LX1I
Une seconde lettre adressée, je crois bien, en 1787 i à M. de la Ferté, nous montre la danseuse dégoûtée de cette Académie royale de Musique où, selon ses expressions, à l'heure présente « les laquais et les perruquiers sont juges des talents » et comme elle n'a dû ses succès qu'à la bonne compagnie, ne voulant pas devenir la pâture de celle qui remplit le parterre, elle songe à prendre sa retraite.
« Londres %6 may.
« On ne fait pas toujours ce que l'on désire, mon cher petit bon ami, et j'en ay bien la preuve, puisque malgré celui que j'avois de vous écrire, dès mon arrivée à Londres, je n'en ay pu trouver le moment. Mais l'amitié est indulgente, et je
1. Ou 1786, si on s'en rapporte aux 25 ans de suffrage dont elle parle de sa lettre.
compte trop sur la vôtre, pour ne pas être convaincue qu'elle ne vous permettra pas d'être injuste envers moi, en vous laissant prendre, pour négligence, une impossibilité réelle.
« Depuis que je suis en cette ville, on ne m'a pas encore laissé, un seul instant de libre, comblée des bontés de toutes les plus grandes dames, et principalement de M"1" la duchesse de Devonshire. Je passe chez elle tout le temps, où je ne suis pas employée au théâtre. En vérité, mon cher petit bon ami, la manière dont on me reçoit partout est si flatteuse, qu'elle pourvoit bien faive tourner une tête moins sensée, que celle de votre petite bonne amie , mais elle est d'une trop rare bonté, pour n'être pas à l'abri de toute épreuve. Vous allez en juger par les sages réflexions que ses nouveaux succès lui ont fait faire, et dont elle va vous faire part.
«J'ai pensé que je ne pouvois profiter d'une circonstance plus favorable pour terminer brillamment ma carrière théâtrale, et je vous crois trop mon ami, pour ne pas approuver la résolution que je prends de quitter l'Opéva. Vous n'ignovez pas, que depuis quelque temps, il est devenu le centre des cabales, par conséquent du mauvais goût, les perruquiers, les laquais, sont devenus les juges aes talents, les miens n'ont jamais dû
leurs succès qu'à la bonne compagnie, et je ne veux pas risquer de devenir la pâture de celle dont on remplit 'présentement le parterre. Il me seroit trop dur, après vingt-cinq ans de suffrages bien soutenus, définir par éprouver des désagréments, et parmi mes chers camarades, j'en connois qui sont remplis de bonnes volontés sur le chapitre. Or, comme dans tous les temps, je n'ai jamais cherché qu'à faireplaisir, je vais mettre le comble à mes procédés pour eux, en donnant ma démission. Disposés de ma place, mon ami, mais si vous voulès écouter les conseils de ramifié, ne la donnés qu'au talent, et non à la protection ni au charlatanisme. Je vous le répète, il est très dangereux de donner légèrement des premières places, attendu que l'on est plus maître de les ôter aux sujets que Von a rendus possesseurs, quand on finit par voir clairement qu'ils ne sont en état de les remplir. Il faut encourager les jeunes sujets, en les récompensant bien. Soyez libéral en argent, mais avare des premières places, si vous voulez ne pas fermer la porte de l'Opéra aux vrais talents qui pourr oient les mériter. Excusez, mon ami, si je vous donne des conseils, mais c'estmon amitié pour vous, qui me les dicte, ainsy que le désir, que j'ay de ne pas voir détruire entièrement la belle danse, que f ai vu exister à l'Opéra.
(( On m'a mandé que vous aviez suspendu l'arrêt du conseil qui rétablissait les feux, j'en suis vraiment fâchée; vous savez que je vous ay toujours dit, qu'il n'y avoit que ce moyen de rétablir le bon ordre dans le service de l'Opéra. On est bien plus empressé à remplir son devoir, quand 1 intérêt y est attaché, et la certitude de toucher son argent, tous les mois, sans nulle espèce de conventions, rend bien des sujets, infiniment paresseux. Je tiens toujours aux feux, sans eux, cela ira toujours mal. J'ai encore une grâce à solliciter de votre amitié, mon ami, cest de permettre à Nivelon, de rester â Londres jusqu'à la fin du mois prochain. Indépendamment du service que vous me rendrez; en me laissant ce danseur, vous lui en rendrez aussi un bien grand, car il a paru un libelle à Paris, et il est accusé d'y être pour quelque chose. On m' a mandé, ainsi qu'à lui, qu'il étoit attendu à Paris par plusieurs mauvaises têtes de la cour, et qu'on vouloit le rosser. Ce seroit une chose très fâcheuse pour lui, qui (j'en suis persuadée) ne le mérite pas. Vous seul, mon ami, pouvès le soustraire à cette mauvaise affaire, en lui permettant de passer encore cinq semaines à Londres. Dans cet intervalle, les têtes se calmeront, et à son retour on ne pensera plus au libelle. Accordès-moi cette grâce, mon ami, j'en conser-
verai une bienvive reconnaisance , attendu qu'elle m'arrangera aussi parfaitement, puisque je viens de contracter, pour ces cinq dernières semaines, un engagement de 650 guinées, qui joints aux 950 que f ai faites à mon bénéfice, me forment une très jolie somme, à rapporter à Paris. Ce voyage n'a pas été si bête, hein! qu'en pensèsvous? Dame; ce n'est pas ma faute. Ils m 'aiment à la folie, ces bons Anglais! Voilà ce que c'est que le mérite!
« Ah ça, monsieur mon cher petit bon ami, aimès-moi toujours bien, et autant que je vous aime entendès-vous? Ecrivès-moi, je vous en prie, et dites-moi que vous me laissés JSivelon. Vous nous rendrez service à tous les deux, et vous êtes trop obligeant pour refuser à votre petite bonne amie, qui vous embrasse de tout son cœur.
« Mes respects je vous prie à Mme de la Ferté ainsi qu'à Mme Desentelles , sans m' oublier auprès de son chaste époux.
« Mlle Saunière vous portera les commissions dont Mlle de la Bourdonnais m'avait chargées
pour vous remettre.
« PallMall, n°10*. »