ODE A LA FIANCÉE
— Quand les étés et la douce saison Font feuille et fleurs et les prés reverdir ■
— Petite sœur viens avec moi :
De son haleine la plus douce,
Mai renouvelle nos vieux bois.
Reposons -nous sur cette jeune mousse Légère et parfumée amsi qu'une fourrure. Un feuillage odorant se balance et murmure, Les bruyères et les fougères d'or s'agitent. Mille bruissements berceurs invitent
A sommeiller, gardés des midis lourds :
Accourez vite, ô mes amours.
Viens, repose ton corps gracile Tout contre moi, bien contre moi, 0 ma douce beauté fragile ; Laisse glisser vers mon aisselle Ta menue tête et ton col précieux.
Et contre ma joue que ruisselle L'écroulement de tes cheveux.
Laisse-moi, chère enfant, tenir tes mains qui tremblent,
Les retenir lorïguement dans mes mains, Une chaîne souder de tous nos doigts ensemble.
Au magnétisme souverain.
Tes yeux, tes yeux si puis et tes lèvres meurtries Appellent, chère âme malade.
Le dictame de mes baisers ; Levez-vous, fleurs en ma prairie.
Et qu'en aériennes cascades Ils descendent vous ranimer.
Approche tes yeux qui me prient.
Et ta gorge aussi qui se lève, Ta gorge et tout ton jeune corps Appellent ma lèvre et son miel.
Mais cette autre ivresse est trop forte Pour nos raisons et pour nos corps ; J'ai peur, je songe malgré moi A la vertigineuse porte.
Je convoite et j'ai honte et de m 'avouer quoi ; Demeurons assoupis, demeurons de la sorte L'un et l'autre étendus, et savourons encor Cet engourdissement profond comme la mort. Ne parle pas et que ton cœur même se taise. Ne chante plus, mon rossignol des bois, Il faut bien que mes sens extasiés s'apaisent : Ils t'anéantiraient comme la folle fraise. Des bois pauvre odorante amie,
Que sans même voir ]'ai pétrie Sous le délire de mes doigts...
Depuis tant de lourds mois Rancœurs et lassitudes S'accroupissaient sur moi Quant tu m'es apparue.
Perdu de solitude, Tout mon cœur avait froid, Toute heure m'était rude, Je blasphémais la joie ;
Et tu es accourue Vers cette âme aux abois.
Elle ta reconnue Dès la première fois.
Les fastes et les palmes.
Ma douce, ma fidèle.
Et les extases calmes De là-haut nous appellent :
Petite sœur blessée
Par les cris d'ici-bas.
Courons, ma fiancée :
Ne les entends-tu pas.
Ces VOIX et ces bruits d'ailes ?
Oh, je t'aime !
Je t'aime comme un frère aîné sa jeune sœur. Je goûte à prononcer ton cher nom des douceurs
Exquises ; J y viens jusqu'à trouver le symbole enchanteur Du dieu que les païens nommaient « Libérateur >'
« Denyse ».
Je t'aime comme Dante aime sa Béatrice, Comme la consolée et la consolatrice,
Et mieux :
Comme celle dont l'humble et discret sacrifice Est l'exemple assidu à nous rendre propices
Les cieux :
Je t aime comme un fiancé sa fiancée, Comme un poète pur la strophe cadencée,
Et plus :
Comme un valeureux cœur la souffrance exaucée Qui, le purifiant, lui fait crier : Ecce
Deus !
Je t'aime comme le martyr aime ses plaies, L ascète son cilice et l'apôtre ses claies.
J'en souffre Avec les voluptés mâles dont se comblaient Les Decius au cœur d'airain qui se vouaient
Aux gouffres ;
Je t'aime comme on aime une fleur pâle et rose, Si délicate et frêle noblement qu'on n'ose
Pas même, D'un baiser, l'effleurer, d'un souffle qui se pose, Craintif de l'effacer en quelque apothéose
Suprême ;
Je t'aime comme Hamlet l'Ophélia glacée. Fantôme de lui-même en sa raison blessée
Qu'il vit Sur l'étang noir peut-être ou son miroir, passer. Et qui tel un remords sans fin dans sa pensée
Survit ;
Je t'aime comme un mendiant Sainte Marie, Et l'effigie aux pieds de qui le pauvre prie
Sans peur.
Une image, presqu'une idole, qui sourit. Et de la voix qu'on sait et n'entend pas, nous crie
Bonheur !
Oh, je t'aime de tant et de tant de manières Que la vertigineuse rose des prières
En vain L effeuillerait ma joie une existence entière : Jusqu'à rendre étonnés les anges aux prières
Sans £n !
Déjà l'amoureux soir de toutes parts se glisse Et monte ensevelir silencieusement Sous les plis nuptiaux d'une alcôve complice Notre amoureux tourment.
Déjà partout la nuit et ses formes magiques S'amasse, accourt, avec l'heure nous envahit D'un innombrable vol de fantômes tragiques Qui s'installent sans bruit.
J'ai peur, nos faibles cœurs grelottent d'effroi vague, J'entends s'interroger l'un l'autre éperduement Ainsi que les chocs sourds des vagues sur les vagues Leurs fiévreux battements.
Je nous sens perdre pied dans notre isolement ; La frissonnante alcôve où naviguaient nos rêves Retombe en catafalque : ombres, nuées, linceuls, Pesanteurs, descendez, que nos êtres s'achèvent De désagréger là, hélas, et toujours seuls ! Quoi, cette solitude auparavant si douce. Pourquoi soudain nous fait-elle à tous deux si peur ? Oh parle, parle-moi, je veux t'entendre, pousse Des cris, mais que j'entende encor ta voix, ma sœur ! Tu ne me parles pas ! pourquoi fais -tu la morte ? Elle ne bouge plus, ses yeux tout grands ouverts Me fixent : parle-moi, mon angoisse est trop forte : De quel rêve sors-tu, dont tu as tant souffert ?
Non, louons-la tout bas, cette angoisse inconnue Qui vient de nous servir un miraculeux fiel, Philtre où notre raison à soi-même rendue Puisera la vigueur d'atteindre un autre ciel. Et vois : la sainte Lune à présent se dégage De l'amoncellement vertigineux des nues.
Et laissant s'effondrer ses remparts de nuages, Court nous illuminer, resplendissante et nue. Ma sœur emportons-nous dans sa clarté glacée Vers cet immortel ciel où des humaines boues Lavés enfin nos cœurs s'uniront, exaucés Pour l'immortelle vie : accours, ma fiancée, J'entends le jour frémir, petite sœur, debout !
VITRIMONT
— Al écu d'or et de sinople.
Le soleil défaillant gaufre de pourpre et d'or Le manteau violet des Vosges A travers le travail sauvage De la sylve sanglante et noire ;
Aux braises des lampes de cuivre, Derrière les grilles de bronze, Caverne à main d'homme ourdie.
Flambent les joyaux et les ors D une étrange et tragique idole :
C est la somptuosité sombre Du manteau violet des Vosges Où le soleil couchant effile un ourlet d'or.
Quand le soleil couchant bande sa frange d'or A travers le travail sonore De la sylve sanglante et noire.
Alors Nyselle, alors encore,
C'est l'obscure avalanche blonde.
Tes cheveux, tes yeux, tout ton corps, Quand au soir un fuyant soleil T'investissant, corsage et robes, Mordoré ton éternel deuil :
A travers le blason qui tremble Des clairières noir et roses Du manteau violet des Vosges, C'est un soleil couchant qui pleut en nappes d'or.