L'Opéra secret au xvm« siècle, par Adolphe Jullicn
La Guimard vieillissait, elle avait quarante ans, elle approchait la cinquantaine, et, sur les planches de l'Opéra, dans sa nuée de gaze, elle continuait à être Hébé, elle continuait toujours à être la déité volante de la jeunesse.
On s'étonnait de cette conservation à la Ninon, de cette conservation qu'elle partageait avec un seul homme du siècle : le maréchal de Richelieu. Le secret de cette éternelle jeunesse, Castil- Blaze nous le dévoile, sans toutefois nous dire de quel livre du temps ou de quel contemporain de la danseuse, il le tient, ce miraculeux secre,t! A l'époque de ses débuts, Mlle Guimard avait fait faire un portrait d'elle, et maintenant, tous les matins, dans son boudoir, avec une main experte, mélangeant tous les pastels du maquillage, devant son miroir, elle refaisait sur sa figure de trente, de quarante, de cinquante ans, le portrait qu'elle avait sous les yeux : — le portrait de son visage de vingt ans.
La Guimard a eu plusieurs années, pendant l'été, des engagements avec l'Opéra de Londres, d'où elle date quelques lettres curieuses, presque, les seules lettres intimes, que l'on ait d'elle.
Et voici une lettre, adressée au banquier Perregaux, — qu'elle appelle familièrement mon voisin, — où elle donne des détails de son engagement à 650 guinées, et où elle traite de coquins, il signor Ravelli, et l'ami Gallini.
« Le 20 juin 1784.
« Quoiqu'il y ait bien longtemps, que je ne me sois rappelée à votre souvenir, mon voisin, il n'en est pas moins vrai, que vous ri avez pas cessé d'être présent au mien, et que mon silence envers vous, ri a eu d'autres causes quun travail forcé et très pénible, pour me laisser la possibilité
d'exécuter ce que je désirais le plus. J'aime à me persuader que vous rendes assés de justice à votre voisine, pour être bien convaincu de cette vérité! Ah! mon voisin! en quel pays suis-je venue? Je ne me plains pas des habitants, il s en faut, non, du tout; mais les Italiens? Ah les coquins! L'Opéra de Londres en est le repaire, à commencer par il signor Ravelli... et un petit brin, notre ami Gallini, que je n' ai cru qu'une bonne bête jusqu'à ce moment, mais qui vient de se déclarer quelque chose déplus : voici le fait.
« Vous scavés que l'Opéra est brûlé. Donc par cette incendie, cession de tous engagements : telle est la clause qu'ils comportent; le mien n'en a pas été à l'abri plus que les autres. Ainsi en regardant les fiâmes qui mettoient le théâtre en cendre, je leurs voyois dévorer les 335 guinées que je devois recevoir, à l' expiration de mon engagement, ayant partagé en deux payements, les 650, je leur disois adieu, assès tristement, lors qu'on vînt m'apprendre que Gallini s'étoit arrangé avec le directeur de Covent-Garden, qui précisément venoit d'entrer en vacances, et que le reste de la saison se finiroit sur ce théâtre; alors je ne mis pas en doute que mon engagement ne fût continué. Sur ces entrefaites, Gallini vint chez moi pour me payer les 825 guinées qui
étoient échues, deux jours avant l'incendie; puis il fit le pauvre, connue à son ordinaire, et me dit qu'il «toit bien malheureux, qu'il perdoit beaucoup et que je devrois bien faire une petite diminution sur le restant de mon engagement; le voyant si bon homme, j'en eus pitié, et lui dis que je me chargerons volontiers de la dépense de mes habits; cette douce proposition chatouilla son âme, il fut très satisfait, me prit la main, en me disant que fêtais birn honnête. Il y avoit chez moi, cinq personnes présentes, j'ai donc cru tout arrangé: mais point du tout; je n'ai plus revu le sieur Gallini. Il signor Ravelli est venu, en sa place, me dire qu'il nétoit plus régisseur, que Gallini était un gueux, un coquin, duquel il ne voulait plus se mêler; puis l'instant d'après, il m'offrit, de la part de Gallini, vingt-cinq louis par représentation : je me mis à rire, et lui répondis que j'étois bien étonnée qu'il se chargeât encore des propositions de Gallini, puisqu'il nétoit plus régisseur, que d'ailleurs je me tenois à mon engagement. Qu'a fait le sieur Gallini, il a donné hier des ordres, pour que l'on avertisse tous les sujets, de se trouver ce matin à la répétition, excepté moi : j'ai appris cela, et ce matin, je me suis rendue à la répétition avec deux témoins : chose que m avoient conseillée
l'avocat elle procureur que j'ai consultés, et qui tous deux, ni1 ont dit que mon affaire e'toit 'parfaitement bonne; mais, mon voisin, vous auriez trop ri, si vous aviez pu voir l'effet qu'a produit ma présence. Ravelli en est devenu tout vert, et Gallini stupéfait, ils ont cru voir tous deux la tête de Méduse. Enfin, le dernier a pris la parole, et a dit que je n'étois plus engagée, mais sans lui répondre, j'ai demandé par quel ballet on commencer oit demain ! Le malheureux a perdu la tète tout à fait, mais n' osant me parler , il a pris à part un de mes témoins, auquel il a offert 100 guinées pour moi pour les représentations : le témoin a répondu que je ne voulois entendre qu'à la validité de mon engagement, que je m'étois mis en règle et qu'il seroit forcé d'y faire honneur : la répétition a été renvoyée; et à peine ai-je été de retour chez moi, que j'ai reçu une nouvelle ambassade du sieur Gallini, et de nouvelles propositio?is auxquelles je n'ai pas voulu entendre... Tout le monde est en l'air pour cette affaire. Demain, on dit qu'il y aura un sabbat d'enfer au théâtre, c'est lord Drumel qui me l'a assuré ainsi que milady Jersey ; la duchesse Devonshire est partie pour la France. J'en suis fâchée, les autres dames sont à la campagne, mais il reste encore assez de noblesse à
Londres, pour le malheur de Gallini : je vous ferai part, mon voisin, de cette grande histoire.
« En attendant, je vous prie de vouloir bien assurer de mon respect Mme Perr égaux, et de lui dire que j'ai cherché à in acquitter de ses commissions ; je lui envoie dans cette lettre les échantillons que j'ai trouvés, mais le prix est infiniment plus considérable quelle ne nïa dit; je la prie de vouloir bien me faire passer ses intentions et je les exécuterai ponctuellement.
« Adieu, mon voisi?i, vous me trouvères bien bavarde, mais Vintérest que vous voulès bien me témoigner, m' encourage à vous conter, tout ce qui lui est relatif; continués moi toujours votre amitié et croyez à tout le plaisir que j'aurai à la cultiver.
« C'est dans ces sentiments que je ne cesserai d'être
« Votre très humble, obéissante servante.
« Guimard.
« PallMallNe 10.
« Dans les échantillons que j' envoyé, il y en a deux qui ont l'aune de France l. »
1. En haut de la 4° page, est écrit de la main de Perregaux : >< Lundy, ce 23 juin 1784. Lettre autographique signée, de la collection de M. Dubrunfaut.