CHAPITRE V LE PRÉJUGÉ
La grande Eficyclopédie., publiée au xviii* siècle sous le patronage de Diderot et des philosophes, et qui était réputée devoir détruire tous les préjugés, contient ces lignes, à propos de l'exécuteur : « Le nom odieux du bourreau est, aujourd'hui, comme autrefois, une flétrissure pour celui qui le porte, et le sera tant qu'il désignera un homme qui en étrangle ou en roue publiquement un autre. Ceci n'est plus fondé sur l'opinion, il l'est sur la force impérieuse de l'instinct qui abhorre tout meurtrier qui ne l'est point à son corps défendant ; ce qui prouve en même temps que la peine de mort est contre nature et passe les pouvoirs de la société. »
Laissons de côté cette conclusion qui passe, elle, les modestes prétentions de ce livre, où l'on a eu
soin de n'avancerque des faits etde ne produire, sans discussion, que des documents ; ne retenons que cet aveu, écrit à une époque où il était de bon ton de n'admettre point les vieux préjugés, c'est que l'horreur qu'inspire le bourreau est un sentiment naturel, instinctif et irraisonné.
Ce n'est pas que cette assertion ne puisse, à son tour, se discuter ; sans remonter aux origines du monde, il est certain que, chez les Grecs et chez les Hébreux, l'exécuteur des jugements de mort était un fonctionnaire considéré à l'égal des juges ; il est vrai que, dans la Grèce républicaine, à l'époq^ue oîi Aristote plaçait le bourreau au rrr-g des magistrats, celui-ci ne prêtait qu'un concours indirect aux exécutions : il se contentait de préparer la ciguë et la présentait au condamné, qui s'immolait lui-même. Quoi qu'il en soit, il serait hors de propos de suivre cette question à travers les âges, et de rechercher quelle place les diverses civilisations ont assignée à l'homme chargé de mettre à mort ceux que les tribunaux ont reconnus coupables. Qu'il nous suffise de connaître ce qu'étaient en France les exécuteurs avant lia Révolution, et quel changement ce grand mou- (vement philosophique et politique a pu apporter à leur situation.
Il n'est point de fables qu'on n*ait accréditées sur ces parias. Une tradition, si fortement enrar cinée dans l'esprit du peuple qu'elle persiste encore aujourd'hui, veut que, lorsque le bourreau remplit maladroitement son office et manque le condamné, il doit prendre la place du patient. J'ignore quelle est l'origine de cette croyance. Toujours est-il qu'elle eut quelquefois de terribles conséquences pour l'exécuteur.
On lit dans le tome XÎII du registre des délibérations de la municipalité de Tours :
« Le lundi, 11 février 1488, un faux monnayeur nommé Loys Secrétain, convaincu de fabrication de fausse monnaie, fut condamné par le bailli de Touraine « à être bouilly, trainé et pendu sur la place de la Fère-le-Roy ».
L'exécuteur de justice, nommé Denis, amena « le dit Loys sur un échaffault auprès de la chaudière et le lia de cordes par les jambes et par le corps» lui fit dire son in manus^ le poussa et le jeta la tète la première dedans la chaudière pour bouillir ; incontinent il y fut jeté, les cordes lâchèrent tellement, qu'il revint deux fois sur l'eau, criant miséricorde, ce voyant, le prévôt et quelques habitants,
Rochard, Périgault, etc.. se prirent à frapper sur le bourreau en disant: '< Ha, traître, tu fais languir ce pauvre pécheur, et fais un grand déshonneur à la ville de Tours ! » L'exécuteur voyant la colère du peuple, voulut effondrer par deux ou trois fois ledit malfaiteur avec un grand croc de fer ; incontinent plusieurs, croyant que les cordes avaient été rompues par miracle, s'émurent à haute voix, et, voyant que ledit faux monnayeur ne souffrait aucun mal, ils s'approchèrent du bourreau couché le visage contre terre, et lui donnèrent tant de coups qu'il mourut à la place même. Charles VIII fit grâce aux habitants accusés d'avoir occis le bourreau. Quant au faux monnayeur, on l'emporta en l'église des Jacobins, où il se mussa si tellement qu'il ne se oserait jamais plus se manifester. »
Un fait du même genre faillit se passer, plus de quatre cents ans après, dans une circonstance semblable. C'était à Bruges, chef-lieu du département français de la Lys, enl806.L'exécuteur avait à mettre à mort quatre condamnés, dont une jeune fille ; sans doute, n'était-il pas très familier avec le maniement de la guillotine ; il était d'ailleurs fort âgé ; c'était un nommé Bongard, ancien rifleur à Fo •• bach, en Lorraine. J'ai là les procès-verbaux qui
constatent sa maladresse; ils contiennent des détails si horribles qu'il serait répugnant de les mentionner. La fille condamnée, une nommée Isabeau Hermann, âgée de vingt-deux ans, s'était, en arrivant sur l'écliafaud, jetée à genoux pour demander pardon à la foule du scandale qu'elle avait donné par sa vie déréglée : ceci commença par émouvoir les spectateurs. Au moment de l'exécution, le bourreau fit preuve de si peu de sang-froid qu'il se passa une scène d'horreur inénarrable : la foule hurlante se précipita sur l'échafaud ; de tous côtés, on criait qu'il fallait lapider l'exécuteur : il ne dut la vie qu'à l'intervention de la force armée qui entourait la guillotine, et qui fut obligée de protéger Bongard contre l'indignation populaire. L'huissier Van-der-Meulen, en signalant ce fait, ajoute : « Je ne sais pas comment d'autres malheurs ne sont pas arrivés ^ »
Il s'en fallut de peu, on le voit, que la population de Bruges n'agît, en 1806, de la même façon que celle de Tours, en 1488. Certains préjugés ont la vie dure.
Il est une autre croyance, si bien invétérée celle-là qu*^elle est devenue pour la masse une certitude : à
1 Archives nattonales : BB3 212.
savoirque l'emploi de bourreau était forcément héréditaire; combien de touchants récits n'a-t-on pas brodés sur cette légende ! L'histoire de l'exécuteur qui se trouve mal au moment de remplir son office et qui préfère une prison perpétuelle à la répugnance insurmontable que lui cause la vue du sang n'a point d'autre origine. Il faut en rabattre. Jamais une si monstrueuse hérédité n'a été inscrite dans nos lois ; de fait, elle exista fréquemment. Mais il faut bien dire que, si l'autorité fut toujours portée, avec raison, à nommer aux places vacantes les fils, les gendres ou les neveux d'exécuteurs, c'est que ceux-ci s'empressaient de faire valoir ce qu'ils appelaient leurs droits. Il n'exista jamais, est-il besoin de le dire, un seul exécuteur malgré lui, et quelque attrait qu'une telle psychologie puisse avoir pour les romanciers, on doit reconnaître que c'est là un phénomène qui ne s'est point encore présenté jusqu'à présent. Même on pourrait avancer que ce n'est point sans une certaine vanité qu'ils remplissaient leur office ; quelques-uns le considéraient comme un sacerdoce et recevaient le glaive homicide de leurs aïeux aussi fièrement qu'un gentilhomme tout glorieux de Vépée de ses pères.
J'ai feuilleté et parcouru attentivement la masse
énorme de documents, de demandes !e places, de sollicitations émanant des exécuteurs de 1790 à 1820, qui se trouvent aux Archives nationales; sous les doléances obligatoires de la forme, sous les lamentations qu'ils se croient forcés de faire au sujet du terrible métier qu'ils exercent, je n'ai trouvé nulle part un mot sincère de répugnance ou d'iiorreur.
En prairial an V, le commissaire du Directoire exécutif près les tribunaux civils et criminels du département de l'Aisne écrivait au vieux Desmorets, un bourreau octogénaire qui avait près de soixante ans d'exercice :
« Est-il vrai, citoyen, que vous renoncez aux fonctions d'exécuteur des jugements criminels de ce département. Je vous prie de me répondre sur la marge ci-contre.
Salut et fraternité.
Ch. Levoibieu. »
Et le bourreau répondit:
« Il n'est pas vrai que j'aie jamais parlé de renoncer à mes fonctions. J'y suis né et j'y veux mourir. Salut.
Desmorets *. »
1 Archives nationales : BB^ 207. Desmorets mourut 4 un âge
Telle est la note, moins franche, plus déguisée d'ordinaire, mais générale. Les exécuteurs tenaient tant à leurs fonctions qu'ils redoutaient les concurrents qui pourraient surgir, à l'égal d'un fonctionnaire qui flaire pour sa place un compétiteur.
La lettre suivante de la femme Sanson est, sous ce point de vue, un document à citer :
« Tours, ce 26 brumaire l'an IV de la République une et indivisible.
Citoyen,
« Ne serait-il pas à propos de vous faire connaître les deux individu concuran qui se présente pour remplire la place d'exécuteur département dindre et Loire, tours.
« Les deux Gille, Berge, cousm germin l'un cy devant exécuteur d'Amboisse et l'autre de Chinon
« Le premier homme sans conduite et estant toujours pris de vin, au moins qu'il soye envc-yé dans un département ous il ni a pas de vin, car il est dans la plus grande misère et patriote.
« Pour berge ^ de Ghinont, il loge chez lui et fait un petit comerce lorceque les brigands sont venus
très avancé et lut remplacé par un VermeiUe, de Csjafe(Sai> 'W était son neveu.
> Berge.
LA FLÉTRISSURB G21
à Chinon, il s'empressa dans resevoir une 30*""", en leur déîjignan les caves des bon patriote qu'il fure pillié pour ce soulé avec heux, de plus disant qu'une 12"'°^ d'homme comme lui feres dancé les administrateurs du distrique, propos pour le quel et autre a été tenu 8 mois, et dont il a obtenu son élargissement sans jugement depuis le 9 thermidor.
« Comme je voué une aine implacable aux ennemis de la chose publique, je serre ma patrie en vous en prévenant.
« Salut et fraternité,
Femme Sanson. »^
« Mon marie quie est absant pour remplire l'exercice de ses fonctions quoy que malade vous prie de ne point loublié car il lui est impossible que nous résistions au frais de voyage ous qu'un cheval ce loue 100 livres par jour. Sa nouriture ici cy que celle du cavalier, vas a plus de 300'. ce qui fait 400' par jour total pour les 3 jours, 1,200", et le Comité des finances nous accorde en tout 72'.
« Nous sommes bien tôt sans resource ayant vandu notre arjanterie pour subsisté, les voyages nous ayant ruiné et encore deux assasin de condamné pour deux disctrique diféran. »
On a dit enfin qu'il était interdit aux bourreaux de prendre en mariage une femme n'appartenant point à une famille d'exécuteurs ; que, lorsqu'ils avaient une fille en âge d'être mariée, ils devaient la faire afficher à la porte de leur maison comme une marchandise ; que leurs lettres de commissions, les ordres écrits qui leur étaient destinés, les sommes d'argent, montant de leurs appointements, ne leur étaient point remises de la main à la main, mais qu'un greffier les jetait à terre où ils étaient forcés de les ramasser à genoux ; on a dit que, sous l'ancienne monarchie, les exécuteurs étaient astreints à porter un costume spécial ; qu'ils habitaient une maison isolée et peinte eji rouge, loin de la ville ; ce sont là des exagérations évidentes de quelques faits dénaturés par l'imagination populaire. En général, les bourreaux épousaient qui ils voulaient, mariaient facilement leurs filles quand ils avaient une dot à leur donner, et habitaient où bon leur semblait. Pourtant, dans les provinces d'Alsace et de Lorraine, où les bourreaux étaient, moins encore qu'ailleurs peut-être, au ban de la population, ils avaient place à part à Tcglise et au cimetière. Jacob Schild, maître des hautes et basses œuvres à Bouquenon (Saar-Union), quitta son office le 18 janvier 176;^, « après avoir
obtenu par grâce du Roi dea lettres patentes de réàabfi'ité^ ». Lorsque, dans une boutade fréquemment citée, Richelet a dit que le bourreau de Paris était l'un des personnages les plus en vue, les plus fêtés de la société parisienne, que les grands seigneurs prenaient place à sa table, et que les beaux esprits de l'Académie lui dédiaient leurs ouvrages, il a prétendu faire une plaisante satire qu'on a eu tort de prendre au sérieux ; ce qui est certain, c'est que tout ce qui touchait au bourreau inspirait, au xvn' siècle, comme aujourd'hui, une vive répulsion. On en trouve une preuve dans la Muse historique de Loret, qui raconte la mésaventure d'un galant, dont la maîtresse n'était autre que la sœur de maître Guillaume. Ce galant, dit Loret (27 septembre 1659) :
Ces jours passés s'étant mis,
Soupant avec des amis,
A vanter sa bonne fortune
Qu'il croyait rare et uon commuai,
Sou valet, que ce fol amour
Faisait troter de nuit, de jour...
Lui dit:...
« Cette mamoizelle Guillaume
Est la propre sœur du bourreau. »
Le maîtrti, entendant ce langage,
Étant d'ailleurs assez volage,
•^ Archives coxumun&les, hvgiscre des délibératioQS.
Sentit diminuer son feu,
Tira son épingle du jeu,
Et purifia sa pensée
De la passion insensée
Dont son cœur était travaillé.
Mais Dieu sçait comme il fut raillé.
Quant aux dédicaces « que font au bourreau les beaux esprits de l'Académie », il s'agit ici de Furetières qui, par critique des dédicaces pompeuses et intéressées que les auteurs mettaient en tôte de leurs ouvrages, dédia l'un de ses livres h. Personne^ l'autre à tous ses amis, un troisième : à très haut et très redouté, seigneur Jean Guillaume, maître des hautes œuvres de Paris, l'un des prédécesseurs de ce Levasseur que remplaça, en 1685, le premier des Sanson.
Il n'est pas impossible cependant que quelques jeunes seigneurs ne soient allés, par bravades, trinquer une fois ou deux avec le bourreau ; mais ce sont là de ces faits isolés qui vont à l'encontre des conclusions qu'on en prétend tirer. Dans tous les cas, on manque de documents h cet égard, et nous n'avons trouvé sur ce sujet que quelques lignes du Courrier de l'Europe qui, dans son bulletin de Londres du 30 septembre 17ô8, rapporte l'anecdote suivante qu'on a maintes fois depuis attribuée, comme mystification, à Henri Monnier :
LA FLÉTRISSURB 325
« On a imprimé dans toutes nos feuilles une aventure que l'on assure être arrivée au fils du bourreau de Paris dans une taverne de Ghelsea. Le lils du bourreau de Paris a été obligé de se sauver en Angleterre pour échapper à la poursuite de ses créanciers. Il habite Londres aujourd'hui et loge dans le voisinage de Golden-Square. Il y a quelques jours qu'étant dans une taverne de Ghelsea, où il y a une table d'hôte, une des personnes présentes, plus délicate que les autres sur le choix des con- , vives, prit le maître de la maison à part et lui dit tout bas quel était l'étranger qu'il avait chez lui, en lui déclarant que, s'il ne le faisait sortir immédiatement, toute la compagnie allait se retirer. L'aubergiste, appelant son nouveau convive, lui répéta ce qui venait de lui être dit. Sur quoi le fils du bourreau, sans se déconcerter, demanda quel était celui qui l'avait si bien instruit. Son antagoniste lui ayant été montré : « Je l'ai pensé d'abord et ne puis être surpris de sa répugnance : il ne m'a vu qu'une fois; et je lui ai appliqué dans cette entrevue un fer rouge sur l'épaule et quelques coups de verge. Si vous doutez de ce que je vous dis, demandez-lui de se déshabiller. » Le bourreau étant sorti, l'aubergiste rendit cette réponse, telle qu'elle venait de lui être faite, à toute la compa-
gnie, et le fustigé, qui n'avait pas voulu dîner avec le fustigeur, ayant fait une difficulté nouvelle et n'ayant pas jugé à propos de montrer son épaule, on le força de suivre son ancienne connaissance. Toute la société réconduisit hors de la maison et le hua jusqu'à ce qu'il fût hors de vue. x
TENTATIVE DE RÉHABILITÂT! N (1789-1790)
On peut donc affirmer en toute confiance que, sous ] 'ancien régime, il existait, h l'égard des exécuteurs, le môme préjugé qu'aujourd'hui. Il pouvait ôtre plus ou moins sévère, suivant les régions et les hommes ; mais il était général, et l'on doit croire qu'il pesait durement sur les malheureux qui en étaient l'objet, car ils tentèrent, en 1789, un grand effort pour s'y soustraire. Les circonstances étaient favorables: l'Assemblée nationale venait de partir en guerre contre les abus; un souffle d'égalité passait sur le pays ; tous les Français avaient droit au titre de citoyen; le Décret du 24 décembre 1789 portait « qu'il ne pourra être opposé à l'éligibilité d'aucun citoyen d'autres motifo -"'exclusion que ceux qui résultent des décrets constitutionnels ». Il s'agissait d'obtenir de
ce texte de loi une interprétation favorable aux exécuteurs, et c'est alors que Charles-Henri Sanson, tant en son nom qu'en celui de son oTicle Louis- Cyr-Charlemagne et de tous leurs confrères du royaume dont il avait aussi les pouvoirs, présenta un mémoire rédigé par M* Maton de la Varenne, l'avocat qui lui avait prêté l'appui de sa parole dans son procès avec la presse. Ce mémoire est curieux à plus d'un titre : outre qu'il montre comment les exécuteurs des arrêts criminels envisageaient autrefois leur profession, il renferme un certain nombre de citations curieuses qui ne seront pas déplacées dans cette rapide étude du préjugé qui mettait les bourreaux hors la société. Aussi croyons-nous utile de citer les principaux passages de cette étrange revendication :
« Ce n'est point un Mémoire judiciaire que l'on va lire : ce sont les justes plaintes d'une portion d'hommes qu'un préjugé aveugle marque au sceau de l'infamie, et qui ne vivent que pour souf frir les humiliations, la honte et l'opprobre, dont le crime seul doit être couvert; ce sont les doléances d'hommes malheureusement nécessaires qui viennent pleurer aux yeux des pères de la patrie sur l'injustice de leurs concitoyens, et récla-
TENTATIVE DE REHABILITATION 329
mer les droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature et de la loi ; ce sont enfin leurs respectueuses remontrances à l'auguste Assemblée des représentants de la nation, à qui ils demandent une interprétation nécessaire de leur décret du 24 décembre dernier
« Il ne s'agit pas, comme le prétend xxnpériodiste obscur 1, dont l'habitude est de calomnier les membres de l'Assemblée nationale, ses décrets et le public, de savoir si les exécuteurs des jugements criminels siégeront à côté des maires, ou rempliront les places de commandants généraux des gardes nationales dans les différentes villes du royaume ; l'ironie déshonore celui qui l'emploie, lorsqu'il doit discuter l'état d'un citoyen, et combattre le préjugé qui le flétrit injustement ; mais il s'agit de savoir si ces exécuteurs sont éligibles aux places des communes, s'ils ont voix consultative ou délibérative dans les assemblées ; enfin s'ils ont un état-civil. L'affirmative de cette question ne peut faire la matière d'un doute que dans les esprits faibles dont le jugement est asservi à l'empire tyrannique des préjugés.
« Les exécuteurs exercent leur état à titre d'office; ils le tiennent directement du roi ; leurs provi-
* Allusioaà un des journalistes incriminés dans le procès.
siens sont scellées du grand sceau ; elles ne s'obtiennent, comme celles des officiers, que sur un bon et louable rapport de la personne des impétrants.
« Quelques personnes dans l'esprit desquelles un bruit dénué de fondement se convertit en certitude, quelque ridicule qu'il soit, parce qu'elles veulent s'éviter la peine de réfléchir sur son invraisemblance, croient puérilement que les provisions des exécuteurs sont jetées à leurs pieds, qu'on les délivre gratuitement et qu'ils prêtent serment à genoux ; de là elles concluent que leur état est infâme, et que, semblables aux criminels qui ont été condamnés à des peines afflictives, ils sont inhabiles à tous emplois civils et militaires.
« On demeurera convaincu que cette opinion flétrissante pour les exécuteurs a pour base une erreur populaire *, quand on saura que les provi-
1 Quelques personnes croient aussi que les sommes dues auK exécuteurs sont jetées à leurs pieds par celui qui les paye, et qu'ils font afficher leurs filles lorsqu'ils veulent les marier; ce sont encore dos erreurs populaires. Dans le second cas, nous répondons affirmativement que l'assertion est fausse, et nous défions toutes personnes de nous démentir à cet égard, dans le premier cas, nous assurons que les exécuteurs vont toucher au domaine les quartiers échus de leurs gages (on appelle ainsi les sommes attribuées aux offices, même à ceux (L?'la haute magistrature), ainsi que le montant des frais de chaque exécution; et ils y reçoivent les civilités qu'ils doivent attendre d'hommes instruits qui savent s'élever au-dessus des préjugé».
{Note du Mémoire.)
ITENTATIVE DE RÉHABILITATION 331
sîons leur sont remises manuellement, que le prix en est considérable (celles de l'exécuteur de la ville et vicomte de Paris lui coûtert six mille quarante-huit livres), qu'ils prêtent, comme tous les autres pourvus d'offices, leur serment, debout, au tribunal dulieu de leur résidence, audience tenante, et sont reçus sur les conclusions du ministère public, après une information de vie et de mœurs, accompagnée d'un certificat de catholicité.
« On ne voit certainement rien qui diffère des autres offices dans les provisions des exécuteurs, et dans les formalités qui précèdent leur réception on n'y trouve rien qui les déshonore, et qui prouve de leur part un défaut de délicatesse. Le préjugé dont ils sont si souvent victimes ne s'est établi que par succession de temps, et ils ne se sont trouvés frappés du mépris qui les poursuit injustement que lorsqu'ils n'étaient plus les maîtres de s'y soustraire pour embrasser d'autres états.
« Chez les Israélites, la partie qui avait gagné son procès exécutait elle-même le jugement rendu en sa faveur. S'agissait-il de mettre à mort un assassin ? la famille de celui qu'il avait tué, des jeunes içens commis par le prince, le peuple môme se aisputaient l'honneur de remplir cette commission, parce qu'on regardait comme bienfaiteur
de la société celui qui la purgeais de ses f.jaux.
« A ce. te coutume, qu'on ne peut appeler barbare sans calomnier le peuple humain et juste chez qui elle existait, en a succédé une autre qui prouve que les anciens ne voyaient rien l'avilissant de mettre à mort un criminel. Les juges eux-mêmes exécutaient leurs jugements.
« Voulons-nous connaître l'opînîon des Grecs sur l'office d'exécuteur criminel ? Lisons Aristote, et nous verrons que la nécessité de punir le c )iipable le lui fait considérer comme un magistrat, et lui assigne un rang honorable dans la société.
« 11 pourra bien arriver que les exécuteurs ne soient point admis aux places immédiatement après l'interprétation qu'ils demandent; mais, aurr'^ins, il demeurera décrété qu'ils sontcitoycns ; ils pourront, comme les autres, se trouver aux assemblées ; le préjugé qui les voue à l'infamie, une fois déclaré injuste, s'éteindra par succession de temps; ils posséderont par la suite les places dont lisse rendront dignes ; et la société ne sera plus privée de leurs lumières, de leur patriotisme et de l'exemple de leurs vertus.
« Combien dans cette classe d'hommes maintenant si calomniés par les lâches qui les attaquent parce
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qu ils les croient sans appuis et sans défenseurs ^, combien parmi ces hommes que des journalistes sans frein comme sans pudeur veulent injustement rendre les victimes de la fureur du peuple, ont en quelque sorte forcé l'estime, quelquefois le respect de leurs concitoyens ! Quelques vieillards de la ville de Rennes se souviennent encore avec attendrissement des vertus de Jacques Ganier, mort depuis environ trente ans, après y avoir exercé l'office d'exécuteur pendant une longue suite d'années. Cet homme humain ne mit jamais à mort un criminel sans avoir été préalablement communier, pour expier en quelque sorte l'action qu'il allait commettre. Les magistrats du Parlement venaient jouer à la boule dans sa maison, située à l'une des extrémités de la ville, vis-à-vis du Mail, et, quoiqu'il ne fût pas de leurs parties, ils ne lui témoignaient pas moins la plus grande estime et le prenaientpour juge dans tous les différends qu'occasionnait le jeu. II donnait aux pauvres tout l'excédent de son strict nécessaire. Sa mort fut pour eux une calamité publique ; ils fondaient en larmes et parcouraient les rues en criant avec l'accent de la plus vive douleur : « Nous n'avons plus de père ! » Pendant plusieurs
1 AllHsion aux journaux.
années, le peuple fréquenta son tombeau comme celui d'un saint.
« Personne n'ignore les nombreux services que rendent les exécuteurs dans les différentes villes où ils demeurent. On sait avec quelle générosité et quel empressement ils administrent des secours gratuits aux citoyens de tous les rangs, et combien leurs connaissances en chirurgie, en médecine et en botanique ont opéré de guérisons désespérées. Serait-il donc juste d'exclure de la société des hommes qui s'en montrent si souvent les bienfaiteurs ?
« Il nous reste maintenant à réclamer contre la dénomination de bourreaux * sous laquelle on désigne souvent ces hommes que la nécessité seule
• On fait remonter à l'an 1260 l'origine du nom de bourreau, «eus lequel on désigne aujourd'hui l'exécuteur de la haute justice. Ce nom, qui a été proscrit par les arrêts que nous citons, tire son étjinologie d'un clerc nommé Borel, et non Bourette comme on l'a prclejidu. Cet homme possédait le fief de Bellencombre, à la charge de pendre les voleurs du canton. Mais, comme il était ecclésiastique, et comme UEylise a prouvé dans toutes ses prières qu'elle n aimait point le sang, il faisait faire ses exécutions à SCS frais ]tir un laïque. Le roi lui devait les viv'tles tous les jours de l'année, à cause de cette charge, qu'il était censé exercer lui-même, uialgré sa qualité.
A peine Richard Borel eut-il été investi du fief de Bellenoombre qu'on s'habitua- à l'appeler le Borel, et à nommer Boréaux tous ceux qui melttiient à mort les criminels. Ensuite on dit, par corruption ou nom propre Borel, le Bourreau, les Bourreaux. Cette dénoujination n'était pas injurieuse alors, mais elle l'est devenue depuis-ie xvv siècle, c'est-à-dire depuis la naissance du préjugé injuste que nous combattons. (Note du Mémoire.)