‹ La GuimardChapitre 66 sur 74 · Lettre autographe signée. Collection Lajarriette · texte numérisé non relu

Lettre autographe signée. Collection Lajarriette

Le ménage Despréaux-Guimard, en ces dernières années, habitait rue de Ménars, en entrant par la rue de Richelieu, à droite, dans la maison où se trouvait, en 1865, une Assurance,

Là, la Guimard continuait à voir, ainsi qu'avant la Révolution, une assez nombreuse société, et nécessairement la conversation des uns et des autres ramenait toujours le souvenir des triomphes de la danseuse à l'Opéra. Et chez tous c'était un regret qu'on n'eût pas une idée de ce talent merveilleux auquel avait applaudi toute une génération, et c'était autour de la femme une curiosité, presque indiscrète, de quelque chose qui pût donner à son monde un rien du spectacle de la danse de la Terpsichore de jadis. Enfin, « on arriva à cette flatteuse exigence, que l'artiste septuagénaire assemblât, sans se fatiguer, quelques pas » des ballets, où elle avait eu le plus de succès. La Guimard refusait mollement, se retranchant derrière son âge et la décrépitude de son vieux corps. Mais Despréaux, cet éternel amuseur des gens, cet imaginateur de machines divertissantes, fit dresser dans son salon un théâtre, dont le rideau d'avant-scène

ne laissait voir que le genou et les jambes des acteurs. Et lui et sa femme, affublés dans les parties visibles, au-dessous du rideau, d'une tunique pailletée et de la chaussure tradition* nelle, sauvant ainsi tout ce qu'il y avait de vieux dans leur tête, dans leur torse, se mirent à danser avec des jambes et des pieds qui semblaient tout jeunes.

Les invités qui assistaient à cette représentation restèrent sous le charme de cette espèce de résurrection du talent de la veille danseuse, et Charles Maurice dit :

« Le pied, d'une extrême coquetterie, s'était conservé souple et vigoureux ; la jambe fine et solide donnait à Faccentuation des pas presque toute la fermeté du jeune âge, et la correcte exécution de Fensemble rappelait, de l'ancienne école ce qui aurait fait envie au goût moderne. En un mot, ce spectacle était des plus séduisants en ce qu'il prêtait, par l'imagination, de l'esprit à la danse visible et du dramatique à la pantomime qu'on ne voyait pas \ »

Le succès de cette représentation, Charles Maurice le déclare prodigieux, et ce fut à qui solliciterait des places pour les représentations futures. Mais la santé de Mlle Guimard s'opposa

1. Extrait des Épaves de Charles Maurice. Paris, 1865, et de la Revue Rétrospective, t. II, 1885.

à ce qu'on y donnât suite, après cinq ou six soirées.

Plus tard, plus tard/ retirée tout à fait du monde, devenue casanière, vivant au coin de son feu, si par hasard quelqu'un mettait la conversation sur son glorieux passé à l'Opéra, la Guimard amusait la petite société réunie autour d'elle avec quelque chose qu'elle tirait d'à côté de son fauteuil, et qu'elle appelait son théâtre. Ce théâtre, grand comme une petite caisse, — la femme qui avait eu le théâtre Pantin et de la Ghaussée-d'Antin le mettait entre ses jambes, sur une chaufferette. Puis on la voyait lier deux de ses doigts, se baisser, lever la toile, annoncer un ballet quelconque et, par une merveille de mémoire et d'agilité de main, danser, avec ses deux doigts, tous les pas de ce ballet : — ses pas à elle, et les pas de celles qui l'avaient précédée, et de celles qui l'avaient doublée, — faisant dans cette originale et spirituelle représentation apprécier la supériorité de sa danse.

Et après le premier ballet, un second, puis un autre encore... la vieille Guimard, repassant ses triomphes d'autrefois, oublieuse de l'heure1.

1. Récit qui m'a été fait par Mm0 Bellangé, la femme du notaire de Mlla Guimard.

Le 4 mai 1816, mourait, à deux heures de relevée, Marie-Madeleine Guimard, femme Despréaux4,

La mort de l'illustre danseuse du dix-huitième siècle passa presque inaperçue dans ce Paris de la Restauration qui semblait déjà avoir oublié ses retentissants triomphes d'hier2. A peine les

1. Jal. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Pion. 1867.

2. A un ami qui lui demandait des renseignements sur sa femme et sur l'Opéra — du temps qu'elle y dansait, — Deapréaux écrivait, sept mois après la mort de son adorable amie. cette longue lettre :

« Ce 2 Décembre 1816.

« Mon cher Desprez, ma tête fatiguée par le chagrin va vous donner quelques souvenirs de ce que vous désirez sur les souvenirs de mon adorable amie.

« Je suis fermement persuadé que la danse théâtrale a été à son plus haut période pendant les vingt dernières années avant la Révolution. La beauté de Vestris père, fait comme Apollon, et qu'on nommoit le dieu de la danse. Talent parfait dans son genre qui n'étoit pas un sauteur. Son fils Auguste Vestris, moins grand que son père qui l'appeloit le diamant de l'Opéra, étoit un des plus charmants danseurs que l'on ait vu, après Dauberval, qui de tous avait le plus de talent pour l'exécution et l'esprit de la danse en action.

« Gardel l'aîné était un des bons danseurs après Vestris le père, Gardel actuel son frère a vraiment du talent.

« En femme, Mme Guimard-Despréaux étoit supérieure à toutes, parce que la nature l'avoit pétrie de grâce naturelle, et on peut dire spirituelle. Elle n'avoit pas la taille de la

journaux du temps la signalent-ils, par deux ou trois lignes nécrologiques, et je crois que le plus grand éloge funèbre qui ait été fait de la

belle Heynel qui épousa le grand Vestris, mais sa charmante structure rappeloit la Vénus de Médicis que nous avons eue pendant quelques années au Muséum à Paris. Mlle Allard mère de Auguste Vestris étoit dans le genre demi caractère la danseuse la plus vive, la plus leste, et la plus charmante qu'on ait vue. Il y en a eu plusieurs autres encore. Mais revenons à ce que vous désirez savoir sur la danse. Je vous dirai que la danse actuelle ne ressemble en rien à cellequej'ai vue depuis 4770 jusqu'à en 1790 ou 92. Le public canaille à bonnet rouge qui s'est emparé du parterre, les danseurs des boulevards, de Nicolet qui se sont introduits sur le théâtre du Grand Opéra, ont fait oublier que la grâce étoit le vernis du tableau mouvant de l'Opéra. Le talent de la danse n'est point de savoir exécuter toutes sortes de pas en mesure sur un rythme quelconque, le dernier des figurants les sait exécuter : la vitesse n'est qu'un faible avantage.

« ... La simple exécution correcte et exécutée avec grâce voilà ce qu'il faut : sauter très haut est un pauvre talent. Le boulevard et les danseurs italiens l'emportent. Laissons là les burlesques, et parlons de la grâce dont les personnes de

notre âge ont encore le souvenir, en pensant à Mm» G d,

qui en étoit pétrie.

« Il y a trois sortes de grâce : la grâce de forme, la grâce d'attitude, la grâce de mouvement.

« La grâce de forme est donnée par la nature : elle est rare — celle d'attitude est un choix de position du corps que le bon goût choisit et enseigne; — celle de mouvement n'est pas seulement d'aller d'une attitude à une autre, en suivant la cadence de la musique, mais elle exige de l'expression d'après le genre qu'on représente, surtout dans la danse terre -à-terre, qui est bien différente de la danse sautée.

« C'est avec la danse terre-à-terre que M110 G d a charmé

pendant plus de vingt-cinq ans un public connoisseur, dans les gavottes d'Armide et dans deux cents autres danses. Elle étoit toujours nouvelle, je ne parle pas seulement des pieds, ils sont peu en comparaison du charme du corps et de la tête. C'est là qu'est la perfection du tableau. Elle jouait par-

Terpsichore de l'Académie Royale de musique est celui imprimé par le Journal de Paris du 7 mai :

« La célèbre Mlle Guimard, première danseuse à l'Opéra, est morte samedi dernier à l'âge de soixante-quatorze ans1, à la suite d'une

faitement la comédie ainsi que l'Opéra-comique. Sa figure expressive peignait aisément toutes les sensations qu'elle éprouvait ou qu'elle était censée éprouver. Voilà pourquoi elle fut la plus parfaite pantomime dans Médée, Jason, dans le ballet de Ninette, dans Myrza et beaucoup d'autres ballets. Elle fut toujours parfaite, parce que la grâce ne l'a jamais quittée.

« Elle savait distinguer le trivial du vrai comique et joignait au charme de la grâce et de l'harmonie du mouvement l'expression de la figure.

« Elle s'est plû à donner dans les dernières années des leçons de maintien, de grâce, de danse, de pantomime, à Mll° Gosselin. Elle l'aimait beaucoup et n'approuvait pas le genre' actuel d'élever le pied aussi haut que la hanche. Ces mouvements outrés disloquent le corps et sont les ennemis de la grâce. Ces sortes d'attitudes ne produisent d'autre effet que d'étonner le parterre .

« Voici, mon cher Desprez, bien du gribouillage ; pardonnez-moi, j'ai un très grand mal detôte qui m'a empêché de dormir

« Votre véritable ami, « Despréaux. »

Cette lettre adressée à Desprès, sans doute le secrétaire de Besenval, et pleine de fautes d'orthographe, de phrases sans syntaxe, de répétitions, mais curieuse par les renseignements qu'elle donne sur la danseuse, appartient à Mm° Delizy.

4. Le Journal de Paris vieillit Mlle Guimard d'une année. Elle meurt âgée de 73 ans.

maladie de quelques jours. Peu d'heures avant sa mort, elle s'entretenait encore fort tranquillement avec une dame de ses amies.

« L'esprit et les qualités aimables qui distinguaient Mme Guimard-Despréaux rendront son souvenir éternellement cher à ses nombreux amis. »

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