qui la souillaient. Un fait presque semblable se passa au sein même de la Convention. Le 17 germinal an II (7 avril 4794), un citoyen se présenta à la barre de l'Assemblée et offrit une somme qu'il destinait, dit-il, aux frais d'entretien et de réparation de la guillotine. Le Moniteur \ qui mentionne cette proposition, ajoute que les plus violents murmures interrompirent le pétitionnaire-

1 Du iSgeriniritU.

On lui ordonna de vider la barre et on chargea la Comité de Sûreté générale d'examiner sa conduite.

En s'indignant ainsi, l'Assemblée faisait vraiment preuve de bien grande pudeur ; elle était, d'ordinaire, moins susceptible. Si la Révolution avait sus cité de si répugnants enthousiasmes, la Convention ne devait s'en prendre qu'à elle-même. Les représentants en mission, les membres des comités eux-mêmes avaient tout fait pour élever l'échafaud à la hauteur d'une institution vénérable.

Dans une lettre du 27 brumaire an II, Gâteau» administrateur des subsistances militaires, parlant de Saint-Just, disait :

« Il a tout vivifié, ranimé, régénéré, et, pour achever cet ouvrage, il nous arrive de tous les coins une colonne d'apôtres révolutionnaires, de solides sans-culottes ; Sainte Guillotine est dans la plus brillante activité^ et la bienfaisante terreur produit ici, d'une manière miraculeuse, ce qu'on ne devait espérer d'un siècle au moins, par la raison et la philosophie. Le moment de la justice terrible est arrivé, et toutes les têtes coupables doivent passer sous le niveau national. »

Gâteau, l'auteur de cette lettre, avait pour cachet une guillotine, dont l'empreinte est encore ■ur la cire qui scellait une de ses lettres. Cet éner-

gumène était de Blérancourt ; il était depuis longtemps l'ami intime de Saint-Just. Appuyé sur l'autorité de ce dernier, fort de leurs relations et, de plus, aidé par Tuillier, aussi de Blérancourt, l'ami et le secrétaire bien connu de Saint-Just, il avait terrorisé les habitants du département de l'Aisne. Ils furent arrêtés tous deux à Paris, le 11 thermidor an II, comme complices de Robespierre et de Saint-Just.

Mais, dès que la Terreur ne fut plus à l'ordre du jour. Gâteau renia Sainte Guillotine. « Il est vrai, écrivait-il, que ce langage dégoûtant, dont la seule réminiscence empoisonnera jusqu'à mon dernier souffle, appartient aux situations, aux circonstances, aux choses et aux hommes de ce temps d'opprobre et de calamités, et qu'il calomnie horriblement mes principes, mes sentiments, ma conduite et mon cœur; car celui-ci ne me reproche pas plus une goutte de sang, ni même une larme, que ma conscience, une injustice et une obole. J'ai servi ma patrie avec un zèle brûlant et avec ' loyauté. »

Sur cette défense éloquente et énergique et après une détention de plus de quatorze mois, Gâteau fut mis en liberté le 26 vendémiaire an IV, en exécution d'un arrêté du Comité de Sûreté gêné-

raie de la Convention nationale. Il mourut en 1815, chef de bureau au ministère des finances. Son ami Thuillier était mort en brumaire an III, pendant sa détention.

Les mots de Sainte Guillotine étaient d'ailleurs d'usage courant; dans certaines villes, à Brest par exemple, on avait dressé, nous l'avons dit, en face de l'échafaud une sorte de pyramide en bois, recouverte de rochers simulés: c'était l'emblème de la Montagne^ et les exécutions semblaient être ainsi une cérémonie d'un culte nouveau ; à Orange, l'accusateur public avait eu la même idée et il en était fier.

« Tu connais, écrivait-il, la position d'Crange. La guillotine est placée devant la montagne. On dirait que toutes les têtes lui rendent, en tombant, l'hommage qu'elles méritent : allégorie précieuse pour de vrais amis de la liberté. Les deux Ghiere, prêtres, sont au nombre des conspirateurs punis. Ça va et ça ira! »

A Paris même, lors de la fête de l'Etre suprême, l'instrument des supplices fut simplement dissimulé sous des tentures de velours bleu, semées de bouquets de roses, et toute la Convention, tous les pouvoirs publics défilèrent tranquillement devant lui, associant ainsi la guillotine à une solennité soi-

WO LA GUÎLLOTINE PENDANT LA RÉVOLUTIOH

disant religieuse. Ces gens avaient le culte du sang : on connaît le mot d'Amar disant, lors des exécutions en masse qui suivirent l'affaire de Cécile Renaud : « Allons au pied du grand autel voir célébrer la Messe rouge ! » Pourquoi donc simulaient-ils l'indignation quand ils faisaient école. L'exemple venait d'eux ; ils donnaient le ton, et les apôtres qu'ils invoquaient dans les provinces se contentaient de les imiter, bien paiement. Prud'homme cite à ce sujet une lettre de Giraud à un membre du Comité de Salut public ; cette élucubration peut passer pour la merveille de ce genre.

« Je citerai toujours Paris, car Paris peut servir de modèle à tout. A Paris donc, l'art de guillotiner a acquis la dernière perfection. Sanson et ses élèves guillotinent avec tant de prestesse qu'on croirait qu'ils ont pris des leçons de Gomus, à la manière dont ils escamotent leur homme ; ils en ont expédié douze en treize minutes. Envoyez donc à Paris l'exécuteur des hautes œuvres de Marseille pour faire un cours de guillotine auprès de son collègue Sanson, car nous n'en finirons pas. Tu dois savoir que nous ne te laisserons pas manquer de gibier de guillotine et qu'il en faut expé-

dier un grand nombre. En outre, je ne voudrais pas que tu fis (.v/c) accompagner ces bougres-là avec un tambour, mais avec une trompette, ce qui annonce mieux la justice du peuple. Il faut suppléer à la promptitude de la guillotine pour électriser le peuple en conduisant ses ennemis à l'échafaud^ Il faut que cela soit une espèce de spectacle pour lui. Les chants, la danse doivent prouver aux aristocrates que le peuple ne voit de bonheur que dans leur supplice. Il faut, en outre, faire en sorte qu'il y ait un grand concours de peuple pour les accompagner à l'échafaud. »

A Paris, la guillotine était de toutes les fêtes. Le 21 janvier 1794, on entoura l'échafaud de la place de la Révolution d'autant de poteaux que la République comptait de départements. Chacun de ces poteaux était surmonté d'un écusson au milieu duquel on lisait le nom d'un département. On dansa, et le peuple nomma cette fête le bastringue des départements. L'air qui fut composé exprès pour cette circonstance se conserva longtemps après le 9 thermidor, et, comme il était fort joli,

1 A Orange les charrettes étaient précédées d'un tambour qui jouait le pas de la mort, marche funèbre, et l'échafaud était décoré de drapeaux tricolerea I

312 LA GUILLOTINE PEiNDANT LA RÉVOLUTION

on l'adopta dans tous les bals, même dans ceux du grand ton, même dans ceux à la victime. La première conire-danse, dans chaque quadrille, était toujours la contre-danse du bastringue*.

Je ne vois vraiment pas après cela ce qui a pu étonner et faire crier à l'impossible, lorsqu'un chroniqueur a rapporté certains passages des litanies de la guillotine :

Sainte guillotine, protectrice des patriotes, priez pour nou^

Sainte guillotine, effroi des aristocrates, protégez-nous.

Machine aimable, ayez pitié de nous.

Machine admirable, ayez pitié de nous.

Sainte guillotine, délivrez-nous de nos ennemis.

* G. Duv.VL, Souvenirs de la Terreur

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