‹ La guirlande à l'épousée, poèmeChapitre 47 sur 80 · ODE A LA JOIE · texte numérisé non relu

ODE A LA JOIE

— Dies irœ, dies illa.

— Alléluia!

— Si l'amour est ténèbre et chute, Qu'il soit rédemption aussi ; Que l'esprit avec la chair lutte, La subjugue et prenne à merci ;

Que soient nos noces nos ténèbres Où de nous tout communiera :

La férié pascale et funèbre Qui nous sancti -sacrifiera ;

Qu'autel et chambre de torture Le lit nuptial à la fois, Et nos chairs selon la nature.

Commune hostie à toi et moi :

Hostie humaine expiatoire Expirant pour ressusciter,

Martyre intime, intime gloire, Où nous saignerons, rachetés.

Tu diras : — J'ai peur de moi-même Et de toi : où m'emportes-tu ?

Je tremble et cependant je t'aime.

Ma vertu n'a plus de vertu.

— Epouse, moi aussi je t'aime Et j'ai peur aussi : vais -je au mal ? Qui suis-je et suis-je encor moi-même.

Ou l'originel animal ?

Peur de ton égaré silence.

Et de tes yeux ; comme un essaim D'oiseaux épouvantés s élancent Ton mâle coeur, ton frêle sein ;

Yeux grands ouverts qui me contemplent, D'où vos reproches résignés ?

Fenêtres sublimes du temple, Est-ce par moi que vous saignez ?

Dois-je en cette blancheur empreindre, En ce corps sacré jusque-là, Les feux que rien ne peut éteindre, Du baiser qu'on n'efface pas ?

Endormez-vous, Mademoiselle, Petite sœur, réveille-toi :

Au bols irons-nous, fais-toi belle, A tout à l'heure, embrasse-moi. '

— Que fait donc mon bien-aimé ? reste ! Notre destin est arrêté :

Qu'il tourne ou splendide ou funeste.

Votre place est à mes côtés ;

Mon époux je remets mon âme Entre vos mains, et pour mon corps, 11 est votre corps : prends ta femme.

Et disposes -en sans remords.

— S'il est vrai, si je suis ton maître. Quel sceptre terrible à porter !

Je chancelle de tout mon être Sous ma responsabilité.

Moi qui sais si peu me conduire Et va et vient : où ? ne sait pas, Quel guide, moi, viendra m'instruire : Quel ange ? ou quel démon, hélas !

Mais toi-même le prophétise.

Un destin marche devant nous :

Que son étoile nous conduise Jusqu'au seuil redoutable et doux ;

Où que mène la voie ouverte, Entrons-y sans considérer, Sinon le ciel, d'une aile alerte.

Côte à côte, vers ses clartés ;

Qu'une radieuse démence Nous élance, sens et désirs.

Ne sachant plus si c'est souffrance Suprême, ou suprême plaisir ;

Sois-moi proie et reine et maîtresse, 0 vierge, dussions-nous payer La bravade de nos ivresses Du prix de notre éternité !

Dans leurs fluidités lointaines.

Tes cheveux, je veux prolonger Mes ongles comme des antennes Au long desquels vont s'échanger

A travers nos nerfs qui s'imprègnent, Les magnétismes du bonheur, Tandis que mes dix doigts te peignent, Et tedescendent jusqu'au cœur ;

Fouler le jardin de ta nuque Eperonnée de sourds frissons, Qu'un délire et l'attentat brusque Restitueront en pâmoison ;

Lever au pli de ton aisselle, Mousse au creux du plus doux des nids, Les frisselis d'ambre où sommeille Un crépuscule d'or bruni ;

Mais ! ton front, la plus chaste ivoire. Où rien de vil n'a rien tracé, Est l'oasis où j'irai boire Paix et lumière en tes pensers,

Et puis les soutirer encore Aux deux astres de tes deux yeux Dont ma bouche heureuse vient clore Les univers vertigineux ;

Ton oreille est la fleur exquise Sculptée en un corail vivant, Ta bouche est une friandise.

Ton épaule un soleil levant ;

Tes pieds roses, leurs ongles roses.

Si frais, si menus et si fins,

Font se brandir l'éventail rose De dix ailes de séraphin ;

Tes jambes, deux hymnes ! stylites, Fébriles, colonnes de gloire Pour le sanctuaire où palpite L'autre cœur, qu'on ne doit pas voir !

Raisins, grenades : ta poitrine Succulente, et dos où se noie Comme entre deux moindres collines.

Un sillon tracé pour la joie :

Neiges, mamelles juvéniles, Élastiques sérénités.

Rayonnement frais et tranquille D'une double lune lactée ;

Ma vie, oh toute, y soit ravie, A tous ces fertiles pressoirs D'où demain descendra la vie, Si ma vie a dit : Oui ! ce soir ;

Ravie, oui, autant, en ce ventre Vibrant et blanc, tambour tendu, Lac où tremble un lotus au centre :

Attente du dieu inconnu !

Et c'est là ! là nos destins dorment, L'éternité ouvre sous nous L'écluse du vertige énorme :

Je défaille et tombe à genoux...

— J'ai soif, crie-tu ! Ta lèvre gerce. Victime ! En vain pour l'apaiser Ma détresse amoureuse y verse Lait, sang et baume en un baiser :

Ta chair se lève, un dieu l'entraîne.

Ton corps frais bouillonne et se tord, Et nos membres saisis de haine S'étreignent pour le duel à mort ;

Crie ta souffrance et notre honte :

Sous l'infernal plaisir charnel.

Dans un hoquet de sang remonte L'acre Péché originel ;

Terreur du suprême mystère !

Sur le seuil, là ! de l'accomplir.

Une angoisse noire me serre.

Et je sens que je vais mourir :

Que notre féconde misère Dresse en nous un temple si fort,

Que rien plus jamais ne desserre Ce ciment fort comme la mort !

Qu'une radieuse démence

Nous envole vers 1 inconnu :

P Ïambe, plaisir ! chante, souffrance !

L'heure de revivre est venue,

Et, fleurs saignantes que leurs plaies Purifient d'un parfum béni, Mène, amour, nos cœurs sur tes claies.

Emporte-les loin du fini ;

Mourez de terreur et de joie, L'une en l'autre, chairs trop aimées, Amour et mort, prenez vos proies, Ici-bas tout est consommé.

Et l'heure de vivre a sonné !

PARTHENIS

— En mon jardin suis entré.

Trois fleurs d'amour y trouvai :

Une en pris, deux en laissai.

— Une guirlande, arc-de -triomphe, ô fiancée.

Fleur à fleur, chant à chant, pour toi seule est tressée.

Religieusement cultivées en mon cœur.

Fleurs ! leur sève est mon sang, ma joie toute, et mes pleurs

Aussi, bien que corolle autre n'ayant voulue.

Hors azur, neige et or pour la princesse élue.

Dignes, seules, du front calmement lumineux

Où n'osent se porter qu'en frémissant mes yeux.

Plusieurs s'y mêlent, et belles, mais que traverse

Le singulier éclat d'une candeur perverse :

Elles-mêmes semblent pâlir et s'étonner

D'exister sur l'autel que j'ose couronner.

Mais, le cruel amour est tel : veut qu'on s'arrache

Cervelle et chair, et tout ce qu'à soi-même on cache.

Et les crache, baiser, à l'autre demi-dieu :

0 toi ! ô moi ! sur l'univers seuls tous les deux,

Forgeons, les immolant, de nos hosties infimes Le dieu nouveau qui soit leur offrande sublime : Tels des encens impurs déversés au brasier Se transfigurent flamme, allant s'extasier. Météore nouveau, dans l'hosanna des sphères :

Et donc ai-je vraiment fait ce que fallait faire.

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