‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 42 sur 71 · Académie Impériale de musique, par Castil-Blaze, vol. I · texte numérisé non relu

Académie Impériale de musique, par Castil-Blaze, vol. I

2. Registres des Menus-Plaisirs, vol. I. Archives de l'Opéra.

passant par-dessus la tête de M. de la Ferté, ces demoiselles demandent une audience au ministre, pour faire valoir les droits de leur protégé.

A quelques jours de là, le 10 mai, devant l'esprit insurrectionnel qui s'est emparé de toutes les danseuses, excitées par la Guimard, ce pauvre M. de la Ferté adresse au ministre ce bout de lettre éplorée :

« ... L'affaire du sieur Delaistre devient, de moment en moment, plus embarrassante. Toutes ces femmes se sont réunies hier pour solliciter pour lui et son fils, et contre l'admission du nommé Sanctus, comme maître tailleur1. »

1. Un mémoire de Dauvergne très hostile à la Guimard, que nous donnons plus loin, est un vrai réquisitoire contre les Delaistre père et fils.

Il commence par accuser Dauberval, 'qui est extrêmement ami avec Delaistre père, de faire l'impossible pour conserver la direction des magasins, et de s'être arrangé avec un marchand, auquel il fait avoir une commission illimitée de fournisseur de l'Opéra, et qui a déjà fourni 36 000 livres de marchandises, dont la moitié ne pourra jamais servir à cause de leur qualité ou de leurs couleurs baroques. Alors on est obligé d'en chercher d'autres, sous le prétexte qu'elles no conviennent pas aux sujets. Et Delaistre les achète, et en est quitte, pour dire, que c'est par l'ordre de Mlle Guimard qu'il les a achetées.

Et Dauvergne accuse Delaistre, avec la complicité de Dauberval, de faire des habits pour des particuliers, en se servant des 10 000 ou 15 000 livres d'étoffes de marchandises qu'il a sous la main, en se contentant de dire qu'on les remplacera.

C'est amusant de rechercher les toilettes théâtrales de la Guimard, ces costumes faits d'air tramé et de paillettes et de fanfreluches, à la résistance d'une bulle de savon, ces costumes éphémères que, certes, les contemporains ne croyaient pas devoir survivre à l'Opéra qui leur avait donné naissance ; c'est amusant de les rechercher clans ces recueils de centaines de dessins de Bocquet 1 qui sont à la bibliothèque de

1. Lire ce que j'ai déjà écrit sur ces dessins, dans Sophie Arnould et dans la Maison d'un artiste. Dauvergne dit dans son rapport sur l'Opéra en 1788 : « Ce Bocquet, dessinateur des habits, honnête homme qui fait bien sa place. » Bocquet n'est pas qu'un dessinateur d'habits d'opéras. Dans des dessins au bistre, qui pourraient être pris pour des bistres d'Eisen ; il est un artistique imaginateur d'objets mobiliers. C'est ainsi que nous trouvons, en le Recueil du cabinet des Estampes, de charmants projets d'un dessus de porte, d'un canapé, et d'un sopha de boudoir, et d'un panneau de berbne, exécutés pour le duc d'Aumont.

l'Opéra, au cabinet des Estampes, dans ma collection, et où il nous est donné de retrouver en ces craquetons à la plume, noyés dans le nuage, d'une eau à peine colorée, le costume du premier sujet du chant ou de la danse, dans tel opéra, dans tel ballet, un peu à la façon dont on retrouve dans une tombe du passé, de vieilles étoffes aux couleurs évanouies.

Oh ! les galantes et naïves images vous révélant si bien, comment le dix-huitième siècle tratraduisait les Temps fabuleux, l'Antiquité, les Terres des Pôles et de l'Equateur, et l'Olympe, et les Champs-Elysées et le Tartare. et tout le peuple fictif des allégories morales, avec des cuirasses en moiré d'acier; avec des draperies écaillées de serpents; avec des mantes tigrées; avec des soubrevestes de peaux de léopard; avec des dolmans, bordés de réseaux frisés; avec des habits, au fond couleur de giroflée ; avec des nuages de gaze d'Italie, à la garniture de plumes de paon; avec des barrières de feuilles de roseaux, de coquillages, de coraux; avec des guirlandes de coquelicots, de barbeaux et de fleurs de bled; et avec des jupes et des culottes couleur de chair brûlée ou couleur de chair morte, pour les divinités infernales et les génies malfaisants.

Mais, voici dam- les recueils de l'Opéra, un croqueton à la plume de la Guimard, autour duquel il y a écrit, de la main de Bocquet :

Fontainebleau, 1765.

Sylvie.

Les grâces.

Mlu Guimard, toute blanche.

Mlle Petit o t.

Mlle Gaudot.

Pour le seul opéra de Thésée, existent trois croquis à la plume des costumes de MUe Guimard. On lit sur le premier :

Thésée, 4e acte, Bergère.

Reprise 1765.

Mlle Guimard. Pas de deux avec M. Gardel. Fond blanc. Draperie blanche. Nœuds découpés. Bordé de chenille rose. Fleurs de toute couleur.

On lit sur le second :

Fontainebleau, 1765.

Thésée.

Prêtresse.

Pas seul.

Mlle Guimard.

Tout blanc, argent, perles et pierreries.

On lit sur le troisième :

Fontainebleau, 1765.

Thésée.

Peuple, 5" acte.

Mlk ' Guimard tout blanc et argent. Corps glacé d'argent. Petite mante de gaze. Jupe blanche ornée de gaze et de nœuds argent.

Il est encore, dans les recueils de la bibliothèque de l'Opéra, un croquis à la plume de M1Ie Guimard, en son costume de l'Opéra de Zélindor, avec cette indication toujours de la main de Bocquet :

Zélindor, 1773.

Nymphe toute claire. Gaze rose et beaucoup de verdure.

Enfin l'Opéra possède deux charmants dessins à la plume rehaussés d'aquarelle, de la danseuse, dans les opéras des Fêtes lyriques et du Carnaval du Parnasse.

Le premier, légèrement lavé de rose, porte en haut et en bas de l'aquarellage :

Festes lyriques,

Aoust 1166.

Mlh Guimard. Plaisir.

Fond rose orné d'argent et de fleurs de toute couleur. Jupe tamponnée de gaze.

L'autre dessin, légèrement lavé d'une couleur comme mordorée, à la jupe de dessous et au collier de ruban, porte :

Le Carnaval du Parnasse,

Juin 1767.

Mlle Guimard. Pas de deux.

Dans ma collection de dessins de Bocquet, se trouvent sept dessins de costumes de la Guimard, avec le nom de la danseuse, sous le dessin de la main de Bocquet.

Le premier, lavé d'aquarelle, représente Mllc Guimard, dans le rôle d'Ariane, de l'opéra d'Azoj.AN (1774). Le second également lavé de couleur, dans les Caractères de la Folie, où elle dansait un pas de deux; le troisième, rapidement jeté à la plume, dans son costume & Éthiopienne de l'opéra de Persée, avec au bas cette note de Bocquet: Tout argent; le quatrième aussi croqué à lai plume, dans l'opéra d'ÉNÉE et Lavinie, avec cette indication au bas : Jeux et plaisirs, pas de deux. Mlle Guimard. Blanc argent, guirlandes de roses, jupe tamponnée. Corps, draperies d'argent, manches de satin blanc. Dans un cinquième croquis à la plume, nous avons

M"e Guimard, en guerrière, dans l'opéra de Tancrêde, où elle est ainsi vêtue : Une cuirasse moirée d'acier, ornée d argent, le haut du corps et le dolman d'argent, bordé et doublé de bleu. La jupe jaune couverte de gaze avec des festons au bas attachés, formant des espèces de brandebourgs. Amadis jaune. Dans un sixième croquis à la plume, c'est dans le rôle de Creuse, de l'opéra d'IsMENiAs, avec au bas cette description du costume : Fond de taffetas blanc, la jupe couverte en gaze d'argent. La seconde jupe très claire, retroussée avec des nœuds de diamants La mante des deux épaules de satin blanc, et paraissant former la draperie, imprimée à fleurs d'argent avec quelques paillettes parsemées et bordée de franges légères. Beaucoup de pierreries sur la gorge, des glands pendant des épaules qui portent la mante. Enfin dans un septième croquis à la plume, lavé d'encre de Chine, — c'est dans l'opéra de Sylvie, représenté à Fontainebleau, en 1765, — Mlle Guimard tenant une lance en main avec au bas du dessin, cette indication : Sylvie, Mlle Guimard l Nymphe de Diane : fond blanc, draperie tigrée. Petite mante de gaze parcourant sur la jupe. Nœuds de satin tigré! Guir-

1. Le nom de M"e Guimard a été substitué au nom de MmeVestris, qui a été rayé.

landes de verdure. La draperie doublée chair, manches courtes, chaussure blanche. Guirlande de verdure pour coêffer. Trois rosettes tigrées.

De ces croquis de costumes de Bocquet, de ces premières idées, jetées au courant de la plume, et balayées du lavage de colorations rapides, il est, dans un format plus grand, des répétitions de seconde main, aux contours lourdement arrêtés, au coloris de l'imagerie, aux deux violentes taches de rouge sur les joues : des répétitions, dont je connais pour quelques costumes, 2, 3, 4, 5 exemplaires, des répétitions destinées sans doute au costumier, au tailleur, au coiffeur, etc. De ces grossières traductions des dessins de premier coup, du dessinateur d'habits de l'Académie lyrique, il existe deux volumes à la Bibliothèque de l'Opéra, où nous trouvons dans le rôle d'Issé, du ballet de Sylvie, Mlle Guimard représentée dans un costume, traversé de guirlandes de violettes, rele vées de nœuds jaunes ; et nous trouvons encore dans un autre opéra, non désigné, MUe Guimard, habillée d'une robe de dessus jaune, tigrée sur un fond blanc, enfin dans le rôle d'un Génie Élémentaire, de l'opéra de Zémire.et Almasis, dansant un pas de deux, sous une robe toute blanche, traversée de guirlandes de mille couleurs.

Dans tous ces costumes de l'Opéra, dessinés par Bocquet, réalisés par Delaistre père et fils, et sur lesquels on connaît l'influence despotique du goût de Mlle Guimard, il n'y a ni l'ambition de rénovation, ni l'amour de la couleur locale, apportés parla Clairon à la Comédie-Française, apportés mémo à l'Opéra par la chanteuse Saint-Huberty. Il y a seulement une remarque à faire sur les costumes deMIle Guimard : c'est que dans ce temple du clinquant et de l'oripeau voyant, il est chez la grande danseuse un goût de simplicité, une recherche de la luminosité claire, une prédilection pour le blanc, qu'indique la répétition des mêmes notules au bas des costumes de Mlie Guimard : Toute blanche... en blanc glacé d'argent... toute claire.

La danse, il faut le dire, ne peut avoir les exigences historiques de la tragédie ou du drame. La danseuse, quel que soit ce qu'elle danse : une nymphe, une guerrière, une bergère, un plaisir, — est toujours un être gracieusement chimérique, que le spectateur s'imagine volontiers se mpuvoir et tourbillonner dans des milieux fantaisistes et pas du tout réels .

Puis songe-t-on à ce qu'était l'Opéra pour la révolution de la réalité et de la vérité, ce théâtre qui au milieu du dix-huitième siècle, avait en-

core toutes les peines à abandonner les masques, oui, les masques de Faunes d'un brun noirâtre, les masques des Démons, couleur feu et argent, les masques des Tritons, couleur vert et argent : ce théâtre, où les Vents dansaient en habits de plumes, des soufflets à la main, des moulins sur la tête; ce théâtre, où on dansait le Monde, avec une coiffure représentant le mont Olympe, avec un vêtement figurant une carte de géographie, où l'on avait Gallia sur le cœur, Germania sur le ventre, et Terra Australis incognito, sur une partie moins noble; ce théâtre, où on caractérisait la Musique par un habit rayé, à plusieurs portées, chargé de croches et de doubles croches, et par une coiffure faite avec les clefs de G-ré-sol, de C -sol-ut et F-ut-fa; ce théâtre, où le Désespoir était dansé par Dauberval, dans l'Opéra deZoROASTRE, en culotte, en bas et souliers rouges, et le Mensonge, avec une jambe de bois, un habillement couvert de masques, et une lanterne sourde dans la main du danseur. Enfin l'Opéra, c'est le théâtre, où Noverre, faisant représenter en 1777, — oui en 1777, — le ballet des Horaces, ne pouvait obtenir par ses supplications, que les Horaces et les Curiaces missent des casques. Horaces et Curiaces s'obstinaient à apparaître au public, coiffés de cinq

boucles de cheveux de chaque côté, poudrées à blanc, et surmontées d'un toupet très exhaussé, qu'ils proclamaient le toupet à la grecque1.

1. Lettres sur les arts imitateurs, par Noverre, Paris, 1807} vol. I. Noverre affirme qu'il a cherché, autant que c'était possible à l'Opéra, à remédier aux défauts qui régnaient dans cette partie si esssentiellc à l'illusion.

JVllle Guimard, on se le rappelle, avait eu, en 1763, une fille de M. de La Borde, que le père avait légitimée en 1770.

Cette Marie-Madeleine Guimard avait à peine quinze ans révolus, que sa mère songeait à la marier à Claude Drais, orfèvre-bijoutier, établi sur le quai des Orfèvres.

Et le 4 mai 1778, contrat était passé devant Chavet, notaire à Paris, entre Robert-Arnould- Claude Drais et Marie-Madeleine Guimard, fille légitimée, ayant la faculté de recueillir toutes successions, donations, legs et autres avantages qui pourraient lui être faits, à l'exception uniquement de la succession dudit sieur La Borde.

Et l'agrément donné par le père et la mère à ce mariage ; voici les avantages que faisait Mlle Guimard à sa fille, en l'article IV de ce contrat de mariage :

« En faveur et considération dudit mariage, la dite demoiselle Guimard mère a par les présentes, donné et constitué en dot, en avancement d'hoirie de la succession future, à la dite demoiselle, future épouse sa fille et au dit sieur futur époux, en cas de prédécès par la dite future épouse sans enfants ou de décès des dits enfants sans postérité, la somme de cent vingtcinq mille livres, savoir : cent mille livres en deniers comptants , que la dite demoiselle Guimard s'engage à payer en écus de six livres , pièces et monnaies ayant cours, aux dits sieur et demoiselle futurs époux, dans le terme et. espace de deux années, à compter de ce jourd'hui, et vingt-cinq mille livres, composées d'un trousseau, de meubles meublants, diamants, bijoux, et habits, linge, hardes et dentelles, à l'usage de la dite demoiselle future épouse, desquels meubles meublants, diamants, bijoux et habits, linge, hardes et dentelles, le dit sieur futur époux reconnaît être en possession, et s'en charge envers la dite demoiselle future épouse.

« Plus aussi en faveur et en considération du dit mariage, la demoiselle Guimard mère, fait et institue par ces présentes pour héritiers généraux et universels en tous et chacuns, les

biens meubles et immeubles réels et fictifs qui se trouveront lui appartenir au jour de son décès, ladite demoiselle future épouse, sa fille, et le dit futur époux en cas de prédécès par la dite future épouse sans enfants, et de décès desdits enfants sans enfants, sous la réserve expresse, que fait la dite demoiselle Guimard mère d'une somme de cent cinquante mille livres, dont la dite demoiselle Guimard mère pourra disposer en faveur de qui bon lui semblera, par testament, donation, legs ou autrement mais le tout ou partie de la dite somme de cent cinquante mille livres sera compris et dépendra de la dite institution d'héritiers, dans le cas où la dite demoiselle Guimard mère décéderait, sans avoir disposé de la dite somme de cent cinquante mille livres en tout ou en partie 1 ! »

Triste mariage, que ce mariage, célébré au mois de mai 1778, et rompu au bout d'un an, par la mort de la jeune mariée, ainsi que nous l'apprennent les Mémoires secrets, en annonçant,

1, Extrait du contrat de mariage de Claude Drais, orfèvrebijoutier, et de Mlle Marie-Madelaine Guimard, fille naturelle de Mllc Guimard et de Jean Benjamin de La Borde, fermier général (1778, 4 mai). {L'Académie Royale de musique au XVIII* siècle, par E. Campardon, Berger-Levrault, 1884, vol. I.)

à la date du 22 novembre, le ballet de Mirza et Lindor.

«La demoiselle Guimard qui n'avait pas paru depuis la mort de sa fille, qu'elle a pleurée longtemps, était trop nécessaire à ce spectacle pour s'y refuser1. »

Page 1