L' Opéra secret au xvme siècle, par Adolphe Jullien
le portrait qu'elle avait sous les yeux : — le portrait de son visage de vingt ans.
La Guimard a eu plusieurs années, pendant l'été, des engagements avec l'Opéra de Londres, d'où elle date quelques lettres curieuses, presque les seules lettres intimes, que Ton ait d'elle.
Et voici une lettre adressée au banquier Perregaux, — qu'elle appelle familièrement mon voisin, — où elle donne des détails de son engagement à 650 guinées et où elle traite de coquins il signor Ravelli et l'ami Gallini.
a Le 20 juin 1784.
« ' Quoiqu'il y ait bien longtemps que je ne me sois rappelée à votre souvenir, mon voisin, il n'en est pas moins vrai que vous n'avez pas cessé d'être présent au mien et que mon silence \ envers vous n'a eu d'autres causes qu'un travail forcé et très pénible pour me laisser la possibilité d'exécuter ce que je dé sir ois le plus. J'aime à me persuader que vous rendes assés de justice à votre voisine pour être bien convaincu de cette vérité! Ah! mon voisin! en quel pays suis- je venue ? Je ne me plains pas des habitants, if
s'en faut, non, du tout ; mais les Italiens? Ah! les coquins ! L Opéra de Londres en est le repaire à commencer par il signor Ravelli... et an petit brin notre ami Gallini, que je nai cru qu'une bonne bête jusqu'à ce moment, mais qui vient de se déclarer quelque chose de plus : voici le fait.
« Vous scavés que l'Opéra est brûlé. Donc par cette incendie, cession de tous engagements : telle est la clause qu'ils comportent ; le mien n'en a pas été à l'abri plus que les autres. Ainsi en regardant les fiâmes qui mettoient le théâtre en cendre, je leurs voyois dévorer les 3%5 guinèes que je de vois recevoir à l 'expiration de mon engagement, ayant partagé en deux payements les 650, je leur disois adieu assès tristement, lors qu'on vînt m' apprendre que Gàllini s' et oit arrangé avec le directeur de Covent-Garden qui précisément venoit d'entrer en vacances, et que le reste de la saison se finir oit sur ce théâtre, alors je ne mis pas en doute que mon engagement ne fût continué. Sur ces entrefaites, Gallini vint chez moi pour me payez les 325 guinèes qui étoient échues deux jours avant l'incendie ; puis il fit le pauvre, comme à son ordinaire, et me dit qu'il étoit bien malheureux, qu'il perdoit beaucoup et que je devrois bien faire une petite diminution sur le restant de mon engagement • le voyant si bon homme, j'en eus pitié et lui dis
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que je me chargerois volontiers de la dépense de mes habits; cette douce proposition chatouilla son âme, il fut t?*ès satisfait, me prit la main en me disant que j'êtois bien honnête. Il y avoit ' chez moi cinq personnes présentes, f ai donc cru tout arrangé: mais point du tout ; je n'ai plus revu le sieur Gallini. Il signor Ravelli est venu en sa place me dire qu'il n'étoit plus régisseur, que Gallini était un gueux, un coquin, duquel il ne voulait plus se mêler ; puis Vinstant d'après, il m'offrit, de la part de Gallini, vingt-cinq louis > par représentation : je me mis à rire, et lui répondis que j'étois bien étonnée qu'il se chargeât encore des propositions de Gallini, puisqu'il n'étoit plus régisseur, que d'ailleurs je me tenois à mon engagement. Qu'a fait le sieur Gallini, il a donné hier des ordres pour que l'on avertisse tous les sujets de se trouver ce matin à la répétition, excepté moi : j'ai appris cela, et ce matin je me suis rendue à la répétition avec deux témoins : chose que nCavoient conseillée l'avocat et le procureur que j'ai consultés, et qui tous deux m'ont dit que mon affaire é toit parfaitement bonne ; mais, mon voisin, cous auriez trop ri si vous aviez pu voir l'effet qu'a produit ma pré~ sence. Ravelli en est devenu tout vert, et Gallini stupéfait, ils ont cru voir tous deux la tête de Méduse. Enfin le dernier a pris la parole, et an dit que je n'étois plus engagée, mais sans lui
répondre j'ai demandé par quel ballet on com^ menceroit demain! Le malheureux a perdu la tête tout à. fait, mais n'osant me parler, il a pris à part un de mes témoins auquel il a offert 100 guinées pour moi pour les représentations : le témoin a répondu que je ne voulois entendre qu'à la validité de mon engagement, que je m'étois mis en règle et qu'il seroit forcé d'y faire honneur : la répétition a été renvoyée ; et à peine ai- je été de retour chez moi que j'ai reçu une nouvelle ambassade du sieur Gallini et de nouvelles propositions auxquelles je n'ai pas voulu entendre... Tout le monde est en l'air pour cette affaire. Demain, on dit qu'il y aura un sabbat d'enfer au théâtre, c'est lord Drumel qui me l'a assuré ainsi que milady Jersey ; la duchesse de Devonshire est partie pour la France. J'en suis fâchée, les autres dames sont à la campagne , mais il reste encore assez de noblesse à Londres pour le malheur de Gallini : je vous ferai part, mon voisin, de cette grande histoire.
« En attendant, je vous prie de vouloir bien assurer de mon respect MmQ Perregaux et de lui dire que j'ai cherché à m acquitter de ses commissions; je lui envoie dans cette lettre les échantillons que j'ai trouvés, mais le prix est infiniment plus considérable qu'elle ne m'a dit : je la prie de vouloir bien me faire passer ses intentions et je les exécuterai ponctuellement.
ce Adieu, mon voisin, vous me trouvères bien bavarde, mais Vintérest que vous voulès bien me témoigner m'encourage à vous conter tout câ qui lui est relatif ; continués moi toujours votre l amitié et croyez à tout le plaisir que f aurai à la cultiver.
« C'est dans ces sentiments que je ne cesserai d'être
« Votre très humble, obéissante servante.
« Guimard.
« Poil Mail No 10.
« Dans les échantillons que j' envoyé, il y en a deux qui ont l'amie de France*. »
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Une seconde lettre adressée, je crois bien, en 1787 2 à M. de la Ferté, nous montre la dan-j seuse dégoûtée de cette Académie Royale de Musique où, selon ses expressions, à l'heure présente « les laquais et les perruquiers sont juges des talents », et comme elle n'a dû ses succès qu'à
4 . En haut de la 4e page est écrit de la main de Perregaux : « Lundy, ce 26 juin 1784. » Lettre autographique signée, de la collection de M. Dubrunfaut.
2. Ou 1786, si on s'en rapporte aux 25 ans de suffrage dont elle parle dans sa lettre.
la bonne compagnie, ne voulant pas devenir la pâture de celle qui remplit le parterre, elle songe à prendre sa retraite.
« Londres 26 may.
« On ne fait pas toujours ce que Von désire , mon cher petit bon ami, etfen ay bien la preuve, vuisque malgré celui que j'avois de vous écrire, dès mon arrivée à Londres, je n'en ay pu trouver le moment. Mais l'amitié est indulgente, et je compte trop sur la votre pour ne pas être convaincue qu'elle ne vous permettra pas d'être, injuste envers moi en vous laissant prendre pour négligence une impossibilité réelle.
« Depuis que je suis en cette ville on ne m'a pas encore laissé un seul instant de libre, comblée des bontés de toutes les plus grandes dames, et principalement de Mme la duchesse de Devonshire. Je passe chez elle tout le temps, où je ne suis pas employée au théâtre. En vérité, mon cher petit bon ami, la manière dont on me reçoit partout est si flatteuse qu'elle pourroit bien faire tourner une tête moins sensée que celle de votre petite bonne amie, mais elle est d'une trop rare bonté pour n'être pas à l'abri de toute épreuve. Vous allez en juger par les sages réflexions que ses nouveaux succès lui ont fait faire, et dont elle va vous faire part.
« Tai pensé que je ne pouvois profiter d'une circonstance plus favorable pour terminer brillamment ma carrière théâtrale, et je vous crois trop mon ami pour ne pas approuver la résolution que je prends de quitter T Opéra. Vous n'ignorez pas, que depuis quelque temps, il est devenu le centre des cabales, par conséquent du mauvais goût, les perruquiers, les laquais, sont devenus les juges des talents, les miens n ont jamais dû leurs succès quà la bonne compagnie, et je ne veux pas risquer de devenir la pâture de celle dont on remplit présentement le parterre. Il me seroit trop dur, après ving-cinq ans de suffrages bien soutenus, de finir par éprouver des désagréments, et parmi mes chers camarades, j'en connois qui sont remplis de bonnesvolontés sur le chapitre. Or, comme dans tous les temps je n'ai jamais cherché qu'à faire plaisir , je vais mettre le comble à mes procédés pour eux en donnant ma démission. Disposes de ma place mon ami, mais si vous voulès écouter les conseils de l'amitié, ne la donnés qu'au talent et non à la protection ni au charlatanisme. Je vous le répète, il est très dangereux de donner légèrement des premières places, attendu que l'on n'est plus maître de les ôter aux sujets que Von a rendus possesseurs quand on finit par voir clairement quils ne sont en état de les remplir. Il faut encourager les jeunes sujets en les récompensant bien. Soyez libéral en
argent^ mais avare des premières places, si vous voulez ne pas fermer la porte de l'Opéra aux vrais talents qui pourroient les mériter. Excusez, mon ami, si je vous donne des conseils, mais c'est mon amitié pour vous qui me les dicte, ainsy que le désir que fay de ne pas voir détruire entièrement la belle danse que j'ai vu exister à V Opéra. « On ma mandé que vous aviez suspendu V arrêt du conseil qui rètablissoit les feux, j'en suis vraiment fâchée; vous savez que je vous ay toujours dit qu'il n'y avoit que ce moyen de rétablir le bon ordre dans le service de l'Opéra. On est bien plus empressé à remplir son devoir quand l'intérêt y est attaché, et la certitude de toucher son argent, tous les mois, sans nulle espèce de conventions, rend bien des sujets, infiniment paresseux. Je tiens toujours aux feux, sans eux cela ira toujours mal. J'ai encore une grâce à solliciter de votre amitié, mon ami, c'est de permettre à Nivelon de rester à Londres jusqu'à la fin du mois prochain. Indépendamment du service que vous me rendrez en me laissant ce danseur, vous lui en rendrez aussi un bien grand, car il a paru un libelle à Paris, et il est accusé d'y être pour quelque chose. On m a mandé ainsi qu'à lui qu'il étoit attendu à Paris par plusieurs mauvaises têtes de la cour et qu'on vouloit le rosser. Ce seroitune chose très fâcheuse pour lui, qui {j'en suis persuadée) ne le mérite pas. Vous
seul, mon ami, pouvès le soustraire à cette mauvaise a/faire, en lui permettant de passer encore cinq semaines à Londres. Dans cet intervalle, les têtes se calmeront et à son retour on ne pensera plus au libelle. Accordès-moi cette grâce, mon ami, j'en consercerai une bien vive reconnaissance, attendu qu'elle m arrangera aussi parfaitement, puisque je viens de contracter, pour ces cinq dernières semaines, un engagement de 650 guinées qui, joints aux 950 que j'ai faites à mon bénéfice, me forment une très jolie somme à rapporter à Paris. Ce voyage na pas été si bête, hein! qu'en pensès-vous ? Dame, ce n'est pas ma faute. Ils m'aiment à la folie, ces bons Anglais! Voilà ce que c'est que le mérite!
« Ah ! ça, monsieur mon cher petit bon ami, aimès-moi toujours bien, et autant que je vous aime, entendès-vous ? Ecrive s-moi, je vous en prie, et dites-moi que vous me laissés Nivelon. Vous nous rendrez service à tous les deux, et vous êtes trop obligeant pour refuser à votre petite bonne amie, qui vous embrasse de tout cœur.
« Guimard.
« Mes respects je vous prie à Mme de la Ferté ainsi qu'à Mme Desente lies, sans m9 oublier auprès de son chaste époux.
« Mne Saunière vous portera les commissions
dont Mlu de la Bourdonnais m'avait chargée pour vous remettre.
« Pall Mail, n° 10*. »
Une dernière lettre de l'ancienne collection du baron de Trémont, adressée au banquier Perregaux le 16 avril 1789, dont nous ne pouvons, hélas, donner que l'extrait du catalogue, nous représente la Guimard vivant dans l'intimité des grandes dames anglaises, dans l'intimité de la duchesse de Devonshire, cette fanatique de danse qui commandait un ballet à Vestris et chez laquelle, dans la lettre adressée à M. de la Ferté, quelques années avant, la Guimard dit qu'elle passait tout le temps qu'elle n'était pas au théâtre... Et la réputation de son goût d'habillement fait de la danseuse française une sorte d'ordonnatrice des modes de là-bas.
Voici l'extrait du catalogue de Trémont, décembre 1859 :
« Curieuse lettre sur son arrivée à Londres et sur l'accueil gracieux et empressé qu'elle y a reçu de toute la noblesse, et principalement de la duchesse de Devonshire qui est à la tête d^s