SOMMEIL
La bouche humide encore des baisers échangés. Ton jeune cœur gonflé d'ineffables délices, Déliant ton étreinte amoureuse, tu glisses Dans un sommeil de fleur, plein de songes légers.
De sa calme lueur la lampe solitaire
Eclaire étrangement ta frêle nudité.
Mon âme qui te veille, assise à ton côté,
S'étonne et croit surprendre un douloureux mystère.
De son onde invisible et lente, le sommeil Couvre à longs flots silencieux ton cher visage, Comme un fleuve nocturne inonde un paysage Tout palpitant encor de l'adieu du soleil.
Sur ses genoux lascifs et sur sa hanche aiguë Coule ! Sur le trésor de son giron doré Coule, coule, ô sommeil, comme un fleuve sacré, Sur les oeillets jumeaux de sa gorge ambiguë ;
Coule sur ses cheveux, sur son sein parfumé, Sur ses lèvres de fruit voluptueux et coule, Coule à longs flots muets, coule comme une houle Sur la blonde splendeur de son corps trop aimé!
Mais voici que dans l'eau magique où sa chair nue S'engloutit en tremblant comme un rayon brisé, Tu fais, au lieu du cher visage tant baisé, Surgir à mes regards une face inconnue.
O toi qui dors ainsi sur mon lit dévasté ! De l'être que tu fus je vois, hélas ! renaître Un nouvel être obscur et fermé que peut-être Eros révélateur n'a pas ensanglanté.
Ah ! quel est donc le Dieu perfide qui se venge Ainsi d'être offensé par un bonheur trop grand? Le souffle égal et pur de ton rêve ignorant Entre nos cœurs lointains creuse un abîme étrange !
Quelques instants encore, et tu n'es plus à moi ! O mon dernier désir ! pardonne à ma folie ! Je ne veux pas! Réveille-toi, je t'en supplie! Je ne veux pas ! Réveille-toi ! Réveille-toi !