‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 12 sur 71 · I. Métnoires secrets de la République des Lettres, vol. III · texte numérisé non relu

I. Métnoires secrets de la République des Lettres, vol. III

La femme connue, la femme déjà presque célèbre par l'esprit de sa danse, et la divulgation poétique de ses aumônes, obtenait en cette même année 1768, un succès de publicité, sur un terrain tout à fait étranger à la chorégraphie et à la charité.

En cette promenade de Longchamps, des mercredi, jeudi, vendredi de la Semaine Sainte, bienavanl que les Cléophile et les Duthé y fassent voir leurs carrosses de porcelaine, leurs harnais de marcassite, leurs attelages à six chevaux, en cette promenade, en ce défilé de la haute impureté, devant tout Paris sorti de chez lui, et répandu dans les Champs-Elysées et le Bois de Boulogne, « Mlle Guimard se signalait par la recherche et l'élégance de son char » .

Et le char de la belle damnée attirait surtout

l'attention du public, par l'ingéniosité des armes parlantes, qu'elle s'était données pour ces trois jours : un marc d'or d'où sortait un guy de chêne, faisant le milieu d'un écusson, que couronnaient les Amours, et auquel les Grâces servaient de supports.

En cette année 1768, deux ballets représentés à l'Académie royale de musique, mettaient en pleine lumière le talent de MUe Guimard : c'était le ballet de l'opéra de Dardanus (février 1768), où la danse voluptueuse de Mlle Guimard était célébrée par les gazettes du temps : c'était la pastorale de Daphnis et Alcidamure (juin 1768) où, dans le premier acte, MUe Guimard dansait avec les demoiselles Peslin et Allard et les sieurs Dauberval et Gardel, un pas de cinq, disent les Mémoires secrets, d'une lubricité que ne s'était point permise encore la pantomime, et qui était accueillie par des transports indicibles du public.

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Le jeudi 7 décembre 1768, le jour de la Vierge la Partie de chasse de Henri IV était jouée sur le théâtre de la Guimard, à Pantin.

Cette salle de théâtre, dont la description n'existe nulle part, un curieux document manuscrit1 acheté au libraire Voisin -.Mémoire sur la salle de spectacle de Mademoiselle Guimare (sic), nous permet de la ramener à ses vraies proportions.

La salle, — dit le mémoire, — est agréable, mais d'une petitesse infinie. Elle se compose de deux demi-ellipses. La demi-ellipse formant la salle, prise de la cloison de l'orchestre jusqu'au socle, portant les colonnes de l'entrée delà salle,

1. Un document tout aussi curieux, m'est échappé, il y a des années, à une vente de Vignères : c'est un petit plan gravé de ce théâtre, acheté par je ne sais qui, et qui ne se retrouve dans aucune des collections que je connais, et manque au Cabinet des Estampes.

a dans sa longueur 157 pieds 9 pouces, et dans sa largeur 21 pieds 8 pouces.

Les deux colonnes ioniques de l'entrée enferment un péristyle de 2 pieds 10 pouces, 6 lignes de large, où l'on plaçait trois bancs contenant 76 personnes, ayant des places de 2 pieds de large.

Dans l'enceinte de l'intérieur de la salle, deux bancs très étroits, contenaient à la rigueur 39 personnes.

Sur les 7 bancs faisant face au théâtre, pouvaient s'asseoir 43 personnes.

Enfin, récapitulation faite des places, il n'y en avait que pour 234 spectateurs, sans les loges.

Les loges prises dans les deux avant-corps qui séparent les deux parties de l'ellipse, dont la première forme la salle, et la seconde l'avantscène, étaient au nombre de trois de chaque côté, — n'ayant guère que quatre pieds carrés — l'une au niveau de l'orchestre, la seconde au niveau du théâtre, et la troisième au niveau de la galerie, qui est au-dessus du péristyle du théâtre 1 .

l.Ce mémoire, date du 26 décembre 1773, au moment où la Guimard abandonne son théâtre de Pantin, pour celui de la Chaussée d'Antin, est rédigé par Piètre, l'architecte du duc d'Orléans, qui avait eu un moment l'idée d'acheter la salle, pour la transporter dans une de ses résidences de Paris ou

La scène, avec son rideau bleu, s'ouvrait, entre deux colonnes corinthiennes, sur une ouverture simplement de 15 pieds 9 pouces, et la salle avait en tout, comme hauteur, du bas du plancher de l'orchestre au plafond, 22 pieds 14 pouces.

La représentation de la Partie de chasse de Henri IV avait lieu, au milieu d'un concours de monde prodigieux, — aussi prodigieux toutefois, que pouvait contenir la salle.

Le succès était si grand, que deux autres représentations devaient être données, la veille et le jour de Noël, mais ces représentations étaient empêchées par une défense du maréchal de Richelieu aux comédiens des deux troupes du Roi, de jouer ailleurs que sur leur théâtre, sans la permission de Sa Majesté. Et cette défense avait l'approbation du public, qui souffrait des fréquentes absences des meilleurs acteurs et de leur facilité à se consacrer à l'amusement des particuliers, et notamment de Mlle Guimard, contre laquelle on commençait à murmurer.

des environs de Paris, et le mémoire détourne le prince de l'achat à cause de la difficulté de l'arrachement du plafond marouflé sur des planches fendues, à cause de Ja restauration en menuiserie, en sculpture, en dorure, des colonnes du péristyle et de la scène, et l'engage à donner de la salle seulement 6 000 livres au lieu des 18 000 qui lui sont demandées.

D'après le Mémoire sur la salle de spectacle de MUe Guimard, voici son théâtre de Pantin retrouvé ! Pouvons-nous également reconstituer sa maison qui a disparu, et dont la place même n'est plus même bien connue à Pantin? Oui, peut-être, au moyen des deux salons, dont les boiseries peintes ont été achetées en 1889, par Mrne Delizy, et mis en place dans sa belle et artistique habitation : salons que la tradition donne comme le grand et le petit salon de la Guimard, et dont le luxe distingué de la décoration vient appuyer la tradition, et semble porter la signature de la danseuse, au renom d'élégance dans les choses de son entour.

Mais entremêlons ma description de la description, que veut bienme faire très aimablement Mme Delizy, de l'ancienne maison qui contenait ces deux salons.

C'était au rez-de-chaussée, une pièce dallée en marbre, qu'elle suppose être la salle àmanger, puis le petit salon, un petit salon étroit sans profondeur n'ayant guère que la largeur d'un grand corridor, ce salon décoré dans une voussure du plafond de consoles enchevêtrées les unes dans les autres, de pilastres cannelés, d'angles au creux joliment arrondi, et à l'élégant contournement rocailleux des chapiteaux : ces boiseries

peintes en marbre blanc grisâtre et contenant six panneaux de différents formats d'un gris légèrement bleuté, sur lequel sont peintes de grêles arabesques, dans le genre de Salembier, où sur des vases, en forme de carquois, sont des fleurs et des fruits, et dont deux panneaux ont, pour milieu, une femme au corps finissant en une découpure chantournée, et qui porte sur sa tète, une haute corbeille toute fleurie.

Deux dessus de portes peints en camaïeu, représentent dans deux médaillons les tètes de bronze d'Henri IV et de Sully, sur un fond jouant le marbre blanc.

Le grand salon, au plafond sur lequel était peint autrefois un aigle planant sur un nuage, a la plus aimable décoration, et dans un goût tout féminin.

Sous la. riche corniche, d'où tombent des chutes en paquets de fleurs noués par des entrelacs de rubans bleus, c'est sur un fond crème un peu rosé, dans des compartiments de formes toutes différentes , toutes diverses , encastrésdans des mouluresvert d'eau, — desmoulures de la couleur d'un treillage du dix-huitième siècle, — des tiges de fleurs dans les grands panneaux, des listels de fleurettes dans les petits panneaux, peints de cette couleur tendre et

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agréablement conventionnelle de Pillement, et couvrant les murs de roses, d'œillets, de tulipes , de lilas , de toutes les couleurs riantes de la flore, comme entrevues dans l'aube d'un matin. Et l'originalité de cette décoration est que dans le serpentement joliment tourmenté des panneaux des glaces, aux endroits où les moulures prennent un relief, et se détachent en ronde-bosse, cette sculpture verte prend l'aspect de jeunes ramilles d'arbustes, et c'est au milieu des tortils de cette spirituelle végétation, que dans les quatre trumeaux sculptés des glaces, se voient dans le premier, une cornemuse et une flûte, dans le second, un chapeau de paille de bergère et un râteau, dans le troisième une hotte de fleurs et un arrosoir, dans le quatrième deux colombes sur un carquois et une torche : tous ces objets et les roses qui les enguirlandent teintés légèrement de leur couleur naturelle. Oh, cette décoration est vraiment charmante, et elle se complète par une console, où au-dessous d'une bande de laurier, se détache toute découpée, une guirlande de fleurs, aux feuilles colorées du ton passé, du ton effacé d'une feuille de rose, qu'on a laissée pour la marque d'une page d'un livre, et qu'on retrouve au bout de quelques semaines.

Au premier, me dit M"'e Delizy, se trouvaient des chambres sans caractère, dont la première, qui peut-être avait perdu sa décoration, était la chambre de la Guimard, et où, particularité curieuse, au fond d'une grande alcôve, il existait une étroite porte, donnant sur un tout petit escalier dérobé, ouvrant dans le petit salon du rez-de-chaussée — escalier dérobé, qui avait tout l'air d'avoir été fait pour l'introduction ou la disparition secrète d'un amant.

En cette année 1769, au mois de février, était repris l'opéra ou plutôt la farce lyrique du Mariage de Radegonde, qui se trouvait être un très excellent cadre pour la danse de Dauberval, n'étant ni la danse sérieuse et héroïque, ni la danse de demi-caractère , mais une danse triviale venant de Lany, qui dansait supérieurement les pâtres, et qu'avait adoptée Dauberval, lorsque son corps élégant et svelte, était devenu musculeux. Cette danse de Dauberval se déployant au milieu d'une gaîté naïve, d'une réalité comique, d'une mimique mouvementée et actionnée, lorsqu'elle avait autour de Dauberval, la danseuse Peslin, et la danseuse Allard,— cette mime inimitable, et la seule danseuse qui composât elle-même ses entrées1, — cette danse était la folie du jour.

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