Arnoldiana, Paris, Gérard
• 2. Mémoires secrets, vol. VII.
Bien certainement Jean Benjamin de La Borde était une nature tendre.
11 fut un médiocre musicien, mais parce qu'il fit de la méchante musique, ce n'est point une raison, pour ne pas lui accorder les douces et humaines qualités, qu'il avait.
Un biographe dit de lui :
<( Un grand nombre des contemporains de La Borde, a pu ne voir en lui que le courtisan aimable et dissipé, le possesseur de tous les talents agréables, l'amateur de tout ce qui peut en rehausser l'éclat, et des jouissances frivoles, enfin l'homme à grandes passions, et non moins propre à les inspirer qu'à se laisser dominer par elles. Nous avons dû en prendre une idée bien différente, nous, dont les rapports avec lui, ne nous l'ont présenté que sous l'aspect d'un
homme franc, loyal, modeste, généreux, bienfaisant1. »
Oui, mais avant tout une nature tendre, un tempérament passionné, un amoureux de la femme, et qui le fut toute sa vie, et tout autant plus tard d'une femme légitime, qu'il l'était alors de la Guimard.
Et chez l'amant de la Guimard, qui écrivit des Maximes et des Pensées, il n'est pas sans intérêt de chercher dans les « Maximes et les Pensées » de l'écrivain, où toujours l'auteur se confesse un peu, de chercher et de retrouver l'amoureux qu'il fut.
Voici ces pensées :
« Vouloir qu'on soit amoureux avec raison, c'est vouloir qu'on soit fou avec raison.
1. Jean Benjamin de La Borde, né le 5 septembre 1734, était entré dans la finance, par l 'esprit de gratitude de son père pour un état, auquel il avait dû le rétablissement de sa fortune, ruinée par le système de Law, et était nommé en 1761, adjoint de son beau-frère M. de Marchais, dans le service intime de Louis XV, dont il fut un des amis, si un roi pouvait avoir des amis. Une existence, dit son biographe, souvent aubord de l'abîme, mais distraite par l'art, la littérature, le plaisir, et qui se termina par la guillotine.
Le biographe pour nous donner une idée de la douceur de son caractère, et de l'inaltérabilité de son humeur, nous le montre attaqué de coliques néphrétiques qui le faisaient souffrir des douleurs indicibles, et passant dans le bain des journées entières, environné de livres, avec toute la sérénité d'un homme qui prendrait un bain par sensualité.
- Pourquoi rougir d'avouer qu'on s'est trompé? N'est-ce pas déclarer qu'on est plus sage aujourd'hui qu'hier.
Une femme qui sait mal est moins supportable, qu'une femme qui ne sait rien.
Le plaisir est comme une fleur, dont l'odeur est délicate, et qu'il faut sentir légèrement, si on veut toujours lui trouver le même parfum.
La plupart des femmes ressemblent à des énigmes qui cessent de plaire, dès quelles sont devinées.
Jamais une âme bien amoureuse n'est juste; elle trouve son bonheur trop petit et son malheur trop grand.
On prend de l'amour près d'une femme de vingt ans, une de trente en donne.
Qui aime est bien plus heureux que d'être aimé.
Qui veut être aimé sans aimer, ressemble à celui qui veut allumer un flambeau avec une torche éteinte. »
Et peut-être en ce mois de juin 1773, écritil :
« On combat l'amour par la fuite et la colère par le silence. »
Et peut-être plus tard, plus tard, écrira-t-il, en pensant à la Guimard :
<( Les grandes passions qui s'affaiblissent, sont semblables à des songes, dont l'idée s'efface à mesure qu'on s'éveille1. »
1. Pensées et Maximes de J.-B de La Borde, précédées d'une notice sur la vie et les ouvrages de ce littérateur. Paris, Lamy,
Dans cette imagination de danseuse, chercheuse et créatrice de plaisirs, joliment sensuels, sur ses deux théâtres de Pantin et de la Chaussée-d'Antin, dans cette imagination libertine qui avait un moment la velléité de ressusciter les Fêtes d'Adam, exécutées sous le Régent, au château de Saint-Cloud1, dans cette imagination tombait, en l'année 1776, l'idée d'un piquenique, d'un pique-nique d'une immoralité scandaleuse, d'un pique-nique comme la société française n'en avait point encore vu.
11 s'agissait d'un spectacle composé de La Colonie et des Sabots, où MUeGuimard devait jouer, Mlle Duthé danser, et où Mlle Dervieux s'était chargée de la commande du repas chez un grand traiteur du boulevard. Et la comédie, et le
1. L 'Académie Impériale de Musique, par Castil-Blaze, Paris, ] 853.
souper auraient été suivis d'un bal, d'un jeu d'enfer, et « de tout ce que pouvait accompagner une pareille orgie ». La partie, d'abord projetée pour le carnaval, avait été remise au premier jeudi de carême, dans le but, disent les Mémoires secrets, de rendre la partie plus célèbre et plus singulière1.
Les souscripteurs étaient en nombre suffisant2, le spectacle monté, le souper tout préparé, quand arrivait sur les plaintes de l'archevêque de Paris, un ordre du Roi qui défendait et le spectacle, et le bal, et le souper ■ — ordre, que l'influence sur son frère du comte d'Artois, qui devait assister à la fête, en compagnie du duc de Chartres, n'avait pas le pouvoir d'empêcher.
La déesse du Carême Préparent un grand repas; Par une rigueur extrême ; La police ne veut pas
Qu'un teint si blême Dans Paris, du Mardi gras
Soit l'emblème.
Dans la chanson, née du pique-nique défendu,
\ . Mémoires secrets, roi. IX.
2. Correspondance secrète, \o\. III. A la date du 19 mars 1776, Mctra annonce soixante-cinq souscripteurs.
la maigreur de la Guimard était méchamment rappelée en un couplet :
Le souper était honnête; L'on pouvait aller après
En tête à tête ; Et renoncer aux poulets
Pour une arête.
Un moment, le gouvernement eut peur que la jeunesse folle qui avait souscrit, ne se livrât à quelque coup de tête, et le commandant du guet recevait l'ordre de garder les avenues du traiteur, et d'empêcher qui que ce soit d'y entrer.
Dans ces circonstances, MIle Dervieux prit le meilleur parti qu'elle avait à prendre, elle fit porter les victuailles du festin au curé de Saint- Roch, pour être distribuées aux pauvres malades de la paroisse.
Et l'on nomma plaisamment ce repas : le repas des Chevaliers de Saint-Louis, à cause des cinq louis d'écot, que chacun payait *.