Ce charmant buste est la propriété de M. Perrin
raître encore plus ramassé, l'échafaudage de ses cheveux relevés, où, de tout en haut, descend sur l'épaule gauche, un brin de lierre qui, passant sous la chlamyde, vient mourir sur le plissé de la chemise, y étalant ses baies et ses feuilles.
Sous la tête, se dessine un petit corps maigre, aux épaules abattues, à l'attache voluptueuse du sein, avec son petit pli triangulaire sous l'aisselle, et avec encore un peu de cette gorge, que l'agent de police Marais, vantait comme la plus jolie gorge du monde, alors que la Guimard n'avait que quatorze ans.
Ce buste, disons-le, en sa joliesse sèchement nerveuse, et avec ce qu'il y a dans le retroussis des yeux, dans le serpentement pervers de la bouche, semble le buste du Vice — du vice élégant, distingué, aristocratique.
Et le vrai chantre du charme de la femme, et celui qui dira le mieux l'effet que le genre de sa beauté produisait, sera son mari, dans la chanson : Ce qu'il ne faut pas dire, dédiée à Madeleine G***.
Du bas en haut, du haut en bas,
Madeleine est charmante; Ses jolis pieds, ses jolis bras,
En elle tout enchante.
Voyez ses yeux voluptueux, Et son charmant sourire.
L'ensemble est parfait...
Et son regard fait Ce qu'il ne faut pas dire.
Voyez-la jusqu'au bout des doigts.
C'est une miniature.
Jolis contours, piquant minois, Séduisante tournure.
Quels mouvements, Pleins d'agréments!
A chacun elle inspire Un désir ardent:
Malgré soi l'on sent...
Ce qu'il ne faut pas dire.
Voyez-la chercher de l'esprit,
Voyez-la, dans Ninette, Comme Lubin, chacun se dit:
Oh! la charmante Annette!
Pour son talent, Son jeu brillant, Tout le monde l'admire, Et pense aussitôt A chose qu'il faut...
Oui, qu'il ne faut pas dire.
Merchi, l'auteur du buste de l'illustre danseuse, ce sculpteur tombé dans l'oubli, semble avoir été, en ces années, le sculpteur attitré des grandes impures. Métra, qui va le visiter, en avril 1781, déclare qu'il a trouvé, dans son
atelier, la galerie des plus jolies coquines de cette fin de siècle '. Il s'écrie douloureusement : « N'appartient-il donc qu'au vice d'encourager les arts? » s'indignant de ne pas trouver dans cet atelier, une seule statue lui montrant la représentation d'une femme vertueuse, et il sort, se répétant les vers, faits sur le buste de MUe Arnould, en 1775 :
Et je veux...
Que ce buste en cent lieux figurant, Puisse pour quatre sous, hors de la plâtrière, Passant chez nos neveux, du marquis au bourgeois, Orner en même temps le Musœum des rois,
Et le portail de la Salpêtrière.
Or donc, à deux ans de date du modelage du buste de MUe Guimard, le sculpteur Merchi, qui avait fait aussi les bustes des danseuses Théodore, Heinel, Allard et Peslin, avait l'idée pour la décoration des boudoirs, des réduits galants de Paris, d'ouvrir une souscription, offrant au
1. Correspondance secrète, vol. XI. — Dans le volume XX, à la date du 12 février 1892, on lit : « Les amateurs des arts et des spectacles s'empressent de se pourvoir d'une collection précieuse de bustes, que vient de mettre en vente, le sieur Merchi, sculpteur. Ils sont au nombre de quinze, et représentent MM. Piccini, Sacchini, Legros, Laine, M11** Beaumesnil, Girardin cadette, Guimard, Heynel, Théodore, Allard, Peslin, MM. Vestris père, Nivelon, Carlin, Mme Todi.
public des statuettes en talc, soigneusement réparées, sur huit pouces de hauteur, des cinq danseuses : M1Ie Gaimard esquissée en Terpsichore, Mlle Heinel en nymphe, Mlle Théodore en bergère, Mlles Allard et Peslin en bacchantes1.
1. Mémoires secrets, vol. XX. — Pour ces statuettes offertes « à bon marché » aux amateurs de ballets, mais dont je n'ai jamais rencontré un exemplaire, un amateur fabriquait les quatrains suivants :
Grâce, maintien, taille légère, Tout ici charme le regard ; Est-ce une nympho, une bergère?
Non : c'est Tcrpsichoro ou Guimard.
Dans Heinel, on aime, on admire Et les grâces et la beauté :
De Vénus, elle a le sourire, Et de Junon la majesté.
Qui plaît plus dans Théodore?
Fraîcheur, esprit, grâce, talent?
C'est mon secret qu'on ignore; Mais pour charmer, elle en a cent
Quelques Bacchantes par leurs armes Subjuguèrent l'Inde autrefois; Par ses talents et par ses charmes Allard tient Paris sous ses lois.
De la gai té, de la folie, Combien Peslin tient de pouvoir?
Qui la voit jamais ne l'oublie, Qui s'en souvient, veut la revoir.
Le goût de la Guimard dans ses toilettes de ville, goût que consultait Marie- Antoinette, ainsi que nous l'apprend la Requête des demoiselles de Paris à M. de Breteuil, en faisait une personne très difficile pour ses toilettes de théâtre. On ne lui faisait pas accepter le premier costume venu sous le crayon du dessinateur, et coupé par le tailleur, dans des étoffes économiques, choisies par le directeur. Elle voulait du recherché, du distingué dans le riche, et consentait à porter seulement des travestissements, qui contentaient la femme, se mettant bien à la ville. Car, la Guimard baptisait les modes, et en 1771, les élégantes de Paris avaient toutes adopté la robe à la Guimard. On appelait ainsi une robe retroussée sur un jupon d'une autre couleur, et agrémentée de pompons et de guirlandes : imitation du costume porté par MUe Guimard, dans le ballet
de Jason et Médée. Et le public savait si bien, qu'elle avait voix consultative aux imaginations de Bocquet, et aux coupes du tailleur Delaistre, que dans le brouhaha de la première représentation de la Fête de Mirza, au lieu de demander Fauteur, il demandait à grands cris : Le tailleur ! le tailleur! se doutant bien que dans ce salmigondis, le charme et l'élégance, tout jà [fait remarquables des costumes, étaient dus à la collaboration de celle, que Métra appelle : la déesse du goût ' .
Mais ce goût de la danseuse coûtait gros à l'Académie Royale de Musique. L'on se rappelle la phrase du paragraphe qui lui est consacré, dans le « Tableau des Premiers sujets de la danse » de l'Opéra en 1783 : — Elle est d'une dépense énorme pour l'Opéra. Et, plus tard, lorsqu'en 1791, la République se préoccupait, dans un livre, de la réorganisation des théâtres, une note de ce livre apprenait, qu'en l'année 1779, MUe Guimard seule, avait coûté en habits, 30 000 livres2.
Et encore la dépense personnelle de la première danseuse de l'Opéra, n'était pas ce qu'il y a de plus ruineux pour l'Opéra, mais elle le