Mes Passe-temps, chansons par Jean-Etienne Despréaux
Mais ce portrait physique et moral du danseur, le voulez-vous détaillé, plus complet, allez le chercher dans le recueil manuscrit de ses chansons, conservé à la Bihliothèque de FOpéra, en cette pièce de vers qui n'a pas été imprimée.
Despréaux, après avoir dit qu'il descendait du grand chapelain de saint Louis, se dépeint en ces termes :
Il faut que je vous désigne
De ma taille la grandeur.
Cinq pieds, trois pouces, neuf lignes,
Voilà juste ma hauteur.
Large front, bouche moyenne,
Menton pointu, le nez long,
Les yeux gris, figure pleine,
Sourcils bruns, cheveux blonds,
Esprit vif, gai caractère, Sans souci, de temps en temps,
Et surtout à faire Usage de mes cinq sens.
Point de dévot, peu philosophe, Estimant fort les savans ; En savoir, assez d'étoffe Pour rire des charlatans .
Et savez-vous, c'est curieux, quand et dans quelles conditions c'a été écrit? lisez Fenvoi :
ornés de gravures d'après les dessins de Moreau jeune, avec( les airs notés. A Paris, chez l'auteur, 1806.
Le tout, fait en ma demeure, Pour me distraire l'esprit.
De nuit, à peu près une heure, Crachant le sang, en mon lit.
Mois d'Avril, ce mardi seize, Rue d'Orléans-Saint Denis, L'an sept cent quatre-vingt-treize En la ville de Paris.
Ce ménage de danseurs, mariés juste un mois après la prise delà Bastille : le mari et la femme ne dansant plus, — et l'ancienne propriétaire à la Ghaussée-d'Antin et à Pantin, en dépit des rentes et pensions énoncées au contratde mariage, ne semblant avoir gardé pas grand'chose de son opulence passée : ce ménage avait bientôt à subir les réductions, les retranchements, la ruine apportée par la Révolution à la fortune des particuliers pensionnés par FÉtat.
L'année n'était point écoulée que le décret du 10 juillet 1790 assimilait la retraite d'un sujet retiré de l'Opéra à la pension de l'ancien régime, — d'ordinaire, une faveur, une grâce, une prodigalité sans juste raison du pouvoir. Or, cette pension de retraite de l'Opéra qui était en règle générale de 1.500 francs pour quinze ans
de service, de 2.000 francs pour vingt ans de service, de 2.500 francs pour vingt-cinq ans, au lieu d'être une faveur, était une obligation contractée par le gouvernement et appuyée sur une multitude d'arrêts et de règlements S était un contrat, était un droit.
Et très justement les Observations pour les Sujets retirés de l'Opéra s'exprimaient ainsi : « Le gouvernement a dit à chaque sujet : « Votre talent est nécessaire à l'Opéra; je désire que vous vous y attachiez et que vous y fassiez quinze années de service. Pendant ces quinze années de service, les appointements qui vous seront donnés ne pourront pas s'élever au-dessus de la^ somme de trois mille livres, je sais que cette somme est modique et que vous auriez le droit d'en prétendre une beaucoup plus forte ; je sais aussi qu'il vous seroit facile de vous procurer sur d'autres théâtres un sort infi-
1. Dès 1713, un fonds de dix mille livres avait été réservé à l'effet de payer les retraites promises aux sujets de l'Opéra. Et voici en quels termes, est conçu le règlement donné à Versailles, le 11 janvier de cette année.
Il sera fait un fonds de dix mille livres pour les pensions, des acteurs et des actrices, et autres gens de musique et de danse, et symphonistes de l'orchestre qui, après avoir servi, pendant quinze années, seront par leur âge ou leurs infirmités; hors d'état de continuer leurs services savoir 1.000 livres àv ceux où à celles qui ont 1.500 livres d'appointements, et lai moitié des appointements à ceux ou à celles qui ont; 1.200 livres et au-dessous, sans que le dit fonds puisse être: augmenté, etc.
niment plus avantageux. Je ne me dissimule donc pas que c'est un grand sacrifice que j'exige de vous mais, en considération de ce sacrifice, je vous assurerai, pour retraite, à dater du terme de vos quinze années, époque où il vous sera, en effet, libre de vous retirer, la moitié des appointements dont vous aurez joui pendant ce temps-là. »
À propos de ces pensions de retraite des acteurs et des actrices de l'Opéra, un livre qui s'occupe des Moyens d'améliorer l'organisation des spectacles de Paris par rapport au public et aux acteurs, dans le but d'être utile à la municipalité, ce livre confesse que la danse a surtout tous les droits à cette retraite, parce que, si les chanteurs français n'avaient de chances d'engagement qu'en France, nos danseurs et nos danseuses qui plaisent dans tout l'Univers auraient pu trouver des conditions beaucoup plus brillantes chez les autres nations.
Et les observations pour les sujets retirés de V Opéra, considérant cette retraite seulement comme le payement d'une avance sur leurs travaux et comme une juste indemnité, se terminaient ainsi :
« Et, croit-on que s'ils n'avaient pas invariablement compté sur ce secours, s'ils avaient pu penser qu'on leur disputeroit un jour une propriété aussi sacrée, et qu'ils seroient exposés au
danger de se la voir ravir, la Giiimard, les Vestris, les Saint-Huberti, et tant d'autres talentscélèbres, qui ont fait pendant si longtemps les délices de la nation, et dont elle a conservé un si grand souvenir, eussent consenti à rester constamment attachés à l'Opéra et se contenter d'appoin-J tements, qui suffisaient à peine pour les faire 1 vivre?
« Croit-on qu'ils eussent eu le courage de résis- 1 ter à toutes les offres séductrices qui leurétoient faites de tant d'autres théâtres de l'Europe pour les attirer à l'étranger et les enlever à la France?
« Croit-onqu'ilseussentainsisacrifiéles années'! si brillantes de leur force et de leur jeunesse pour n'en retirer dans un âge plus avancé aucun avan-] tage?»
Mais, en dépit de la justice de ces réclamations, l'état des finances de la République faisait qud les 64.000 francs de pensions de retraite des retraités de l'Opéra étaient mal, puis pas payés! du tout, pendant certaines années de la Révolu*) tion1.
4. Sur un papier payant un timbre de cinq sous, et qui porte en haut : Exercice 1791 : Musique du Roi et Département] des Menus-Plaisirs, M118 Guimard, à la date du 27° jour d*o<x tobre, donne un reçu de 300 francs pour ses appointements de
juillet.
Les Passe-Temps poétiques du mari de la Guimard, dans la pièce intitulée : Mon emménagement à Montmartre, nous apportent un curieux renseignement sur le logis où s'abrita, se cacha un peu le ménage pendant « les trois années de la Terreur », un logis situé tout au haut de labutte Montmartre, et auquel on parvenait par un chemin si escarpé, que les patrouilles anthropophages1 négligeaient d'y monter.
Écoutez le mari de la Guimard :
Un peu plus haut que les clochers,
Près de la céleste demeure,
Ma femme et moi sommes juchés,
On y monte en moins d'un quart d'heure :
Les habitants de ces cantons,
Ce sont simplement des ânons.
Des bourgs, des cités plus de mille, Là, je découvre à l'horizon.
Au bord de Paris et des champs, Avec mon aimable compagne.
Mon cœur goûte les agréments De la ville et de la campagne :
1. C'est ainsi que Despréaux épithète ces patrouilles, dans le manuscrit de ses chansons.
Paisible du matin au soir, Là, sous des voûtes de verdure, En main, la bêche ou l'arrosoir, Je tâche d'aider la nature (bis) .
Et l'arrosoir et la bêche à la main, le ménage reste en haut de la butte Montmartre jusqu'en! 1797 où, dans une autre pièce : Les Contre-temps J Despréaux s'excuse auprès de ses confrères des! « Dîners du Vaudeville » de manquer à leur! réunion, à cause de son déménagement.