Mémoires secrets, vol. VII
<( Un grand nombre des contemporains de La Borde a pu ne voir en lui que le courtisan aimable et dissipé, le possesseur de tous les talents agréables, l'amateur de tout ce qui peut en rehausser l'éclat, et des jouissances frivoles, enfin F homme à grandes passions, et non moins propre à les inspirer qu'à se laisser dominer par elles. Nous avons dû en prendre une idée bien différente, nous dont les rapports avec lui ne nous l'ont présenté que sous l'aspect d'un homme franc, loyal, modeste, généreux, bienfaisant1. »
Oui, mais avant tout une nature tendre, un tempérament passionné, un amoureux de la femme, et qui le fut toute sa vie, et tout autant plus tard d'une femme légitime qu'il Tétait alors de la Guimard.
Et, chez l'amant de la Guimard, qui écrivit des
1. Jean Benjamin de La Borde, né le 5 septembre 1734, était entré dans la finance, par l'esprit de gratitude de son père pour un état auquel il avait dû le rétablissement de sa fortune ruinée par le système de Law, et était nommé en 1761 adjoint de son beau-frère, M. d,e Marchais, dans le service intime de Louis XV, dont il fut un de ses amis, si un roi pouvait avoir des amis. Une existence, dit son biographe, souvent au bord de l'abîme, mais distraite par Fart, la littérature, le plaisir, et qui se termina par la guillotine.
Le biographe, pour nous donner une idée do la douceur de son caractère et de l'inaltérabilité de son humeur, nous le montre attaqué de coliques néphrétiques qui le faisaient souffrir des douleurs indicibles, et passant dans le bain des journées entières, environné de livres, avec toute la sérénité d'un homme qui prendrait un bain par sensualité.
Maximes et des Pensées, il n'est pas sans intérêt de chercher, dans les « Maximes et les Pensées » de l'écrivain, ou toujours Fauteur se confesse un peu, de chercher et de retrouver l'amoureux qu'il fut.
Voici ces pensées :
« Vouloir qu'on soit amoureux avec raison, c'est vouloir qu'on soit fou avec raison.
Pourquoi rougir d'avouer qu'on s'est trompé? N'est-ce pas déclarer qu'on est plus sage aujourd'hui qu'hier?
Une femme qui sait mal est moins supportable qu'une femme qui ne sait rien.
Le plaisir est comme une fleur dont l'odeur est délicate, et qu'il faut sentir légèrement si on veut toujours lui trouver le même parfum.
La plupart des femmes ressemblent à des énigmes qui cessent de plaire dès qu'elles sont devinées.
Jamais une âme bien amoureuse n'est juste ; elle trouve son bonheur trop petit et son malheur trop grand.
On prend de l'amour près d'une femme de vingt ans, une de trente en donne.
Qui aime est bien plus heureux que d'être aimé.
Qui veut être aimé sans aimer ressemble à celui qui veut allumer un flambeau avec une torche éteinte. »
Et peut-être en ce mois de juin 1773 écrit-il:
« On cembat l'amour par la fuite et la colère par le silence. »
Et peut-être plus tard, plus tard, écrira-t-il, en pensant à la Guimard :
«Les grandes passions qui s'affaiblissent sont semblables à des songes dont l'idée s'eflace à mesure qu'on s'éveille1. »
Dans cette imagination de danseuse, chercheuse et créatrice de plaisirs joliment sensuels, sur ses d^ux théâtres de Pantin et de la Chaussée-d'Àntin, dans cette imagination libertine qui avait un moment la velléité de ressusciter les Fêtes d'Adam, exécutées sous le Régent au château de Saint-Cloud2, dans cette imagination tombait, en Tannée 1776, l'idée d'un piquenique, d un pique-nique d'une immoralité scandaleuse, d'un pique-nique comme la société française n'en avait point encore vu.
Il s'agissait d'un spectacle composé de La Colonie et des Sabots, où MllG Guimard devait jouer,
4. Pensées et Maximes deJ.-B. de La Borde, précédées d'une notice sur la vie et les ouvrages de ce littérateur. Paris, Lamj-,1802.