acte
ON peut présenter un grand-duc à un autre grandduc sans façon ; mais, quand c'est des Mauser que l'on présente à une Altesse Sérénissime, les formes du protocole doivent être observées rigoureusement. Les Mauser mettaient un trop haut prix, moral et aussi matériel, à cette cérémonie, pour souffrir qu'on leur fît tort de rien ; Monseigneur ne pouvait sauver que par l'étiquette sa dignité, qu'une si étrange compagnie exposait; enfin Madame la baronne de Krakus, appelée par la faveur des circonstances à
usurper le rôle d'un introducteur des ambassadeurs, en était trop pleine et trop fière pour le jouer pardessous ;ambe.
Elle décida de son autorité privée, en vertu du pouvoir discrétionnaire qu'elle s'arrogeait, que Monsieur devait avoir le pas sur Madame, et que l'ordre des préséances désignait Siegmund avant sa plus jeune sœur Fricka. Philippe-Egon s'était instinctivement placé devant le piano, qui faisait un fond de tableau convenable, et lui prêtait au besoin, en cas qu'il se sentît fatigué, le même secours, le même point d'appui que la tnijéricorde ou patience des stalles de chœur, où l'on peut être quasiment assis tout en ayant l'air d'être debout. Madame la baronne de Krakus, se tenant vis-à-vis de lui, mais un peu sur la gauche, à une distance de trois pas, fit signe à Mauser, qui aussitôt se plia en deux, se redressa, avança, se replia et se redressa, pour se plier une troisième fois quand il fut exactement à mi-chemin entre la duègne et le grand-duc. Cependant elle déclinait les nom, prénoms et qualités de Mauser (Wilhelm), ancien industriel.
Personne ne devait plus ouvrir la bouche avant le prince, et, selon l'expression vulgaire, on ne pouvait pas commencer sans lui. Il en profita pour prendre son temps et pour examiner comme une simple bête curieuse l'individu qui avait cet honneur inouï de lui être présenté. Mauser était court, gras et rond, mais rond comme ces premiers hommes fabuleux que décrit un ancien, dont le corps était en effet si rond de partout que Jupiter eut un beau jour fantaisie de les couper en deux suivant le plan vertical; et l'on s étonnait qu'au lieu de marcher en tournoyant comme une
toupie ou en faisant la roue, ainsi que procédaient nos ancêtres avant cette opération, il crût devoir, ainsi que nous procédons aujourd'hui, avancer d'abord une jambe et l'autre ensuite. Cette richesse de graisse et de chair, si commune jadis en Allemagne, si rare depuis le blocus, annonçait un Allemand de bonne race, qui a su prendre le large à temps. Quant au visage, orné d'une grande barbe carrée, mi-rousse et mi-grisonnante, il éclatait de vanité satisfaite et n'exprimait rien autre chose ; mais les petits yeux, qui riaient derrière les lunettes d'or, exprimaient de surcroît l'humeur obséquieuse.
Phili, après avoir douté une minute s'il dirait ou non à ce Mauser quelque parole plus significative, se borna enfin à lui dire :
— Nous sommes enchanté de faire votre connaissance.
JMauser se replia en deux, se redressa, s'effaça, et M""" Mauser, Minna de son prénom, lui succéda sans entr'acte. C'était aussi une puissante femme, un peu mûre, point trop, et dont les restes de charme étaient malheureusement noyés. Son regard était langoureux, plus parlant que celui de son époux, et témoignait que l'Allemagne, en dépit des leçons qui lui ont été prodiguées depuis cinq ans, n'a pas encore désappris la sentimentalité. Philippe-Egon se mit plus en Irais
pour la femme que pour le mari et, se ressouvenant des phrases que Napoléon avait coutume de servir aux dames, il la félicita d'avoir deux enfants, il lui assura que les familles nombreuses seraient le salut de la patrie allemande, l'instrument de son relèvement et de sa revanche. Puis il daigna secouer la main de Siegmund, jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, élégant à sa manière, et qui semblait échappé du SiinplicuhHniuj, comme on dit de certains personnages qu'ils ont l'air de portraits descendus de leur cadre. Fricka Mauser était, comme il convient, encore plus visiblement sentimentale que Madame sa mère, avec une fadeur incroyable. Phili, rien qu'à la voir, se sentit le cœur tout barbouillé ; mais il était si gracieux qu'il s'écria :
— Voilà une ravissante jeune fille, et nous sommes enchanté de faire sa connaissance.
Après cet effort, il usa de la mitféricordc du piano, et comme le couvercle était levé, il plaqua bien involontairement un accord que les harmonistes les plus révolutionnaires n'eussent point avoué. Il avait trop d'oreille pour n'en être pas scandalisé lui-même. Aussi n'insista- t-il point. Il fit un pas en avant, qui était une façon détournée de commander : Repos ! et, sans désemparer, selon l'usage, il commença de s'entretenir familièrement quelques secondes avec chacun des membres de la famille qui venait de lui être présentée.
— Eh bien. Monsieur Mauser, dit-il, en prenant avec bonté l'ancien industriel sous le bras, que racontezvous de neuf?
Mauser toucha deux mots de la révolution à
Son Altesse Sérénisslme, mais s'étendit plus complaisamment sur ses propres affaires qui l'intéressaient davantage. Il ne dissimula pas à iMonseigneur le chiffre de ses millions, non pas comptés en marks ni même en francs de France, mais en francs de Suisse ou en livres sterling; et il lui révéla que l'origine de cette colossale fortune était l'invention d'un métal de remplacement, destiné à la fabrication des croix de fer. Il ajouta, crevant d'orgueil :
— Aussi suis-je l'un des premiers à qui Sa Majesté Impériale Royale l'ait décernée au titre civil.
— Mon cousin, repartit négligemment Philippe- Egon, a toujours su récompenser les services rendus.
Wilhelm Mauser s'empressa de faire remarquer à Son Altesse Sérénissime que Sa Majesté Impériale Royale avait octroyé à Siegmund la même distinction.
— Au fait, dit Philippe - Egon presque sévèrement, quelle est donc la situation militaire de ce jeune homme
Wilhelm en fut Minna, qui ne perdait jeta dans la conversa quette en souffrir) et une entière franchise, homme avait été, l'Empereur luilièrement embus étant l'un de ces dont l'Aile si grand besoin paix rétablie.
en âge de servir ?
interloqué; mais jamais le nord, se tion (dût l'étidéclara, avec que ce jeune sur l'ordre de même, réguqué, comme intellectuels magne aurait une fois la
pour maintenir sa primauté dans le monde.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, non plus avec franchise, mais plutôt avec inconscience, nous sommes tous naturalisés Suisses depuis la troisième année de la guerre.
— Ah? fit le grand-duc.
— iVlais toujours Allemands de cœur, se hâta de dire le mari.
Le fils et la fille joignirent leurs protestations à celles de leur respectable père.
— Nous allons nous retirer, dit subitement le grand-duc.
Sophie-Charlotte, à laquelle il lança un impérieux regard, ne pouvait faire autrement que de le suivre. Toutes les autres personnes présentes, y compris Madame la baronne de Krakus, se mirent en rond pour exécuter les révérences. Après quoi Wilhelm et JVlinna Mauser se détachèrent pour reconduire Leurs Altesses Sérénissimes jusqu'à l'étage inférieur où elles étaient logées. Kn saluant le prince une dernière fois. M""' Mauser prit un air malin et dit :
— Si longs que doivent nous paraître les instants hors de la vue de Votre Altesse Sérénissime, nous nous consolons de La quitter, par la pensée que nous ne serons pas privés d'Elle plus de deux heures; car nous n'aurions garde d'oublier l'aimable invitation à dîner dont Elle a daigné nous honorer pour ce soir.
— Je l'espère. Madame, répondit Philippe-Egon, qui l'espérait peut-être, mais à coup sûr n'y comprenait rien, et qui articula ce mot d'un ton furieux.
Il entra le premier, sans demander aucune permission, dans l'appartement de Sophie-Charlotte, où la baronne les suivit sans y être invitée.
— Fermez votre porte, lui dit Philippe -Egon, durement.
Elle obéit.
— Je ne crois pas vous avoir ordonné de nous suivre, reprit-il; mais vous êtes vraie femme de cour, vous avez deviné
mes désirs et vous les avez prévenus.
Je vous en sais gré. J'ai en effet à vous demander quelques petites explica t ions.
Madame la baronne. Est-ce que
vous vous f
de moi ?
M"" de Krakus ne sourcilla pas et s'abstint même de dénégations superflues.
— Voulez - vous me répondre ? continua Phili presque fou de colère. Q,u'est-ce que c'est que cette histoire de dîner? Alors, moi, le grand -duc de Silberberg, j'ai invité — sans le savoir, entre parenthèses — cette grosse poule, ce fabricant de croix de fer en toc, leur nigaude de fille et leur embusqué de fils?
Accoutumée aux emportements des grands, la baronne ne s'émut point.
— Monseigneur, dit-elle, je tiens de mon illustre père le général de Krakus, qui fait autorité en stratégie, qu'une certaine initiative doit être tolérée des subalternes dans les cas d'extrême urgence. Or il
n'est rien de si urgent que la solution de notre crise financière. La Providence, qui veille sur les princes et les aide fût-ce quand ils oublient de s'aider eux-mêmes, m'a fait rencontrer ces Mauser; dont Votre Altesse Sérénissime devrait bien remercier Dieu d'abord, et peut-être moi ensuite. J'ai pu consulter Madame la grande-duchesse, puisque j'ai le bonheur de me tenir de nuit comme de jour à ses côtés, et j'ose dire qu'elle m'approuve entièrement.
— Entièrement, dit Sophie-Charlotte.
— Qu'approuve- t-elle ? dit Philippe-Egon.
— Mais, poursuivit la Krakus, j'ai dû conclure avec les Mauser sans en référer à Votre Altesse Sérénissime, quitte, bien entendu, à lui soumettre le traité pour ratification.
— Quel traité? dit Philippe-Egon. A la fin vous m'assommez avec vos phrases et vos devinettes, Madame la baronne !
Elle ne pressa pas pour si peu son développement ni son débit.
— Altesse, dit-elle, M. et M"*" Mauser sont prêts à faire des sacrifices inimaginables pour acquérir de princières relations. Ils ont de la magnanimité : cela n'est-il pas bien allemand ? Ils souhaitent quelque chose au delà de leur fortune, qui sert leur ambition mais ne la flatte point. Ils désirent, en un mot, que Monseigneur le grand-duc de Silberberg soit, au vu et au su de l'univers, leur ami intime, — cette épithète n'exprime pas tout le désir de ces braves gens, il faudrait dire : leur inséparable. Q,ue demandent-ils? Rien que de fort honorable, Monseigneur : qu'un heureux hasard, et qui ne se démentira jamais, vous amène,
chaque fois qu'ils se déplacent, en même temps qu eux dans la même ville ; que vous descendiez dans le même hôtel; que vous preniez à la même table, non point tous les repas — j'ai dit que cela était impossible et que l'on ne pouvait ainsi vous accaparer — mais au moins les repas du soir. Vous serez leur invité six fois par semaine et c'est vous qui les traiterez la septième fois, à leurs frais bien entendu. Votre Altesse Sérénissime se tromperait si elle imputait à la seule vanité des Mauser cette bizarre mais avantageuse proposition. Le cœur y est. M."^" Alauser est une ardente royaliste. Elle professe un véritable culte pour tous les princes régnants de l'Empire, sans exception; mais elle a ses préférences, et je ne saurais cacher à Votre Altesse qu'elle n'a pu la voir sans
qu une amitie que maternelle au sentiment de lité que votre rang lui inspirent. Elle reuse, car elle pra allemande. Elle au comble du Prince daignait rager trop son elle est de surcroît le qu'elle se rési rant, au cas que Sérénissime fît cour à la petite devez tout savoir :
M""*^ la grande-
plus tendre, bien encore, se mêlât jj respectueuse fidéet votre infortune n'est point dangetique la vertu serait toutefois bonheur si le ne point découaffection. Mais si bonne mère gnerait en soupi- Votre Altesse plutôt un doigt de Fricka. Vous la beauté de duchesse a fait
une impression si forte sur le jeune Siegmund qu'il lui appartient désormais corps et âme et ne conçoit plus d'autre bonheur ici-bas que la voir, la servir et n'en espérer rien.
— Vous pouvez entendre ces énormités de sangfroid ? dit à la grande -duchesse le grand-duc, qui s'était dominé jusque-là pour ne pas perdre une syllabe de ce long discours.
— Je ne vois pas, répondit - elle, qu'il y ait de quoi s'indigner.
— Vraiment ? Et vous souscrivez à cette convention ?
— Mon cher, dit catégoriquement Sophie- Charlotte, ;e pense que notre premier devoir est de soutenir notre rang. Les bas de soie et les aigrettes sont hors de prix, et je n'ai aucune envie de porter mes perles au monte di pUtà. Vous me faites l'honneur de prendre garde à moi depuis cinq ou six jours, et il se pourrait que vos attentions ne me déplussent point. Je ne vevix pas que vous soyez diverti de moi par des tracas d'argent et par de basses disputes avec les hôteliers qui ont la manie d'exiger le paiement de leurs notes. Le mieux est de les faire payer par de tierces personnes. Ktes-vous donc si sûr de l'amitié que je vous inspire, qui vous a poussé en une nuit ? M.oi, je suis moins sûre de votre, fantaisie, et moins encore de mon prestige quand ;e n'aurai plus de belles robes et de beaux bijoux. Pour les choses essentielles... Et elle se mit, fort malicieusement, à fredonner le motif de la PérichoU que tout à l'heure elle avait chanté :
Tu peux compter sur ma vertu...
Ces mots français, la mutinerie charmante de Sophie-Charlotte enflammèrent Philippe-Egon et en
même temps le radoucirent. Il craignit de se montrer peu Parisien et trop Allemand. Il sourit avec une indulgence qui était déjà de la complicité, et par manière d'acquit détourna ses foudres sur la baronne.
— C'est, dit-il, la vieille sorcière qui vous souffle ces abominations ?
La Krakus ne se fâcha point : elle fut aussi iière de ce quolibet que si son auguste maître lui eût pincé l'oreille.
dit -elle, la vieille sorcière ne récomp en se
Monseigneur
demande pour que la faveur son compte vous appelez nations. La est votre âme
— Bon, grand- duc .
justice à votre dont vous nous des preuves dernière.
Elle tous Egon devint tremblant que lotte n'eût
saisi
de prendre à tout ce que des abomivieille sorcière damnée, bon, fit le Nous rendons dévouement, avez donné encore la nuit
sa. Philipj)efort rouge, Sophie- Charmaladroite allusion.
cette
— C'est juste, balbutia-t-il... Oui... Enfin, je n'ai pas encore capitulé, et je ne vous promets pas que j'assisterai au dîner de ce soir. Nous réfléchirons.
Il se dirigea vers la porte.
— Monseigneur... dit la baronne.
— Quoi?
— Je crois devoir instruire Votre Altesse
Sérénissime que la fleuriste de M™*^ Mauser est IVl"'" Julie, quai des Bergues.
— Eh bien ?
— Il ne vous en coûterait rien d épingler votre carte de visite à la gerbe que Minna M.auser reçoit chaque jour de JVl"" Julie.
— C'est admirable ! dit Philippe-Egon, en riant de la plus belle humeur du monde.
Mais, avant de se rendre au quai des Bergues, il passa chez Mosenthal, lui conta l'histoire et feignit une grande répugnance à ratifier le traité.
— Tu me fais pitié, dit Mosenthal. Tu es encore tout infecté de morale éternelle, et tu doutes que les gens qui ont des sous aient été créés pour entretenir ceux qui n'en ont pas !
— Je n'en doute point, dit le grand-duc; mais il
m assomme cour à une quarante-
— A n'y a plus
— Tu donc, à ma tu n'es pas ment plus moi . Eh donne pro Va chez
de faire la femme de cinq ans.
ton âge ! Il d'enfants !
marcherais place ? Car sensiblevieux que bien, ;e te curation.
M"^ Julie,
quai des Bergues, offre en mon nom à M"'" Mauser les fleurs qu'elle a commandées et qu'elle paiera, et souviens-toi de faire honneur à ton prince.
(à jfuivre)
cyi^yyi^^^ï^-
Le carrosse aux deux lézards Verts
Même dans le merveilleux
le temps passe a a a a
LS furent introduits près d'une dame qui ne ressemblait pas à l'autre, tout en ayant avec elle quelque air de famille. Et celle-ci était occupée à donner une leçon au même garçon en lequel ils avaient reconnu le fils de M., le conseiller Périnelle. Tout
en parlant aux paysans, elle se garda de s'interrompre;
et le petit ânonnait sur les pages d'un grand livre.
— Vous ne saurez jamais rien, disait la dame. Je
ne ferai pas de compliments de vous à M. votre père...
Elle reprit, se parlant à elle-même : — Il n'y a rien de parfait. Rien ne marche ici-bas de manière à contenter un esprit clairvoyant... Et qu'est-ce que vous dites de ce temps, par exemple? Je vais être obligée. Dieu me pardonne! de faire allumer les chandelles en plein midi...
— Nous étions venus, Madame..., dit le bûcheron.
— Ah ! vos petites? Je sais. Elles sont gentilles et elles apprendront peut-être convenablement; mais il faut de longs et patients efforts : ce n'est pas si facile que ça !...
— Celle-ci parle avec beaucoup de bon sens, dit le bûcheron à sa femme.
— Je ne dis pas non, fit la mère, mais l'autre a plus de grâce.
Gilles éprouvait encore la hâte d arriver à ses fins. Il dit :
— Nous étions venus, Madame, pour la question du prix des leçons...
La dame sourit tout de même que sa sœur; mais elle dit :
— Vous avez raison et vous êtes un honnête homme. Tout se paye, vous vous en doutez bien ! Vos filles apprennent à lire et à écrire ; c'est votre désir, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! votre vœu étant accompli, le prix en dera seulement la condécjuence naturelle. Rappelezvous ces mots; c'est le seul acompte que je vous demande. •
Le couple s'inchna avec déférence et confusion.
Comme ces bonnes gens se retiraient, en faisant
attention à ne pas s'étaler sur le parquet, le père Gilles
aperçut, parmi d'autres, un grand portrait qui le sidéra. Il dit à sa femme:
— Ça ne te rappelle rien, à toi, ça?
— Quoi?
— Ce portrait ?
La mère Gilles pâlit, mais ne voulut absolument pas répondre.
Le bûcheron demeura troublé, même sous la pluie qui le trempa ainsi que sa femme jusqu'à l'os.
— Tu n'es donc pas content? lui demandait sa femme. « Il ne sera jamais question d'argent entre nous... >• Comme elle a dit ça, M.™* Je-ne-sais-qui !
— Oui, mais : « le prix en sera seulement la conséquence naturelle », a dit M."'" Ah'.-qui-est-elle ; que veut dire ceci : c'est peut-être une attrape?...
Puis il se reprit à songer au portrait qu'il avait vu.
Une demi-douzaine d'années après ces événements, il ne s'était pas produit grand changement dans le coin de la forêt, si ce n'est que les bûcherons étaient un peu moins ingambes et les bessonnes deux grandes filles fort avancées pour leur âge, de visage agréable, de taille bien prise et que l'on commençait partout à traiter de demoiselles.
Ainsi la vie s'écoulait dans le merveilleux, aussi tranquillement qu'elle l'eût pu faire au milieu des circonstances les plus ordinaires.
Rappelons-nous d'abord le petit excédent régulier de recettes, qui augmentait progressivement la fortune du bûcheron.
Ensuite les deux pavillons, qui étaient toujours là, faisant partie des images familières, non seulement des bûcherons, mais de leurs amis, comme si ces bâtiments
eussent existé du temps de leurs pères, aïeux et bisaïeux.
Enfin, les bessonnes, âgées d'une douzaine d'années, lisaient, cela va sans dire, et écrivaient comme des clercs ; en outre, elles savaient jouer de divers instruments de musique et chantaient si agréablement qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M. le conseiller Périnelle, le seul esprit libéral de l'endroit, qui faisait peu de distinction, entre les classes et aimait que les savants vécussent autour de lui.
Q,uand Gillette et Gillonne avaient à se rendre à la ville, elles commençaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler d'elles jusqu'à leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs matinées et soirées, c'était à l'heure dite, et sans trace de fatigue. Et personne ne s'étonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme autant d'enjambées.
Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel! Qui de vous se demande s'il en pourrait être autrement? La maman Gilles n'eût pas toléré le cas contraire, sans prendre tous les gens du bois à témoin que le gouvernement avait juré la perte d'une honnête famille.
Oh ! oh ! n'allez pas vous imaginer à présent que le père et la mère Gilles fussent contents de leur sort !
Ils ne cessaient de récriminer. La maman prétendait qu'il était honteux de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si richement habillées. Elle se plaignait d'être tenue de faire le long trajet de la ville à pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on ne lui parlait pas, mais dont elle soupçonnait l'existence. Enfin, elle eût aimé que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vêtues de
même et éduquées d'une seule manière. Or, Gillette recevait du ciel des robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crépuscule ; Gillette blondissait dans la mesure où Gillonne devenait brune davantage; Gillette avait la voix aiguë et Gillonne fort grave; Gillette lisait des contes à dormir debout et Gillonne des histoires véridiques ; Gillette trouvait que tout était beau, bon et bien fait dans la création, tandis que Gillonne possédait un sens critique souvent amer, mais aussi très amusant ; elle disait à chacun son fait et ne s'en laissait imposer par qui ni par quoi que ce fût.
Le père Gilles trouvait que Gillonne était bien plus intelligente que sa sœur ; la mère Gilles estimait Gillette beaucoup mieux élevée.
— D'abord, elle sera plus heureuse, dit- elle, puisqu'elle juge tout beau et bien.
— Taratata, faisait le père, elle aura des déconvenues parce qu'elle ne sait pas voir le mal où il est, tandis que sa sœur s'entendra pour le dépister.
La discussion était sans fin
Un beau dimanche, la troupe amicale des bûcherons et bûcheronnes arnva avec sa marmaille. Tous ces gens étaient blêmes, les jambes vacillantes, les yeux exorbités, beaucoup d'entre eux même ayant restitué leur déjeuner comme des personnes souffrant du mal de mer.
Ils eussent vu la moitié de la planète se détacher et tomber dans la nuit vide, qu'ils n'eussent point manifesté plus de terreur.
Qu'avaient-ils donc vu? Ils avaient vu, sur l'herbe, étendu, à une portée de mousquet des pavillons, un lézard vert de la taille d'un cheval de trait.
Gilles se tenait les côtes.
— Il y en a deux, disait-il...
— Et vous dites cela, s'écrièrent les gens du bois, comme vous parleriez d'une portée de lapins !...
— Comment ! disait Gilles, je vous ai menés un jour voir des pavillons poussés dans la nuit, comme des morilles après la pluie, et cependant plus anciens l'un et l'autre que votre arrière-grand-père : vous n'avez pas bronché; et vous voilà aujourd'hui les membres coupés et le ventre débordant comme un marais, parce que vous avez vu un lézard !...
— Quatre maisons comme la tienne tiendraient dans sa panse !... murmurait un homme tremblant.
La mère Gilles opina :
— Je n'aime pas ces bêtes-là... non plus que tout ce qui arrive...
— Qu'est-ce qui arrive ? lui demanda-t-on.
— Je m'entends... Je m'entends...
Ce qui arrivait pour le moment, en tout cas, c'est que les bessonnes n'étaient point de retour.
Et leur retard même était grand, et tout à fait Inusité.
A part lui, le père Gilles pensait : Elles ne sont point revenues de la messe, et le lézard se prélasse sur l'herbe... Q,u'est ceci?... Il se doutait que, dans les communs des pavillons, ily avait mieux encore que les lézards pour vous conduire à bonne distance.
Mais aussi, raison de plus pour vous ramener sans retard...
On épilogua sur l'absence de Gillette et de Gillonne.
Quelqu'un dit
— Moi, je ne serais pas tranquille...
— Pourquoi ? dit le père.
— A cause de ce lézard du diable.
— Moi, dit un autre, je ferai, ce soir, un détour de cinq
lieues, plutôt que de repasser par l'endroit où je l'ai vu. Les bessonnes n'arrivaient point. Les conversations n'étaient pas de nature à tranquilliser les parents.
— J'aime mieux vivre loin de toutes ces singularités-là, dit une femme : mes petits ne sauront ni lire ni écrire ; on s'en est bien passé jusqu'ici.
— Toutes les fois qu'il se fait une chose de bien, dit un autre, on peut être sûr qu'elle a en mal son pendant exact.' Vous éduquez vos filles comme des demoiselles, vous en subirez la conséquence...
— La coiiffécjueiice ?... lit le père Gilles, tiré de
sa songerie.
- — La conséquence naturelle, oui, mon compère. Il n'y a pas à dire, dans ce bas monde, c'est comme au marché : rien pour rien. Tout se paye.
Ce fut au père Gilles de trembler, car il se souvenait des paroles prononcées dans un des pavillons par la maîtresse de Gillonne.
Il ne cessait d'aller de sa chaumière à l'endroit d'où l'on apercevait les pavillons, et il mettait la main en auvent sur son front, et il amenuisait ses yeux qui étaient bons et voyaient loin.
Les bessonnes ne paraissaient pas.
On s'attabla pour les rôties et le pain perdu, comme les dimanches ordinaires. M.ais le cœur n'était pas à la collation. Et, quand on attend quelqu'un, il est diiïicile de parler d'un sujet autre que celui de son absence.
— A supposer, hasardait quelqu'un, que mesdemoiselles vos filles soient reconduites et seulement jusqu'à la lisière de la forêt, par la voiture du Duc, c'est-à-dire par ce qu'il peut se faire de mieux, il
laut encore un bout de temps pour venir jusqu'ici, même sur des jambes jeunes. Pour ce qui est de faire pénétrer un carrosse sous bols, à d'autres !...
Gilles regardait avec dédain celui qui venait de parler.
— On peut bien aussi détacher un cheval et galoper à califourchon ! dit une vieille.
— Comment donc, après tout, est-ce qu'elles s'y prennent, les autres dimanches ?
— Les autres dimanches, dit la mère Gilles, elles sont à l'heure, voilà ce que je sais.
— Moi, dit une femme, je ne me suis jamais séparée de mes filles...
— Il faudra bien que tu le fasses, eh ! la belle, le jour où elles auront chacune trouvé un galant !... Ah ! Eh bien ! alors le diable m'emporte si elles viennent te raconter ce qui leur sera arrivé.
— Les enfants, c'est fait pour inquiéter les parents.
Ils ne sont jamais pareils à nous. Ils ont leurs manières de voir. On ne les tient pas.
— Kt qui veut les élever trop bien les élève mal...
— C'est comme s'il dépensait cher pour en faire des étrangers...
Durant que Gilles était hors de la chaumière à explorer l'horizon, l'on se permettait ces aphorismes de la vieille sagesse des familles. Et sa femme, le nez dans la poêle a frire, entendait peu les propos des commères.
Tout à coup, elle poussa un cri. Sous sa cuiller et sous les jets en pétarade de la friture, elle venait de discerner un objet qui n'était ni œuf, ni tartine, et qu'elle se hâta d'amener au jour. Avec une pince, on le retira. Cela avait la forme d'un billet, et le cachet y était, qui avait failli fondre.
— Il y a un farceur sur le toit... Peut-être bien aussi que les petites s'amusent là-haut à nous jouer un tour !..".
On appela le père à demi-mort d'inquiétude :
— Une lettre ! compère Gilles : parions que tu as loué, vieil avare, ton premier étage à une sorcière !...
Une lettre? M.a foi, oui. Le cachet portait un écusson inconnu, soutenu par des chimères.
— Une lettre ! dit le père Gilles. Ah ! si clled étaient là !... Q,ui c'est-il, parmi nous, qui est seulement fichu de la lire ?
En effet, personne n'en était capable. Il rompit le cachet avec rage et dit qu'il s'en allait aux pavillons.
— Le dernier des marmitons, grommelait-il, le singe tourne-broche, les perroquets, y sont plus savants que nous !...
On le trouva plein de courage, car aucun homme n'eût voulu se risquer du côté des pavillons. Cependant, en troupe, armés de fourches, de cognées, de manches à balais, de lardoires, ils le suivirent, les femmes en arrière, faisant force signes de croix et priant afin qu'il n'arrivât point malheur.
Aux pavillons, les grilles closes. On appelle; point de réponse. Pas le moindre signe de vie, ni dans une cour ni dans l'autre. Toutes les persiennes rabattues. Pas le relent d'un fumet aux issues des cuisines. Pas le plus frêle écho d'une voix de perroquet. On eût souhaité voir sous la porte des écuries onduler la queue d'un dragon. Rien. De Minou, nous ne parlons pas : c'était dimanche, jour de rôties ; il était au logis familial.
Le pauvre Gilles tenait sa lettre à la main. Ce n'était pas un long écrit : trois lignes à peine. Mais ce papier, par miracle tombé de la cheminée, Gilles avait l'assurance qu'il lui apportait des nouvelles de ses filles, de qui nulle nouveauté ne l'étonnait. Il enrageait de ne pouvoir déchiffrer ces trois lignes. Aussi était-ce grande pitié pour tous de le voir pleurer comme un enfant.
— Et vous dites, s'écriait-il, qu'il ne faut pas apprendre à hre ! Mais si je savais lire, j'aurais, à cette heure, des nouvelles de mes filles !...
— Si tes filles n'avaient pas appris à lire, elles seraient près de toi !...
Il annonça qu'il allait aller à la ville se faire expliquer le contenu de la lettre. C'était insensé à cette heure : il passerait la nuit dans les chemins ! Mais il ne voulut entendre aucun conseil, et il partit, tel qu'il était, sans vouloir se retourner.
A l'écart de la mère Gilles, qui versait des larmes, les femmes échangeaient leurs opinions. L'une était d'avis qu'à n'en pas douter, un sort avait été jeté aux malheureux bûcherons ; une autre, que le père des bessonnes était un être avide, ayant fait le serment de s'élever au-dessus de sa condition, et qu'il était puni par où il avait péché ; mais presque toutes pensaient que le lézard géant avait dévoré les fillettes et que c'était pendant sa digestion pénible, qu'on avait vu, ce matin, le monstre aiïalé sur le tapis herbeux de la clairière.
— Il sera moins dangereux quand nous repasserons, dit un joyeux de la compagnie : ces bêtes-là ne font pas deux repas en un jour !
— Dis plutôt qu'elles dédaigneront ta vieille carne, après s être régalées de fines cailles à leur déjeuner.
Ils n'en firent pas moins, tous et toutes, un grand détour, le soir, en regagnant leurs chaumières.
0 iâ 12)
Pendant ce temps, le père Gilles, lui, parvenait à la ville, en pleine nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha à la belle étoile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille composée de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait hors des murs à la tombée du jour.
Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que malhonnête. A vrai dire, ce bonhomme était contrefait et peu ragoûtant, mais il s'exprimait bien ; mieux que cela, il agrémentait son
langage aisé de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il fût d'église.
En effet, et avant de rien répondre aux questions du bûcheron, il raconta sa propre histoire. Il se nommait Frère Ildebert, ex-religieux prémontré. Il avait été mal vu au couvent, sous le prétexte qu'il s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des découvertes propres, afîirmait-il, à mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se faire comprendre, bien entendu, de personne :
— Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint ses fins, mais dans celui de la matière qui corrompra l'esprit des hommes...
— Est-ce que vous pourriez lire ma lettre ? lui demanda le bûcheron.
— Mais l'ex-Frère Ildebert reprenait :
— ■ On a bien fait de me chasser du couvent ! Non que je croie fermement au diable, mais j'étais possédé de cet infernal génie qui, ayant une fois mis les molécules en mouvement, les dompte et les dirige, de façon à donner à la matière brute une sorte d'apparente dignité supérieure à l'âme, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu...
— Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes filles !...
— J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah ! j'étais vraiment sur un beau chemin !...
— La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles, pour que vous ne puissiez me rendre le service de ;eter les yeux sur ce billet ?. . .
Et il lui tendait le papier sous le nez. Frère Ildebert dit :
— Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre deux draps, pour ceux du moins qui ont reçu du ciel la faveur de coucher dans un lit.
Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractères y furent visibles comme si on eût promené alentour trois vers luisants. Et, couramment, il lut :
« Cher papa et chère maman,
« Soyez bien tranquilles à la maison. Nous partons « pour un grand voyage. Le moment en est venu, puisque « nous savons lire et écrire.
« Gillette et Gillonne. »
Le pauvre bûcheron était fort ému. Et le plaisir de recevoir un mot de ses Hlles l'aveugla un long moment sur la manière stupéfiante dont le moine avait eu raison des ténèbres. Mais, comme celui-ci recommençait de parler, Gilles lui dit :
— Kt, c'est une de vos inventions de vous servir de l'ongle comme chandelle ?
— Peuh ! fit Ildebert avec dédain, ceci n'est rien... Si l'on m'avait laissé faire !...
— Vous seriez riche à l'heure qu'il est ?
— Riche ? Oh ! ce n'est pas cela. D'autres que moi se seraient enrichis, oui. Mais c'était le plaisir !... Je vous dis qu'il a été inspiré du Très-Haut, le supérieur qui m'a brisé mes ustensiles et jeté à la porte du couvent.
- — Cependant, voyez, vous venez de me rendre un fier service avec votre petite trouvaille !...
— Il n'est de service que d'apprendre à l'homme à se servir de sa pensée.
— S'il vous plaît?... dit Gilles.
Mais l'ancien moine était déjà repris par la démangeaison de parler, fût-ce solitairement, et il disait :
— Oui, monsieur, diriger sa pensée, et dans l'ordre spirituel ! car pour ce qui est de l'autre partie de la création, — limon et fange, — ce n'est pas sa voie ; la pensée y met le feu ; elle en fait surgir des volcans et, ce qui est pis, elle s'y suicidera.
Le bûcheron, tranquillisé sur ses filles, commençait de somnoler, malgré l'incommodité du lieu.
— Il y aura du nouveau ! poursuivait le moine, ah ! fichtre, oui, il y en aura; mais du côté du limon et de la boue. Et savez-vous, monsieur, ce qu'il y aura de plus fort parmi les nouveautés ? C'est que l'esprit.
issu de Dieu, l'esprit complètement dévoyé, et à l'imitation des prodiges qu'il aura fait accomplir à la matière, voudra faire lui-même l'histrion, le pître sur la place publique, prendra pour tours de force ce qui n'est que signes de son aberration ; oui, monsieur, il singera la matière ! Quel abaissement ! quel sacrilège ! Comme elle, il voudra aller partout en même temps, et tandis qu'à notre époque, comme vous devez le savoir, M.. Pascal s'efiFraie en sa chambre du vide des espaces infinis, lui, devenu ivre, prétendra, sans efiProi aucun, pérégriner d'astre en astre, confondant la pensée, qui fut l'honneur de l'homme, avec la locomotion qui, je n'hésite pas à la prophétiser, marquera sa décrépitude. M'en tendez-vous, monsieur?...
Le bûcheron ronflait à poings fermés; mais n'attribuant pas ce bruit à son interlocuteur, le moine allait pousser son raisonnement plus avant, lorsque quelque ruffian, que désobligeait une si abondante parole, s approcha de l'orateur nocturne et lui administra un violent coup de poing en pleine mâchoire.
Rompu à la misère et aux inconvénients de la promiscuité, le défroqué se toucha seulement les articulations et, constatant que rien d'essentiel n'était brisé en son squelette, il alla un peu plus loin et baissa la voix, persuadé que le père des deux filles voyageuses le suivait.
— Si je croyais au diable, monsieur, dit-il, je serais porté à penser que Dieu, fatigué de gouverner le monde, a passé la main au Prince des ténèbres et que celui-ci m'a fait l'incertain honneur d'habiter dans ma cellule et sous le crâne que voici ! La tentation subie par l'esprit ailé et lumineux, de s'appliquer à
fabriquer mille jouets puérils au moyen de cette boue qui n'est que fumier, a quelque chose de comparable à l'attrait, que vous savez fort vif, et qui jette un sexe sur l'autre. Je pressens une frénésie, une véritable débauche aux noces de l'esprit et de la matière qui, comme tous les excès de ce genre, ne saurait aboutir qu'à un lendemain chargé d'opprobre.
Il parla jusqu au petit ;our et ne s'aperçut pas qu'il avait prêché dans le désert. L'aube lui montra ses compagnons d'infortune étendus à vingt pas de lui, sur la pente du fossé de ville garni de tessons, de légumes avariés et de détritus de toutes sortes. Il ne se plaignait que d'une chose en son abjection, c'était de ne trouver que trop rarement à qui parler. « Les hommes affectent tous, disait-il, de savoir d'avance les sujets que l'on
s'apprête à traiter devant eux; ils n'admettent pas qu'on leur puisse apprendre quoi que ce soit hormis une nouvelle aussi vaine que celle-ci : « Un tel a été fait cocu » ou bien « Le Turc est entré en campagne ». Et pendant que vous leur adressez la parole, ils ruminent ce qu'ils vont vous dire à leur tour, et qui pourra être de nature à vous asseoir sur votre séant. Or, le bûcheron avait manifesté une relative complaisance. Il le retrouva quand le ;our fut venu.
Gilles, qui avait du savoir-vivre, invita le moine serviable à venir avec lui prendre un vin blanc à la ville. Et ils causèrent encore.
Pendant qu'ils étaient attablés, Gilles reconnut le jeune et charmant Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui se rendait à un office matinal. Il courut à ce garçon savant, car il avait hâte d'avoir confirmation du sens prêté par le bavard défroqué à la lettre de ses filles. Loys lui lut, à la lumière du soleil, le texte même qu'avait lu le moine à la lueur magique de son ongle, et il ajouta avec intérêt :
— Ah ! elles sont parties pour un grand voyage?...
— Avec les Dames, répéta Gilles, qui avait vu jadis aux pavillons le fils du conseiller Périnelle prenant sa leçon de musique.
— Chut !... chut !... fit celui-ci, en portant l'index à la bouche. Vos filles sont gracieuses, maître Gilles, et elles sauront des choses que je ne sais point... Mon père me juge assez savant ; il dit là-dessus que trop est trop. Bien le bonjour à mesdemoiselles vos filles, maître Gilles... Ah! elles sont parties? Diable! elles en ont de la chance !...
Et il s'éloigna sur son beau cheval bai.
Quand Gilles fut de retour à l'auberge, Frère Ildebert lui dit :
— Vous connaissez de beau monde ! Ah ! voilà un jeune homme qui a été arrêté à temps : il était en bonne voie pour rater l'affaire de son salut!... Par qui, me direz-vous, fut-il éduqué, vu toutes les sciences qu il a apprises? ne me le demandez pas. Ce serait à croire, monsieur, que malgré ma cervelle infernale, il y a quelqu'un de plus fort que moi, et que /ai été devancé. . .
Il réfléchit en vidant son verre, et, il frappa le genou de son compagnon :
— Le diable, monsieur, tout compte fait, je ne suis pas sûr de n'y pas croire... Kt s'il existe, savez- vous où il est? Il est partout...
Ildebert accompagne Gilles, une demi-lieue, sur le chemin de retour, en l'entretenant de sujets où l'homme simple n'entendait rien. Sur le point de le quitter, il lui dit :
— Savez-vous ce que je voudrais, à l'heure qu'il est?
— Etre à cheval au lieu qu'à pied, dit le bûcheron.
— Dire ma messe en simplicité, comme tant de frères que j'ai connus. C'est un sort maudit que celui qui m'a fait plus intelligent que les autres !... Ou bien, savez-vous, à défaut de dire ma messe, ce que je voudrais ?
— Être attendu à déjeuner chez M'"'' la duchesse, je parie...
— Etre un bûcheron comme vous, vivant dans la forêt, à côté de sa femme.
Pour, le coup, le père Gilles éclata de rire. Ce souhait-là, par exemple, non, il n'était pas croyable.
— Parlons sérieusement, dit-il, en se rapprochant
du moine ; dans le nombre de vos petites inventions, dites-moi, vous n'auriez pas, par hasard, vous n'auriez pas 1 ...
— Et quoi donc, dit le moine : le secret de la vie heureuse ? Je vous l'ai donné : c'est la pure simplicité de l'âme ou le développement de l'esprit pour l'esprit...
— Non, dit le bûcheron; je voudrais trouver le moyen d'aller de chez moi à la ville, sans débourser ni user mes vieux membres, et aussi, — mais vous allez hausser les épaules...
— Dites-donc toujours; je ne peux rien.
— Vous n'auriez pas, par hasard, trouvé le moyen de transformer une cabane de bûcheron en un palais cossu, avec carrosses et domestiques ?...
L'ancien moine s'en alla sans répondre, hochant la tête ; et, en lui- « J'ai cru parler
un
hom
me
les autres, est du démon qui joujoux confec le limon de la
(à j-uivre)
même, il pensait :
toute la nuit à celui-là, comme bon pour le règne distribuera des tionné s avec terre... »
Kftt*i \^oÀ
âe l'Académie Française.
nn, wt^ s. i~^ a.r
A. JLVLaaeinoiselle JL de V^
ourc
Lorsque, de sa taux meurtrière, L, automne vient tout dépouiller.
Parfois, émerge encor de la bruyère Un églantier.
Un églantier sans églantines.
Un églantier presque mourant.
Sur les tranches duquel plusieurs épines Grimpent en rang.
uur le 5ol^ une coccinelle, C^ui cnercne à Iiiu- Inuniioité, Apercevant un arbuste près o elle.
Veut y monter.
Jllle s y nasarae, distraite, Oans savoir ce qu'elle entreprend, JLorsqu aussitôt, une épine 1 arrête, xLn la blessant.
Jbt, comme une autre meurtrissure X unit cnaque pas imprudent, ii-Ue poursuit, d une marcne moins sûre, jLout en tremblant.
Jc/Ue marcne, marcne sans cesse, -Durant des mois et des saisons, J-(Orsqu elle aperçoit avec allégresse (Quelques bourgeons.
ecorce,
X liis, des leuilles couvrant 1 é h/lle retrouve un peu cl ardeur, X our arriver, itn jour, à bout de lorce, Our une lleur.
Une églantine à peine éclose, V^ui, de son parluni pénétrant, Xî/iidort la coccinelle qui s y pose, l^n 1 enivrant.
JVxais s entr ouvrant avec 1 aurore, i,a fleur s éteint avec la nuit; r^t ses pétales partumés encore
J-ombent sans bruit.
J,e corps meurtri, 1 aile brisée, X armi les restes de sa Heur, JL insecte songe à sa course insensée Vers le bonneur.
— Alais, cependant, Ineiire lut belle, lit le parluni était grisant;
£t, déjà, regrimpe la coccinelle, J-OUt en rêvant.
— ce C^iie pensez- vous de 1 existence.'» ^N\. avez- vous dit un jour, entant.
tAï. oien, mon Dieu, voila ce que j en pense, J.out simplement.
3ccJ" A'^r-maffOin/i
Pk
X etites siononiies
arisiennes
IoitsQUK nos douces compagnes, pour varier le jeu, eurent l'idée tout à coup de relever leur chevelure sur la tête et de la tirer ■^ en arrière, violemment, nous fûmes stupéfaits... Et combien déçus ! Sur le moment, il nous vint l'idée incongrue, irrespectueuse, iibsurde, j'allais dire coupable, que nous n'étions ni plus ni moins
beaux qu'elles, que "nous nous valions"
Et pendant de longs mois, cette pensée nous jeta dans la perplexité et dans le découragement. Car il n'est pas bon que la femme perde pour nous son prestige, son ni3'stère. Cela détraque tout simplement, cela disloque les lois de la vie. S'il nous faut considérer cette chère ennemie comme une égale, comme une camarade sportive, nous voilà bien désorientés. Qu'est-ce que c'est, je vous prie, que ce front immense, sans rides certes, mais beaucoup trop haut, qui se propose là, à notre méditation, comme un mur redoutable derrière lequel se pressent des pensées innombrables, toutes plus ou moins contraires aux nôtres? Qu'est-ce que c'est que ces tempes dévastées, toutes nues, ces tempes de garçon ? Et ces oreilles, ah ! surtout ces oreilles, que les poètes nous avaient habitués à croire toutes petites et taillées à même un bloc de corail pâle, et qui sont si grandes, oui, si grandes? Quelles révélations ! Ah ! je vous assure qu'il 3' eut alors, pour notre illusion, un dur moment à passer.
Cependant, clle^i ne désarmaient point. Indifférentes à notre étonnement, elles continuaient, ravies de dénuder ainsi le haut de leur tête, et nous regardant de leurs grands yeux étonnés, cette fois perdus dans une immense étendue de chair claire, comme pour nous demander : " Eh bien, quoi ! vous n'êtes pas contents?" Et comme il faut toujours que nous le soyons, nous cédâmes. Notre volonté d'être charmés fut plus forte que notre déception. Nous nous accommodâmes du nouvel aspect de l'Eve éternelle. Et aujourd'hui, l'adaptation est si parfaite que c'est à peine si nous faisons attention
h. ces émancipées qui passent, aux longs bijoux étirant encore leurs oreilles, à cet air viril qu'elles ont, et il leur faut déjà songer à d'inédites façons de s'encadrer le visage...
Le minois va-t-il reparaître? C'est peut-être un peu son tour. J'estime qu'il avait été bien sacrifié, ces derniers temps. Il n'y en avait plus que pour les dames aux traits classiques.
Et nous savons combien elles sont rares, dans notre pays où abondent surtout les ph3'sionomies expressives, au charme insaisissable. Cette mode des cheveux tirés tuait littéralement leur attrait. C'était injuste, c'était cruel ! Les beaux visages irréguliers ont droit de retoucher, par maint artifice, la négligence de la nature. A nous les guiches, les bandeaux, les chignons, les franges, les anglaises, les chichis ! à nous les bandeaux, les diadèmes, les rubans ! à nous les turbans, les bonnets ! à nous les peignes et les épingles ! à nous enfin les innombrables variétés de chapeaux, depuis le petit pétase jusqu'à l'immense sombrero, depuis la toque étroite et juste jusqu'au monument vaste et lourd chargé d'une retombée de plumes ! Il y a tellement de quoi varier l'aspect des têtes féminines que les plus malins s'y ti-ompent, et ne reconnaissent pas, le soir, au bal, sous ses cheveux endiamantés, la dame qu'ils ont rencontrée l'après-midi, dans la rue, avec un galurin de fourrure ou de tissu lamé. La dame feint l'indignation, mais au fond elle est ravie. N'est-ce pas cela justement qu'elle voulait? être prise pour une autre, toujours, sans cesse. Et comme elle a raison ! Car enfin, qu'est-ce qui nous fait le plus souffrir, nous autres hommes? Sinon cet emprisonnement où se débat notre personnalité, celte monotonie du rôle éternel que nous jouons. Tout naturellement, instinctivement, sans même se douter de la profondeur de son acte, la femme, elle, a trouvé le moyen de s'évader. Quelques touches de fard, un ruban, un chiffon, un
coup de peigne, et la voilà nouvelle
Cela crée d'ailleurs des malentendus savou- j \^
reux. Car pour avoir changé de tête, la charmante n'a point modifié son âme, et nous, bons naïfs, nous le cro^'ons, machinalement, et nous nous efforçons de parler suivant le ton qui convient, aujourd Tiui à cette innocente , demain i\ cette rouée, ensuite à cette énigmatique. Au fond, ce qu'elle s'en fiche!... Pensez-vous quelle va faire, en psychologie, un effort analogue à celui qu'elle vient d'accomplir en toilette ? Vo^'ons, vo3'ons, il faut comprendre les choses...
C'est ce qui fait peut-être la grande force ,ji»»«r~ des séducteurs : cette indifférence qu'ils ont pour
l'aspect que l'adversaire ainsi se donne. Pauvre et enfantine défense, dont ils ont vite raison ! En voilà qui ne se laissent pas intimider par les turbans, les diadèmes, et les grands yeux noirs qui nous regardent d'un air hautain. Les femmes brunes ont beaucoup abusé, ces derniers temps, du regard foudro^-ant. Elles y étaient pour ainsi dire incitées par le diadème et le turban. C'est étonnant ce qu'on se sent sûre de soi quand on porte une coiffure de sultane ou de reine. La plus petite bourgeoise de la rue du Sentier en arrivait à oublier totalement son origine, et elle vous redressait la tête, et elle vous foudro^-ait l'impertinent.
i^lais il est justement des impertinents qui ne s'embarrassent point de ces foudres-là. Ils parlaient à ces brunes impériales avec la même assurance tranquille qu'ils eussent employée vis-à-vis d'une peinte blonde au nez retroussé. Et les brunes, désorientées par cette audace, ma foi cédaient, tout bonnement, non sans flatter beaucoup le séducteur qui, à ce moment, s'imaginait avoir remporté un triomphe difficile. La vanité masculine est insondable.
Sans doute parce que l'amoureux chasseur a tué un grand nombre de ces Schéhérazades, de ces Gypsies, on en compte aujourd'hui beaucoup moins, et nous en revenons au genre poupée, qui plaît toujours, parce qu'il est pour ainsi dire national. Il y a tellement de manières, aussi, de varier l'aspect de la poupée : nos fabricants nous l'ont bien fait voir, avec tous ces amusants modèles, avec ces innombrables personnages de laine, de soie, de feutre, de velours, si spirituels, si attendrissants, si fantasques. Plas-
ticité merveilleuse de la femme ! elle a su s'adapter au genre de ces menues idoles familières, de ces fétiches d'étoffe dont elle encombre sa vie. C'est à n'y pas croire. Pourtant, c'est vrai. La femmepoupée imite les allures, la drôlerie, l'impertinence, la fantaisie, le charme frais et saugrenu de ces petits êtres souples et muets. Vous me direz que c'est la faute des dessinateurs de modes, qui se sont amusés à reproduire, dans leurs gravures, les airs de tête impayables et les arrangements bizarres de chevelure des poupées qu'on vo^-ait à la devanture des modistes. C'est possible, mais je ne le crois pas. J'imaginerais beaucoup plus volontiers qu'en nous entendant dire, devant ces fantoches e.xquis : " Quelles amusantes petites bonnes femmes ! " elles ont eu aussitôt l'idée de nous ravir par les mêmes moj-ens. Et comme elles avaient déjà l'essentiel, c'està-dire le ininoij, rien n'était plus facile. Nous vivons donc, maintenant, au milieu d'un monde de poupées : les unes vivantes, les autres non ; mais elles ont toutes le même sourire, les mêmes grands yeux tendres et inquiétants, la même bouche menue et rouge, les mêmes joues délicatement enluminées, et cette mousse d'or qui brille autour de leur visage. Paris ! Paris ! pays des minois, patrie des poupées, que réserves-tu demain à notre étonnement? D'autres minois? D'autres poupées?... Je suis tranquille, tu n'es pas à court d'invention.
-''^^f-'M^eAj^ ^ cÀ^-à-^t'i^a^.'Jc/^
XJat JanlaUie d'Eélber Jlltyer»
es loies
du canotage en -Loir
A Marcel ALLAN
Jour de Pàijuej t()20.
L^e i-,oir — mais suis-je oiseau ( — le J,oir ou je navigue et rame, comme plane un oiseau, sans latigue, si vite Irisant 1 eau qu on ne sait si je rame ou plane avec rien, ou les
ailes de mon ame, ce JLoir me voit pourtant ramer, voler, planer, des yeux célestes oe ses bulles étonnées.
me voit glisser, oiseau léger, sur les images des riveraines Heurs, ciguës et populages — mais suis-je oiseau / — mêlant de leurs grappes mirées 1 or et 1 argent au vert déclive aes grands prés, Irôler ici du vol vit de ma barque noire les retlets vaporeux de la tlore en ce -Loir,
tantôt le lin prolil au leuillage discret d un petit bois de peupliers souple au vent Irais, tantôt le saule en mal d Opnélie et tantôt la nêtraie aux Heurs d or tacnetée de corbeaux ; me voit bondir sur les coteaux loi
oe gaieté, sur la cime en velours de leurs DOIS rellétés.
d une aile numide où se mire le paysage rayer comme un diamant les vitres des villages, de 1 autre aile mouiller le bout des cnemmées, éclabousser d aiguail les tuiles carminées, ou de mon vol entier, de mon vol étendu taire ombre sur les toits, — rêvant ce qui m est du :
le triompne et la joie, sous le rêve des eaux, de sonder le ciel même en couchant les roseaux ! l^e martin dont la gorge et le dos étincellent vole au cnant des prairies. l^Ange de ciel en ciel vole aux sons de la narpe et de 1 extaséon. ^M.oi, plus léger que 1 Aigle de -N apoléon.
je SUIS 1 li^sprit^ voyez mes ailes, oui ! cnercnez comment je vole ainsi oe clocner en clocner, o une neure 'où 1 angélus glorilie 1 air limpide et ces roses nuées sous mon vol intrépide, jusqu à 1 neure où, mourantes les clocnes de Pâques, sur un îlot lleuri ma barque se
détraque.
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Au oeau temps des Tuileries
i-firT--'.-" ■■■■■ ■"■» '
()' Fascicule Prix : jo franco
l^a viruirland
ALBUM D'ART ET DE LITTÉRATURE
Oou5 la direction littéraire Je
Monsieur Jean HERMANOVITS
Oous la direction artistique Je
Monsieur BRUNELLESCHI
SE TROUVE : j, RUE DE CHAILLOT
PARIS
L,e tiraae de cet Aibum est VT ■ o -i r^
• . o 1 • rSuinero : ol i
reitreint à 800 e:xemplaireî
Pklli
ou PAR-DELA TA' BIEN ET LE MAL Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
J,a Jille de la J<une
Adapté de l'Arabe par Monsieur JEAN HERMANOVITS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
JL rCxpérience de JVLrs. Jjuckrose
Conte par Monsieur PIERRE MILLE
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
l-(es Joies du V^anotage en J<oir
Poème de Monsieur PAUL FORT Illustrations de Monsieur Stab.
Un peu d Amour, de j\A.u5i<^ue et de Jazz
par Monsieur ANDRÉ DE FOUQUIÈRES
Illustrations de Monsieur Zinoview.
La ^Mode à la Ville et au Tkéâtre
Par Madame de MIRECOURT
Illustrations de Mademoiselle Lucienne Martin.
HORS-TEXTE
Composition inédite de Monsieur Brunelleschi.
Elude de Femme, composition inédite de Monsieur Mahias.
PHILI
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
JLe V^niIIon de Jl :
apier
DURANT plusieurs mois, M"'" la baronne de Krakus se félicita d'avoir fait signer le pacte à ses augustes maîtres, et comme il ne lui suffisait pas d'avoir sa conscience pour elle, mais qu'elle entendait bien que l'on reconnût ses mérites et n'avoir pas obligé des ingrats, elle leur répétait, tantôt à l'un, tantôt à l'autre :
— Monseigneur (ou Madame), quand on dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, c'est un point sujet à controverse; mais quand on dit qu'ils n'ont pas
d'histoires au pluriel, c'est une vérité de M. de La Palisse. Les princes. Monseigneur (ou Madame), sont comme les peuples. C'est pourquoi ;e dis que vous êtes heureux (ou que vous êtes heureuse); car vous n'avez point d'histoires, ni de cœur, ni surtout d'argent. Et grâce à qui ? Grâce à Son Excellence M"" la baronne de Krakus.
Elle avait une habitude, si l'on ose s'exprimer ainsi, congénitale, de parler à la troisième personne, et usait encore de ce protocole, afin de ne pas s'embrouiller, quand elle parlait d'elle - même. Sophie - Charlotte convenait gaîment qu'ils devaient tous à la baronne, à son esprit d'initiative et à son génie d'organisation, cette paix profonde et cette aisance où ils vivaient. Philippe-Egon en demeurait d'accord, mais trahissait la crainte ou le scrupule de s'embourgeoiser un peu.
— De quoi te plains-tu ? lui repartait avec cynisme Frédéric Mosenthal, son maître de philosophie. Le secret du bonheur, c'est d'être bolcheviste en théorie et pour les autres, bourgeois en pratique et pour soi.
Quant à Otto Millier, homme tout ventre et le reste (comme parlent les vieux auteurs français), il s'avouait fort heureux, d'autant que ce reste et son ventre obtenaient toutes les satisfactions qu'un honnête appétit peut réclamer. Il ne marchandait pas à la baronne les témoignages, purement platoniques, de sa reconnaissance : elle ne le sollicitait de rien de plus.
Les Mauser étaient commodes, ils subvenaient à tous les besoins du couple princier et de la suite avec autant de discrétion que de générosité. Leur commerce était, de surcroît, fort agréable.
On a médit à tort et à travers des nouveaux riches.
parce que, au lieu de les observer naïvement tels qu'ils s'offraient aux regards jaloux des nouveaux pauvres, on les a d'abord affublés de caractères généraux, élevés au rang de types et déguisés en personnages de comé-. die. On n'a pris garde qu'à leurs défauts, qui sautent aux yeux : ils ont aussi des qualités, qui se cachent, et notamment une méfiance de soi, touchante dans les occasions.
Ils ne s'avisent jamais des bévues qu'ils font, mais à toute minute ils tremblent d'en faire. Il ne faut pas croire, parce qu'ils annoncent les prix, qu'ils soient si fiers de leur argent. Ils ne savent pas qu'il y a, comme dit Bourdaloue, des choses à faire frémir à l'origine de toutes les grandes fortunes ; mais un instinct les avertit que toutes les fortunes trop jeunes ont quelque chose de ridicule.
Ils ne rendent point service avec arrogance. Au contraire, ils diraient volontiers à ceux qu'ils obligent :
— Si je ne le fais pas comme il faut, reprenez-moi. De même que les gens qui commencent à parler
une langue étrangère disent aux indigènes :
— Signalez-moi les fautes que je laisse échapper en parlant.
Les Mauser payaient les notes du grand - duc et de la grande - duchesse de Silberberg; mais, au contact de ces nobles personnages, ils se formaient. Leur docilité était exemplaire, et ils sentaient plus vivement ce qu'ils devaient à leurs hôtes chaque fois qu'on leur présentait une addition.
Ils avaient, de plus, cette sorte de loyauté commerciale qui ne souffre aucune infraction à la lettre, sinon
à l'esprit des traités, et le pacte, cependant verbal, qu'ils avaient conclu avec Leurs Altesses Sérénissimes, était par eux observé rigoureusement. Le protocole des dîners et des déplacements ne subit de leur fait, ni d'ailleurs du fait de Leurs Altesses, pas la plus légère altération au cours de cette période.
Dans l'ordre du sentiment, le respect des conventions, même sous-entendues, ne fut pas moins religieux. M. Mauser le père prit avec Mignon, maîtresse officielle de Monseigneur, les allures d'un admirateur transi et suranné qui n'exige rien. S'il obtint, malgré cela, quelques menues faveurs, ce fut en comblant cette fille de cadeaux : elle eût été incivile de les refuser, et ingrate de ne les point rendre en nature; mais Mauser était de ces hommes qui se ménagent, et Phili, qu'il ne gênait guère, pouvait sans trop de complaisance ne s'apercevoir de rien. Otto MûUer, à cet égard, ni plus ni moins lésé que son prince, lui donnait le bon exemple.
La tendresse de M"'" Mauser à l'endroit de Philippe-Egon grandissait chaque jour. C'était un sentiment naïf et sincère, mais multiplié par un snobisme éperdu.
Aucune passion ne saurait être comparée à celles où ce coefficient intervient, et la sensible Minna aurait eu bien de la peine à tenir le serment qu'elle avait fait, de garder avec Phili les distances de la maternité, si l'expédient imaginé par le grand-duc n'eût tout arrangé à souhait. Comme, la voyant à toute heure, il n'avait cependant avec elle aucun
rapport direct et que Frédéric Mosenthal le représentait auprès de cette dame officiellement, elle croyait pouvoir se permettre avec le substitut les libertés qu'elle s'interdisait de prendre avec le maître. Il se passait entre ces trois personnes exactement le contraire de ce qui s'est passé entre Napoléon, Marie- Louise et l'archiduc "^ïSI Charles, oncle de cette dernière, qui l'épousa par procuration le ii mars 1810 au nom de l'Empereur des Français. L'archiduc épousa bien sa nièce, mais non point au sens où l'entendait, quelques années auparavant, l'Ingénu, quand il disait : « Je l'épouse... » ; tandis que Napoléon, qui ne l'avait point encore personnellement épousée, se jeta sur elle dès qu'elle fut à la portée de sa main. C'est ce que lit Frédéric Mosenthal le jour même qu'il offrit à Minna JVlauserle premier bouquet de Philippe- Egon. JVlinna se laissa faire en fermant les yeux et en murmurant le doux nom de Phili. Cette cérémonie depuis lors se renouvelait assez fréquemment. Minna oubliait quelquefois de fermer les yeux, mais elle pensait toujours à son cher grand-duc.
Les politesses de Mosenthal étaient pour elle un dérivatif héroïque et bien nécessaire, car elle n'avait pas moins de tempérament que de cœur.
Siegmund et Fricka demeuraient pareillement fidèles à leurs engagements. Ils regardaient, en extase, l'un Sophie-Charlotte, l'autre Philippe-Egon, et rien,
plus que l'extase, ne difïere du dangereux état dionysiaque.
Il faut ajouter à ce résumé que Philippe-Egon avait, en marge, d'innombrables bonnes fortunes qui l'aidaient à tuer le temps. Toutes les femmes ou filles que le hasard mettait sur sa route lui marquaient instantanément un vif désir de lui accorder leurs faveurs ou plutôt d'obtenir les siennes.
A toute autre époque, on eût justement attribué ces succès au physique enchanteur du ;eune prince; mais, depuis la crise des changes et l'accroissement des prix, on n'aime plus guère pour rien, pour le plaisir, même quand il semblerait que le plaisir pût être la raison suffisante de l'amour.
Monseigneur le grand-duc de Silberberg ne pouvait donc se passer d'argent de poche : Monseigneur en trouvait dans toutes ses poches, quel que fût le vêtement que son valet de chambre lui présentât. Il n'avait qu'à vider sa bourse pour qu'elle se remplît.
Ce phénomène a dé;à été signalé par;e ne sais quel conteur oriental, qui l'impute à la magnificence des génies. Philippe-Egon ne se rappelait pas d'avoir jamais eu affaire à des génies, et se souciait peu, au surplus, de savoir d'où venait l'argent.
Son Excellence M""' la baronne de Krakus se félicitait donc d'avoir, par son industrie, ménagé à ses maîtres une existence si bien réglée, si exempte de risques ; mais elle avait trop de psychologie (qu'on a tort de nier aux Allemandes) pour ne point reconnaître qu'elle avait été bien aidée dans son œuvre par l'atmosphère lénitive de l'Helvétie.
Le petit clan restait peu dans un même endroit; mais, quand il voyageait, c'était aux rives prochaines ; il allait de Genève à Bâle, de Bâle à Lucerne, de Lucarne à l'Engadine, et cela peut être divertissant, cela n'est pas excitant.
M."" la baronne de Krakus ne voyait pas sans
appréhension que, malgré tous les marchandages, le traité de Versailles finirait bien un jour par être ratifié, l'état de paix rétabli, et que les JVlauser aussitôt fuiraient la Suisse pour gagner des terres moins bourgeoises et moins sûres.
Ses craintes ne furent que trop vérifiées. Les
Mauser, qui auraient pu depuis longtemps aller en Italie, puisqu'ils avaient renoncé à la nationalité allemande, ne se privaient de cette ;oie qu'afin de ne point quitter le grand -duc ; mais ils firent leurs malles dès que la frontière fut rouverte. Le soir, à dîner, M.auser, environ le rôti, dit, feignant une grande tristesse :
— Monseigneur, Madame, voici, hélas ! le .dernier repas que nous avons l'honneur et le bonheur de prendre en l'auguste compagnie de Vos Altesses Sérénissimes. Nous partons demain pour Venise.
— Quelle coïncidence ! s'écria, selon l'usage, Philippe- Egon. Nous partons après-demain, la grandeduchesse et moi. Je ne pouvais me décider à vous l'apprendre. Et c'est justement à Venise que nous nous rendons.
Tous les Mauser, selon l'usage, se récrièrent sur cette incroyable coïncidence. Puis le visage, ordinairement serein, de Minna parut se décomposer tout d'un coup, et elle dit avec un air d'effroi :
— Mais, si Vos Altesses n'ont pas retenu de chambres à l'unique hôtel ouvert en ce moment, je crains fort qu'EUes ne se trouvent sur le pavé. Nous-mêmes nous sommes vus réduits à louer un immense palais.
— Il est beaucoup trop grand pour nous, dit Mauser.
— Si j'osais... soupira M""^ Mauser.
Elle reprit, après un temps bien mesuré :
— J'ose supplier Vos Altesses d'accepter notre hospitalité très humble. Nous n'occuperons certainement que l'étage supérieur. Vos Altesses Sérénissimes
^ nous combleraient de joie si Elles daignaient habiter le bel-étage.
— C'est trop, dit Phili sèchement. Nous ne savons si nous devons...
onseigneur
firent d'une seule voix le père, la mère et les enfants.
— Nous acceptons, dit le grand-duc. Mais, si nous devons loger sous le même toit, je ne vois pas pourquoi les uns partiraient demain et les autres après-demain.
N'est-il pas plus simple que nous voguions de conserve?
— Quelle grâce !
dit Minna.
— J'en étais sûr, dit Mauser.
Et il avoua d'un air malicieux qu'il avait pris sur lui de retenir toutes les places dans le même train. Phili et Sophie-Charlotte daignèrent le plaisanter agréablement sur sa témérité.
Ils se faisaient prier, par bienséance, chaque fois que les Mauser leur adressaient une requête ou une invitation ; mais, dès que leur consentement était acquis, ils reprenaient les manières les plus affables, et ils allaient jusques à faire les enfants gâtés.
Seule, M."'" la baronne de Krakus garda un visage sourcilleux parmi la joie et l'amitié universelles. Si majordome qu'elle fût, elle n'avait ni voix délibérative ni voix consultative, et l'on ne lui eût permis aucune objection.
Elle se résignait donc; mais cette Venise, qu'elle ne connaissait point et dont elle avait seulement beaucoup entendu parler, à la lettre l'épouvantait.
Son petit doigt (qui était fort gros) lui disait que, dans cette ville de carnaval, elle aurait bien de la peine à sauver le pacte et empêcher qu'il ne devînt un simple chiffon de papier.
Elle n'eut pas si mauvaise impression qu'elle redoutait, lorsque, après un voyage un peu long, mais d'une gaîté folle, toute la caravane débarqua vers le soir à la gare de Venise.
Elle ne manquait pas de psychologie, mais elle manquait de romantisme ou de littérature, et ne flaira point d'abord ce que des écrivains subtils ont appelé le poison de la cité des doges. Elle éprouvait, en revanche, exactement, la sorte et la qualité d'émotion esthétique particuhère à ses compatriotes, dont le premier soin est de se faire photographier devant
la loggietta de Sansovino avec un sac de maïs à la main et parmi une nuée de pigeons. Un certain air bon enfant de toutes choses lui inspira confiance.
Comme elle faillit tomber à l'eau en même temps qu'une des malles, quand elle enjamba du quai dans la gondole, elle se mit à rire niaisement sans savoir pourquoi, ainsi que presque toutes les femmes qui viennent de faire une maladresse, de manquer un marchepied, ou qui courent après un omnibus sans aucun espoir de le rattraper. Ce rire inexplicable lui donna, pour ainsi dire, le la, et détermina toute la suite de ses états d'âme.
Elle était sottement enchantée.
Pouvait-elle bouder une ville où l'on a, en guise de voitures, des bateaux qui vont sur l'eau ? Rien ne lui paraissait grandiose ni menaçant, parce qu'elle était au niveau même de cette eau, ne levait pas les yeux et, de ce point de perspective, n'apercevait que les petits détails immédiatement à la portée de sa vue, qui lui semblaient énormes.
Elle traversa Venise entière sans remarquer un seul palais, mais elle ne se lassait point d'admirer les pati de toutes les couleurs qui sont plantés devant les portes, droit ou de biais.
Elle fut reprise d'inquiétude et de sinistres pressentiments en arrivant à la Cà Forto^ruaro, louée par les Alauser.
Cette Cà Portogruaro n'était point du tout immense comme l'avait déclaré M.""" Mauser, et ce n'est qu'après l'avoir visitée du haut en bas que la Krakus se persuada qu'il y aurait de la place pour tout
le monde, que même on ne serait pas trop les uns sur les autres.
On ne comptait à chaque étage que deux fenêtres, si larges qu'à la vérité elles en valaient six.
En gravissant le perron. Son Excellence faillit une seconde fois choir dans le canal, mais cette fois elle ne rit point, et la récidive lui parut de mauvais augure. *
Quand elle se vit dans un vestibule superbement décoré de peintures en assez fâcheux état, mais qui lui sembla humide, elle eut le sentiment d'être à la merci d'une inondation et se brouilla définitivement avec l'eau, ce qui ne pouvait tarder de la brouiller avec Venise. Elle avait hâte de monter au moins jusqu'au mezzanino. Elle y vit des chambres assez vastes, dont elle n'était guère capable d'apprécier le luxe et le goût, mais dont le délabrement l'offensa.
Le palazzo, plus profond que large, avait une seconde façade par derrière , qui donnait sur un petit jardin, et à l'autre extrémité du jardin se trouvait un pavillon d'aspect tout à fait banal et mpderne, une sorte^de cottage anglais, qui avait une entrée parti-
culière sur un rio parallèle au grand canal. C'est ce pavillon que s'étaient réservé, pendant le temps de la location, les deux propriétaires de la Cà Portogruaro, M.™'' la marquise de Portogruaro ellemême, et la comtesse de Preganziol, son inséparable amie.
On les avait priées de céder une pièce à Mignon, que ni les convenances ni l'étiquette ne permettaient de loger sous le même toit que M."" la grandeduchesse; mais l'intervalle du jardin sauvait les apparences.
M""" la baronne de Krakus se fût peut-être assez vite familiarisée avec la nouvelle demeure où elle devait, en compagnie de Leurs Altesses et des Mauser, passer la fin de l'hiver et le printemps ; mais ce qui acheva de l'ahurir fut d'y être accueilhe par deux personnes extraordinaires, qui n'étaient autres que M"'" la marquise de Portogruaro et M"" la comtesse de Preganziol, son amie inséparable.
Ces dames n'auraient probablement pas pris la peine de se déranger pour des Mauser, et leur eussent dépêché à la gare l'agent de location : dès qu'elles avaient su que leurs principaux locataires étaient un grand-duc et une grande-duchesse en exil, elles avaient cru décent de les venir saluer au bas de l'escalier d'eau, et même de se mouiller un peu les pieds dans le grand canal.
Bien qu'il ne fût guère que l'heure du thé, la comtesse, qui portait une robe aussi courte que celle d'une danseuse d'opéra, et la marquise, qui, à rebours de lia mode, en portait une fort longue, semblaient s'être pour la circonstance mises toutes les deux en
toilettes de bal : c'est-à-dire qu'elles étaient rigoureusement nues, par devant jusqu'à la taille et, par derrière un peu plus bas; ce qu'elles avaient d'étoffe sur le corps était noir comme du drap de gondole.
La comtesse de Preganziol était une petite personne grasse et rebondie ; ses cheveux étaient teints en blond — en blond vénitien, naturellement, — et son visage très fardé, mais de couleurs vraisemblables, de blanc et de rose ; tandis que la marquise de Portogruaro, très grande, très mince, dont la croupe se recourbait en replis tortueux et qui devait finir comme les sirènes, en queue de poisson, avait les cheveux aussi noirs que sa robe, un maquillage cadavéreux, et les yeux au charbon.
Rien que ce noir eût donné à M""" la baronne de Krakus des idées de deuil et d'enterrement; mais ce qui
lui causa surtout une gêne et comme une courbature insupportable, ce fut de voir cette bizarre attitude contournée de M."^" la marquise de Portogruaro.
La raison de ce phénomène échappait à M.""^ la baronne de Krakus, qui ne fréquente pas les expositions de peinture : deux ou trois années avant la guerre, M'"*" de Portogruaro avait eu l'honneur de poser pour Boldini, et elle faisait depuis lors l'impossible pour ressembler à son portrait.
(à suivre)
4^yi.^^^n^^-
// n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu ! C'est par lui que le temps s'explique.
Il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
De tous, c'est le Seigneur unique !
Il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
ijjf y( ii\ y —j^\
>\s^ <é^, à^\ ^^^y — ^^Ull
twixvasmasmaimt.
Par lui, l'esclaVe devient maître!
Il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu ! C'est lui qui nous a tous fait naître !
Il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu ! Et Mahomet est son grand prêtre
Nous pouvons chanter maintenant La louange d'une fillette; Mais il convient, auparavant,
^ue chacun redise en tout lieu Qu'il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu /
... On ne la Voit qu'au clair de lune; Elle se cache tout le jour.
Et fuit quand la nuit est trop brune.
Que chacun répète en tout lieu Qu'il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
S amaân, un jour, l'aperçut; Et, comme un oiseau fuit l'orage.
Le bonheur, de son cœur, s'en fut.
Chacun doit saVoir, en tout lieu, Qu'il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
î y; ^jt M
v-Tamaân la Voulut pour femme.
Il envoya des colliers d'or...
Et le diable emporta son âme.
£lue chacun proclame en tout lieu ^u'il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
S amaân , alors, fit serment De l'aller prendre sur le fleuVe Avec un beau Vaisseau d'argent.
Mais, si la femme est en tout lieu.
Il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
BSHIW^IB^HIH^HBBHHlBHHHIHHBHHHHBBii^flBHHHBHHI^HHB^HBBBy!
iii] yi ijry" — c^î^t
s a m a â n devint infidèle.
N'ayant d'autre amour en son cœur S.ue pour la fillette si belle.
Et, si l'amour est en tout lieu.
Il n'y a qu'un seul dieu : c'est Dieu !
Comme il l'approchait, certain jour, La fille s'en fut dans la lune; Et S a ma an mourut d'amour !
Le bonheur n'est pas en tout lieu I Il n'y a qu'un seul dieu ; c'est Dieu I
OctiT» //eimiit7tjv*fi
L'cE
xperieiice »
de JVlrs Jjuck
rose
CEST il y a dix ans, à -Fans — exactement an cours clii mois de Novembre 1910 — que -IViiss X<Iizabetli Wylie, aujotird liui Airs Jjuckrose, lut i agent de « 1 expérience », pour parler comme on parle dans son pays, que je vais rapporter ici. 11 s agit d un cas à classer avec ceux, déjà presque innomDraoles, qu a recueillis la jjociété des Jvecnercnes Jrsycniques. Je me suis contenté d écrire sous sa dictée, comme SI j enregistrais une déposition. Un ne trouver.a donc dans ce qui suit aucune littérature : le tait nu, dépouillé de toute particularité pittoresque; à moins pourtant que cette particularité n importe à la clarté du témoignage.
Airs Jjuckrose, qui est Anglaise, a atijourd liiii trois entants. Oa santé est excellente, on peut la considérer comme aosolument normale. INiiUement névropatlie, ou même «nerveuse ». Xlrlle est rebelle au sommeil nypnotiquc, et ne saurait d aucune taçon se classer parmi les médiums ou les clairvoyantes. Intelligence plutôt au-dessus de la moyenne
mais dirigée vers les cnoscs pratiques de 1 existence. J-) autre part vive sensiBiiité, ejJb se montre altectueuse ou rétractile à première vue, suivant les personnes au il lui arrive de rencontrer. jh,lle dit simplement (T qii elle les devine » ou s qu elle les sent ». JN ayant jamais Iréquenté les cercles qui s occupent a études psycliiqties, elle en ignore le vocaoulaire, et c est ainsi qu elle s exprime.
Lies jugements quelle porte ainsi dans le silence, et qui ne peuvent être légitimés par aucun motil apparent, se trouvent généralement exacts, xieaucoup de gens d .Tllleurs possèdent le même don, plus ou moins développé. K^ est ce qu on appelle, dans la vie courante, la sympatiiie ou 1 antipathie irraisonnée.
.M.ais non seulement jM.rs iiliiaoetu Uuckrose éprouve un pencnant instmctil à s écarter ou à s éloigner, sans en rien coiuiaître, de certains individus, liommei ou lemmes : il en est de même pour elle de certains lieux déterminés, de certains groupes d Kiimains ou d liaoïtations numaines. C^eux-ci dégagent pour elle une ambiance particulière.
I!<ile pressent le courant d idées, de volontés collectives, qui émane a une loule. Elle croit, elle est sûre, que ces liabitations ont gardé une sorte d âme, laite des passions dont elles lurent le théâtre, 1 amour, 1 liorreur, la liame, le crime. il,lle ne e voit » rien, du moins à 1 état de veille, seulement, dit-elle, elle est «prévenue». Je lui laisse maintenant la parole :
c< A. cette époque, déclare AVrs iSuckrose, j allais avoir vingt ans, j étais encore jeune lille, et lis avec ma mère et ma sœur aînée mon premier voyage à xans. J étais alors o une extrême gaîté et a un caractère neureux. J espère ne pas avoir beaucoup cnangé depuis. Jrans me paraissait o avance une cliose merveilleuse, et comme exotique. 11
in aurnit répugné ue clesceiiure dans un Je ces grands hôtels où 1 on parle anglais, où 1 ou vit à 1 anglaise. Ce qu il me lallait, même au prix o être privée du confortaDle auquel nous sommes haoïtuées chez nous . — • la salle de bain par exemple c était quelque chose de hien français, d exclusivement Irançais. J avais donc supphé ma mère de nous
aller loger dans un tout petit hôtel dont un ami lui avait donné 1 adresse en lui disant : *^ V ous ne trouverez jamais rien d aussi parlaitement Irançais : les meubles, le personnel, le service, la cuisine n ont pas bougé depuis le second J:L.mpire ! » — et j avais eu gain de cause.
« Dans cette toute petite maison, qui ne comptait pas dix chambres par étage, ^e me trouvai tout de suite au septième ciel. Tout me paraissait c< couleur locale a. Je ne pouvais parler un mot de français, du moins d un français que comprissent les Français, et personne saut le propriétaire, ne parlait anglais
dans 1 liôtel. Oelui-ci était situé dans une rue assez étroite et peu passante, et il y avait à la porte, pour comble de joie et de couleur locale, uii marcliand de marrons! lout y était paisiole, ton enlaut, lauiilier. C^uantl nous allions au spectacle le soir, ma mère, ma sœur et moi, monsieur et madame les propriétaires de 1 liôtel . et tout le personnel, Iilles de cliambre et serveurs, se tenaient dans le vestibule pour admirer nos toilettes et disaient en me montrant : c< Comme la petite aemoiselie est Iraîcne; c est
est a ce moment que j ai commence a comprendre et à aimer la politesse naturelle de votre race, qui lait que le compliment sort des lèvres pour le plaisir oe ceux qui le prononcent.
« jM.a sœur avait une cliambre pour elle toute seule, qui communiquait avec celle que ] occupais avec ma mère, et qui contenait deux lits. Je dormis parlaitement ' la première
mut. Le lendemain soir, un samedi ■ il est à noter que
nous nous levions très tôt, pour ne rien perdre de notre séjour, et que nous ne rentrions qu assez tard, épuisées et étourdies malgré ma latigue je ne parvins pas à trouver le
sommeil. Je pensais à des clioses... des clioses dont une jeune Iille anglaise, telle que moi, partaitement élevée, n avait pas la moindre idée. iJes cnoses abominables. 11 me semblait que j étais prise, violée, souillée... A. la lin pourtant le m assoupis. Alors ce lut pire ; je voyais en rêve des nommes, des femmes... jusqu à des bètes! On; c était alireux, liideux, sans nom.
« A cette lieure encore le cœur me lève à ce souvenir.
il,t il y avait un prêtre, un prêtre catnoliq^iie, dans toutes ces scènes dégoûtantes ; je le reconnaissais bien, je suis catliolique romaine. Je sortis de mon lit. J étais épouvantée, Irissonnante, je me sentais salie. Je réveillai ma mère, je lui dis : * JVl.otner, motlier, vous ne trouvez rien d extraordinaire ici ' Aloi j ai peur, peur! t>. Elle, qui dormait protondément, s éveilla, et me demanda : « V oiis avez eu un rêve, petite lille, un caucnemar. C^uel rêve . s> JM-ais je n osai pas lui dire, vous comprenez ! 11 me semblait que je n oserais jamais le dire à personne, qu il n y avait que moi, pour avoir eu de telles visions, et que j étais damnée seulement pour les avoir eues. Je ne pus me décider pourtant à rentrer dans mon lit, je dormis avec ma mère, dans ses bras. Jbt malgré cela, ça recommença :
8 Et puis il n y eut plus rien jusqu au samedi suivant, vers minuit. iJien des lois, au cours de cette semaine, j avais ouvert les deux lenêtres de notre cliambre, qui donnait sur
une rue de derrière, appréliendant cl y apercevoir quelcj^ue cnose o exceptionnel, de douteux, de révélateur.
« XVien. C était une petite rue qui avait 1 air innabitée. Toutes les lenêtres des maisons qui la bordaient, en lace de nous, étaient fermées. Il ne passait personne... Je me rassurai, ie voulus me rassurer!..
« Al.ais, le soir, ce lut la même cnose que le samedi d auparavant, les mêmes liantises, les mêmes sales liallucniations.
« Je passai une nuit à songer : *^ A\ais qu est-ce que c'est, qu est-ce que c'est; Est-ce qu on peut laire ça .' Je suis perdue, perdue! \Ji\e jeune Iille, une^ vierge, imaginant des choses pareilles, qui ne peuvent pas exister! »
« Le matin, je dis à ma mère que je voulais me contesser. Elle me conduisit à 1 église catholique anglaise du quartier des diamps-Elysées.
« J y trouvai un bon prêtre irlandais qui ne comprit d'abord absolument rien à ma coiuession. 11 me parla d abord de « rêves impurs » et me demanda si j en avais Iréquemment. Ce lut à mon tour de ne plus comprendre. Comment dans mon ignorance totale, absolue, aurais-ie pu avoir de tels rêves, sur quoi aiiraient-ils porté .'
« Ea matière manquait. D ailleurs, dans ma conlusion, je n'osais préciser. Il marqua quelque impatience : « M.ais enfin, dit-il, qu'est que vous voyez, qu est-ce qui vous trouble .' a
(f ... Il y a une femme nue, lis-je, étendue sur un
autel voilé de noir. Et devaiit-elle uï\ prêtre... Ob! je ne puis pas en dire davantage.
« Alors il parut lort étonné, et m interrogea pour savoir SI laniais i avais surpris des conversations relatant des choses de ce genre. (^ est avec la plus vive indignation que je lui répondis : il me seninlait qu il outrageait toute ma lamilie, mon éducation, et jusqu à mon pays. Lià-dessus, il me recommanda de réciter les litanies de ia Vierge, chaque soir, et niouta pensivement :
^' 1 uisque vous n avez jamais eu en Angleterre de
pareilles tentations • il appelait cela des tentations, ah !
c'était hien le contraire ! . — ' vous tenez peut-être hien d y retourner le plus rapidement possible, a
« J'y étais presque décidée, bien que Pans, sauf cette abomination dont )e ne pouvais le rendre responsable, me semblât délicieux. M.ais en arrivant à 1 hôtel nous trouvâmes tout le personnel en révolution, excité et amusé, comme on 1 est à Pans quand il arrive « quelque chose »
« Vous savez, nous dit le propriétaire de 1 hôtel, qui
était le seul à pouvoir baragouiner quelques mots d anglais, que la police lit une descente cette nuit au i^ tle la rue Jv.... 11 paraît qu on y disait la messe noire.
8 ^Nya. mère passa devant lui avec cet air de surdité subite et souveraine, qui, en pareil cas, lait partie de 1 éducation des Anglaises de la bonne société. A\ais moi, je demandai avec la plus complète innocence :
c< J-ia messe noire, -wliat is it :
8 — Oli! des bêtises] fit-il, en français, cette lois.
« Du reste, à partir de ce moment, je ne lis plus aucun mauvais rêve dans sa maison. 8
Cc..-we^^/a'wtî>-^
J^e coin des ^onn au cimetière
es ±>ionnes
O slh
Je U
lence, o paix ae i éternité, vous roiicoulis o un oiseau cnantés.
Ju
ô silence, ô paix que plus rien n acnève, dessous le gravier les nonnes vous rêvent.
J« ombre sur le sol des pierres levées, quel autre éternel silence à rêver i
(i). Le Champ-Dé.
.An ! quelle autre paix sensible au doux cri du lointain pigeon nommé Saint-Esprit ?
oœur Antinona, sœur Amatora, laquelle de vous mieux en rêvera i
un oiseau.
C^ est le Jraradis que cnante le Champ-Dé plein d ils, de buis et d or-
meaux.
V^ui vous 1 a gagné ? \^e sont vos prières, ô nonnes ici rêvant sous la terre.
oœur Antinona, sœur Amatora, et vous, sceurs en numilité cnrétienne,
laveuse de torchons, sœur iSébastienne, et xCévérende JM-ère JVl.aglora,
JMère ^^.aglora, c est le Paradis, ce L^namp-Jjé plein d ils, d ormeaux et de buis.
C^ui vous 1 a gagné ( C^e sont les prières de ooeur oébastienne la lavandière.
Uans le grand silence où naît le doux cri du pigeon ramier nommé Saint-Esprit,
rêvez le J ardin du ciel éternel, âmes et bourdons qui volez au miel...
J-<eur âme envolée ces nonnes vous rêvent, ô silence, ô paix que plus rien n acnève .
Oœur Antinona, sœur Amatora, laquelle en volant mieux y rêvera .'
L.e vrai x aradis, qui vous 1 a trouvé, qui vous 1 a gagné, 1 ayant mieux rêvé (
V^ est 1 esclave en Jjieu, la soeur oébastienne. JVjlère JViaglora ! c est 1 numble cnrétienne...
Dans 1 immense Jraix sensible au doux cri au ramier lointain nommé oaint- iLsprit,
le ciel bleu, quel autre ciel à rêver sur 1 alignement des pierres levées î
au
Un peu a Aiiiour
?^^ de jVl.usique et de J azz !
IA vie de xaris, bien que trépidante et vertigineuse, nous incite iW à I amour ; cette conlession m était laite récemment par une Américaine de retour en Trance après cinq années d aosence.
Jj ambiance de W erw- X ort, toute imprégnée de 1 amour de 1 argent, est peu propice aux lolies du cœur. \je.s lemmes des Jbtats-Unis ne trouvent généralement pas auprès des nommes ces conlidents et ces cnarmeurs dont "ans possède, en quelque sorte, la spécialité.
jVXais les Américaines sont Acs lemmes comme les autres et une longue abstinence ne rend que plus intense 1 éclosion de leurs sentiments, dès leur arrivée dans le Vieux-Aionde.
J.out se prête dans notre capitale pour laciliter les aventures romanesques dans leur préparation et leur exécution.
Lies raHinements sentimentaux ne sont pas encore permis aux nouveaux ricnes. JJ. leur laudra au moins une génération pour acquérir ce désir d aimer poliment et délicatement. Je me promets a écrire quelque jour un code d éducation sentimentale ; la lecture n en sera
]5roiitable que lorsque les nouveaux rie iji les salles de danse qui peuplen;
de recnercner 1 objet aitné. h,t nous sai La musique mélodique ou touguj Xjes procédés se sont modiliés avi (^ est h. la musique que lait appell
sous un balcon où se pencliait un visa; i our le sentimental, pour celui i Lic néros de roman qui s attarde s
soupire au crépuscule, sur un rytnme m Xj amour est de tous les temps ; les ijur la Jviviera, eu Italie, en \Ji
rêverie en gondole dans les soirs de V
1 amour inventa ce génie, est telle que.
sont toute la poésie de la vie.
Jja civilisation citadine traustorn) Pénétrer à cinq lieures dans un i
ainsi le grand sacriuce qui se consominl i énétrei à toute neure du jour
nature pour mieux parler de leurs dé« L Italie est la patrie de la musi{
soir, en Irôlant une mandoline ; c est 1 Jjes ellusions du cœur revêtent à
mélodie, et nous sentons dans notre laç^
nous Y mettons. CJutre-mer, la musiqui
peut-être, enlève aux aventures parisiJ Psous laisons du cabotinage à no( Nous aimons partois la renomméd
maison bien tenue, des pyjamas nombl h,n dépit de ces considérations m
notre cœur. Nous aimons alors pour
séparent des menus soucis quotidiens.
à vivre cil gens coiiiine il laut , sacnant se vêtir et déguster, recevoir et tenir maison.
:es aernicrs le moyen cie se faire des relations, elles sont pour un grand nombre le moyen
à corps cliorcgrapliiques sont souvent les préliminaires d odyssées cliarmantes.
A voLX des amoureux ou de ceux qui désirent i être.
e résultat ne saurait clianger.
ui dira jamais tout ce qti il y eut de passion dans la plirase cnantée, en tremblant, la nuit
:ux de volupté, la musique est un besoin.
uver les plir.ases musicales qui troublèrent son cœur, n est pas une lictioii, m celui qui I d une lorêt dont les arbres eux-mêmes luuriuurent un cnant sous le regard des étoiles, nt selon les époques et les lieux. Ija laçon d aimer n est pas la même à Pans et en Italie, antent ou veulent être bercés par des cliants. 11 semble que 1 impression poétique d une pas sans la canzone du gondolier... et la musique puissante de cette langue, que pour olles savent évoquer un paysage, et laire monter aux lèvres les paroles délicieuses qui
travaux d approcne de 1 amour.
capitale, vous y verrer des couples qui se cuucliottent des clioses tendres et préparent
s intime et parlumé, loin du bruit, loin du )a.zz, loin du monde.
nbreiix et perdus au xSois de lioulogne, vous y verrez des couples qui évoquent la
l'olupté. \^ est la clianson au rytliiue câlin que 1 on soupire en gondole, sur la lagune, le
oque la lumière des yeux léminins et la clarté au ciel de Naples.
> plus brutal, certes, mais non moins intense. 11 semble que le jazz bana ait remplacé la
pc de 1 Amérique où 1 on paraît ne pas attaciter aux clioses de 1 amour 1 importance que
lautillantc ; elle ne saurait servir de cadre aux grands drames psycliologiques. t^e qui,
kt leur beauté, c est qu il s y mêle souvent un sentiment de vanité et d amour-propre.
[tous plaisons à ailicker des sentiments pour des lemmes admirées et adulées du public.
ît nous considérons qu nn Don Juan moderne se doit d avoir une maîtresse comme une
iRoyce .
Iive un jour de sacrilier toutes les conventions de ce monde au pur et réel sentiment de
I nous n écouterons plus, nous Liatins, que les grandes voies de la musique qui nous
sous nos
C est qu elles noos rappellent que nous sommes les uns et les autres masques sceptiques, des trères de Oiegmund, ce lils de douleur, et que lorsque oiegmund, après qui s acnarnent les tatalités divines, parvient à connaître le honneur, nous pouvons espérer toutes les joies. La musique moderne mêle aux grands élans, de plus en plus, nos terrestres préoccupations. Elle souligne notre névrose, et
c'est encore par quoi elle est sublime. Alais
lorsqu elle s élève au-dessus de nous,
traduire, dans de la nature, nos
levé nous 1 entendons 1 a sym puonie sentiments éter leur, la Joie
nels, la J)ouet 1 Amour.
ilfulii dt p
Chiffons Parisiens
la Ville
et à
la Scène
AQ.UOI rêveraient les parisiennes, en la printanière saison, si ce n'est à la silhouette nouvelle qui, peut-être, va leur conférer une grâce de plus ? Pour qui se pique d'élégance, l'attrait de l'inédit n'est-il pas décisif? — Qu'importe si la fantaisie des maîtres de la fashion n'a rien trouvé de bien séduisant. Paraître dernier cri ;en dépit du ridicule parfois, tout est là !... Ne nous frappons pas, d'ailleurs : puisque les collections de l'année ne nous apportent que des modifications relatives. — Les jupes se sont allongées un peu, pas trop : pas assez, à mon gré, pour établir une démarcation nette entre la mode d'hier et les tendances de demain. — Ceci même n'atteint que les robes d'après-midi et les enveloppements du
soir. — Les trotteurs allures n'ont rien perdu de leur séduisante impertinence dans la question du décolleté par en bas et l'élégante au mollet bien pris et aux fines chevilles peut encore les offrir ^à l'admiration générale. Celle que la nature a moins favorisée s'empresse de tirer sur sa jupe, de façon à ne laisser voir que le moins possible de ses agréments contestables. — Les dos également se piquent de pudeur. Au lieu de laisser le décolleté se prolonger jusqu'à la taille, derrière, et même parfois au delà, on arrange un petit effet de draperie qui raci courcit sensiblement l'audacieux décolleté,
I __ et, par ce brin de mystère accordé au rêve de a^ fe chacun, rend la femme plus désirable...
Les robes de style n'ont point cessé de plaire. On use et abuse des cerclettes aux jupes, dans les grandes circonstances, et, n'était l'audace de certains coloris, chers à nos modernistes, on déclarerait bien vite, devant chaque nouveau spécimen du genre que telle ou telle jolie femme, savamment accommodée en cette formule dix-huitième, évoque quelque charmant pastel de Nattier ou de Largillière évadé de son cadre. — A certaines beautés, ces atours sont particulièrement seyants... La délicieuse Parysis, blonde et fine infiniment, porte les robes de style qu'on lui compose chez Berthe-Hermance avec un charme très personnel... Dans la nouvelle pièce de Mouézy- Eon, donnée à la Cigale, la silhouette d'Agnès Cocktail qu'elle nous présente au deuxième acte, est un enchantement. Toute mousseuse et très fine d'harmonie, la robe bouffante, sans la cerclette, est volantée de tulle neige et semée de bouquets Mertens de tons vieillots. Avec le complément de la coiffure de style allurée de deux longues anglaises caressant la neige de son cou gracile et charmant, Parysis offre ici une vision évocatrice d'une particulière séduction. L'on aime infiniment aussi sa robe de taffetas glacé d'un bleu ancien très doux, offrant à la jupe, l'amusement de longues écharpes terminées par des cocardes de taffetas, sur lesquelles la note vibrante de petites pommes du
Japon, se tempère du voisinage de petites grappes de raisin de nuance sombre. — Vraiment très neuve, cette robe seyante et jolie a fait dans la salle de nombreuses conquêtes, et la délicieuse artiste qui, ici, triomphe à tous les points de vue, dut, bien des fois, renvoyer à Berthe-Hermance, les hommages de ses admirateurs.
A l'Apollo, on donne aujourd'hui Arlequin de Maurice Magre et la somptuosité vraiment artistique, avec laquelle la pièce a été montée par M°>e Fernande Cabanel fait à la nouvelle directrice le plus grand honneur. — Pour encadrer dignement ce superbe poème, l'idée charmante
vint à cette jolie femme de faire appel à Jean Gabriel Domergue qui se chargea de dessiner les costumes italiens du dix-huitième et de composer les merveilleux décors qui les encadrent, très heureusement. — Dans les atours d'une recherche exquise, soulignant l'allurale beauté de M^e Cabane! et la grâce rieuse, le spirituel entrain de M™» Marcelle Yrven, des emmanchements spéciaux, nous disent la richesse de palette du peintre à la mode et pour cause, et certains coins de tableaux aperçus, telle l'arrivée en gondole de Gaëtane, précédée de son danseur vert et de ses pages porteurs du singe et du perroquet laissent une^impression d'art ineffaçable.
Mais, après avoir glissé un regard vers le Théâtre des Champs-Elysées, où le plus jeune des directeurs actuels M. Jacques Hébertot a, depuis son avènement, créé de la vie et de la joie, revenons à l'importante question de modes qui passionne toutes les femmes à cette époque. — Disons à toutes que leur goût de la ligne est encore respeté cette année. Elles pourront s'envelopper encore en la charmante note d'art qui leur sied et donne au buste cette séduisante souplesse sans laquelle il semble qu'il ne soit plus de beauté. On a bien essayé les corsages étroitement plaqués et les corsetières se sont ingéniées à envelopper le buste plus avant tentant de détrôner la bienveillante ceinture... Les novateurs en ont été pour pour leurs peines. Le corset dont on ne saurait se passer, cependant, si l'on tient à conserver la pureté de ses lignes, doit se résigner à demeurer inaperçu. Son rôle est de maintenir les organes, mais cela, discrètement
et sans laisser soupçonner sa présence. A cette condition seulement, et évitant d'être mis à l'index par les peintres de la grâce féminine, il devient en réalité le plus précieux auxiliaire de notre coquetterie.
Que vous conterai-je encore, que les feuilles illustrées spéciales ne vous aient appris ? Le cuir, que messieurs les bottiers nous comptent à des taux exorbitants, entre pour une part considérable dans les garnitures de la saison. Les chapeaux de cuir ou de peau sont légion. On les trouve aussi bien chez la grande modiste que dans les magasins de nouveauté. Ils apportent dans l'ensemble d'une silhouette la gaîté de leurs frais coloris, mais, quant à l'illusion qui s'en dégage, tant sa ressemblance est grande avec la toile cirée, il ne faut guère lui attacher d'importance. Le chapeau de peau n'est pas fait pour la pluie ; il demande au contraire à être traité avec ménagements, si l'on ne veut pas voir rapidement disparaître son allure d'élégance et son chic très à part.
Que de joliesses encore, nous apporte la nouvelle saison!... Pour le soir, ces capes doublées de marabout teinté, ne sont-elles pas douillettes et seyantes et le frôlement caresseur de l'écharpe qu'il nous faut désormais porter dès que nous laissons tomber nos tièdes étoles de fourrure, n'est-il pas d'un charme infini. — Les fabricants de jolis riens, qui auréolent la femme et ajoutent à sa grâce, semblent avec leurs trouvailles multiples avoir obtenu cette année un droit particulier à notre gratitude.
Paris, centre de toutes les séductions féminines, tu hanteras toujours et pour cause, les rêves des élégantes de toutes les nations.
N'allais-je point oublier, en contant le charme des dernières silhouettes théâtrales, de dire le succès obtenu par celles que composa Meinotte-Simonin pour la Pie qui chante. Le couturier de la rue de la Paix, up to date, s'il en fut jamais un, habilla les jolies artistes qui se font applaudir dans VŒU de Paris en cette note spirituelle et piquante qui semble la caractéristique de la maison. Aussi son modernisme très parisien semble-t-il ici particulièrement en situation.
Crcmtùm GeoiyelU Godard
10' Fa.'cicule Prix : jo franco
JLa vTUirland
ALBUM D'ART ET DE LITTÉRATURE
Sous la direction Littéraire Je
Monsieur Jean HERMANOVITS
Oous la direction artistique Je
Monsieur BRUNELLESCHI
SE TROUVE : y, RUE DE CHAILLOT
PARIS
L/C tiraiïe de cet Aloum eit Hv t / O f\ \\
■ . o 1 • INumero : Cv V
restreint a ooo exemplairet
lézards verts
l^e carrosse aux oeux lezar
Conte de fée par Monsieur RENÉ BOYLESVE
({^e l'AcaJéinie l'raiiça'ue) Illustrations de Monsieur George Barbier.
l^nansons Arab
es
Adaptées par Monsieur JEAN HERMANOVITS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
PUi
ou PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
L^e qui plaît à a ans
Fantaisie par Monsieur F. de M IO M ANDRE
Illustrations de Monsieur Polack.
JLe Lxlieval
Par Monsieur DE NOISAY
Illustrations de Monsieur Bonnotte.
JLa ^4-ode à la V ille et au Ikéâtre
(Par Madame DE MIRECOURT
Illustrations de Monsieur Polack.
HORS-TEXIE
Composition inédite de Monsieur Brunelleschi. Composition inédite de Monsieur ZiNOViEW. Dessin inédit de Monsieur Cadogan.
Le carrosse aux deux lézards Verts
La Correspondance
T Gilles s'en revenait tout ragaillardi, parce qu'il s'était donné beaucoup de mal, avait passé la nuit dehors, avait causé ou cru causer avec quelqu'un, ce qui revient exactement au même; et parce que, aussi, ayant grand besoin d'être consolé, il avait ajouté foi, volontiers, au
téinoignage de la lettre déchiffrée.
JMais sa femme ne s'en laissait point conter de la
sorte ; et il eut beau afiÊrmer que le Frère Ildebert s'était
trouvé pleinement d'accord avec le fils du conseiller Périnelle sur le sens de la lettre, la mère Gilles lui jeta au nez qu'il n'était qu'un vieux sot, depuis longtemps crédule à toutes billevesées^ et qui s'en allait à présent croire à un mot d'écrit trouvé dans la poêle à frire ! Quant à elle, non : ses filles avaient été enlevées, bien enlevées, par deux vieilles sorcières qui ne lui avaient jamais rien dit de bon. La faute en était à l'insanité et à l'orgueil du père, infatué de toute nouveauté et n'ayant à cœur que de faire de filles de bûcherons des princesses !
La mère Gilles n'admettait aucune consolation ; et elle ne croyait à nulle chose, hormis à celle que lui dictait son sens commun. Il pouvait tomber du papier dans la poêle ou dans la soupière, elle n'en estimerait pas moins ses filles plus sûrement inexistantes que si elles étaient mortes de maladie, car dans ce cas, au moins, elle les saurait au lieu où vont les chrétiens et les honnêtes gens, tandis que, nonobstant toutes les belles écritures, elle estimait ses filles perdues, quant à leurs âmes, par le fait du regrettable marché conclu dans les Pavillons de malheur.
Le bûcheron ayant subi cette algarade s'en fut à son travail, l'échiné courbée, car il était à présent plus troublé par l'opinion de sa bourgeoise qu'il ne l'avait été par le langage abondant de frère Ildebert.
Après qu'un assez long temps se fut écoulé, une lettre en tous points semblable à la première^ du moins en apparence, se trouva, non dans la poêle, en vérité, ni dans aucun lieu propre à faire croire à un pouvoir magique, mais, là, tout simplement, sur la table, entre la miche de pain et le fromage.
La mère Gilles, haussa les épaules et déclara qu'au jour d'aujourd'hui ses deux filles entreraient, par la porte, comme tout le monde, qu'elle ne croirait point les voir, et ne leur ferait nul bon accueil.
Elle en lut quitte pour son affirmation de principe, car son mari, lui, sans prendre la peine de l'entendre, courait à la ville afin d'avoir lecture de la nouvelle missive. Et sa femme lui criait :
— Tu vas arriver là-bas de nuit, vieux fol, comme l'autre fois, et tu coucheras encore dehors avec des porteurs de vermine !
M.ais Gilles était déjà loin, et arriver de nuit ne l'effrayait pas, pourvu qu'il rencontrât encore frère Ildebert.
Et, en effet, il arriva de nuit, passé le couvre-feu, et trouva portes closes. Mais parmi les sans-logis, coureurs de grands chemins et gibiers de potence qu'il côtoyait, il ne rencontra point son prémontré. Et, comme il s'informait de l'ancien religieux, on lui rit au nez : Ildebert était en prison.
La nouvelle n'était point de celles qui confondent la raison. Mais Gilles ayant demandé le motif qui avait valu au vieillard cette disgrâce, il lui fut répondu qu'il n'y avait pas à se mettre en peine de l'individu : il saurait bien se tirer d'affaire, étant homme à rompre les barreaux de sa geôle par un seul geste du petit doigt.
— Mais, qu'a-t-il donc fait? demanda Gilles.
— Il est dangereux, dit un chemineau.
— Mais encore ?
— Il se met à présent à guérir les convulsions et les rages de dents !...
— Je n'y vois point de mal, dit le bûcheron.
— Sans doute, si pour cela il employait les moyens ordinaires...
Alors Gilles se souvint que le moine avouait qu'il était atteint du mal d'invention.
— Il pratique les maléfices, lui fut-il dit.
Le père Gilles allait en oublier sa lettre. Il eût aussi bien fait, car s'il se trouvait là un quidam qui se déclarait capable de lire son Pater, du moins ne le pouvait-il faire à la nuit noire.
Et Gilles pesta jusqu'au petit jour, n'étant pas endormi cette fois par des propos diserts et philosophiques.
Mais, au matin, il ne se sentit aucune confiance en celui de ses compagnons qui prétendait savoir lire son Pater, et il entra dans la ville, afin de s'y informer, en premier lieu, du moine prisonnier. Ayant su que le savant homme était enfermé au Châtelet, il s'y rendit, et, il pain'int à être admis dans une cour infecte sur laquelle donnait une étroite fenêtre grillée.
Gilles se mit en quête d'une grosse pierre, afin de se hisser jusqu'à la grille, de se faire reconnaître du prisonnier et, d'autre part, d'être bien sûr que c'était à lui et à nul autre qu'il avait affaire.
Ainsi juché, il cria :
— Ohé ! est-ce bien vous, Frère Ildebert ?
Et il vit en effet bientôt s'approcher des barreaux la bonne tête aux yeux vifs de Frère Ildebert. Alors comme signe de reconnaissance, il lui tendit la lettre dont il désirait connaître le contenu, avant même de demander des nouvelles de l'infortuné. Mais celui-ci qui, de son côté, était plus pressé de parler de lui-même que de tout autre chose, lui disait :
— Eh bien ! oui, me voilà à couvert!...
Ils ont bien fait, ajoutait-il, car j'étais repris par mon péché. .
L'autre avait oublié le péché qui avait valu au religieux d'être expulsé de son couvent.
— Mon péché ?
Mais : mon goût immodéré pour la damnée chose matérielle. Ne me mettaisje pas tout de bon, à faire des miracles !
— Mais Notre- Seigneur en a fait !
— Lui, c'était pour donner éclat à sa toute-puissance.
Tandis que moi, c'est par amour de l'art!...
Je n'ai que ce que je mérite.
— Mais votre science ne peut - elle vous aider à sortir de ce trou ?
— Le ciel m'en garde ! dit l'ancien
moine. Je suis trop heureux aussitôt libre et en présence des choses admirables de la nature dont j'ai envie de changer toutes les combinaisons. C'est dégoûtant d'être ainsi fait. La pénitence m'est nécessaire. Songez que, même ici, où ;e ne vois que l'eau de ma cruche, je suis tenté d'utiliser ce liquide innocent — que je me souviens d'avoir vu bouillir autrefois — oui, de l'utiliser à des choses... dont il vaut mieux ne pas parler. M.a cervelle, monsieur, est comme un moût qui fermente. Et au Heu de tourner à l'amélioration des hommes, ce satané génie ne cherche qu'à jouer de la matière...
— Pourriez-vous me lire cette lettre ? demanda Gilles. C'est qu'il y en a long cette fois !
— Je crois bien, dit Frère Ildebert : ce sont deux lettres et non pas une. Elles ne sont pas de même écriture.
— Souvenez-vous que j'ai deux filles bessonnes et qui savent lire et écrire !
— Voilà, dit le moine prisonnier :
« Cher papa et chère maman,
« Nous sommes arrivées dans un pays où la tempé-
« rature est exquise et où tout ce qu'on voit est propre
« à nous ravir. Il y a un fleuve dont les eaux ne sont
« ni bleues ni vertes comme chez nous, mais plutôt de
« la couleur d'un beau soleil qui se couche. On voit
« chaque soir des feux d'artifice, choses plus belles que
« nature : figurez-vous que toute la forêt brûle, oui,
« mais pendant des semaines de suite. Nous venons
« d'assister à un splendide défilé de gens d'armes, à la
« tête desquels, dit-on, était le Roi. Ces grandes fêtes
« vont finir; c'est bien malheureux; mais certaines gens
« prétendent que l'on nous réserve des surprises et que
« 1 on verra mieux encore. Je n'ai pas besoin de vous
« dire que j'ai du goût pour le voyage; on ne peut
« rien imaginer de plus amusant... Ces dames sont
« excellentes ; elles nous aiment, ma sœur et moi,
« comme elles s'aiment mutuellement.
Votre fille obéissante et dévouée,
« Gillette. »
— Elles ne s'embêtent pas, vos filles, dit le moine. JMais où sont-elles ?
— Oh ! pour Gillette, elle est dans un beau pays oii l'on voit de belles choses et le nom lui importe peu.
— Voyons l'autre, dit Frère Ildebert.
• « Mes chers parents,
« Tout d'abord, j'ai idée que vous ne devez pas
« être très contents de nous, peut-être, car notre départ
« a été brusque et c'est une singulière manière d'agir,
€ pour des filles, que de s'en aller ainsi en un si long
« voyage, sans avoir l'assentiment ni de son père ni
« de sa mère. JMais il paraît qu'il n'y avait pas à tergi-
« verser, que, d'abord, quand on fait son éducation,
« il la faut faire complète, qu'une bonne éducation
« comporte de longs voyages, qu'enfin pour ces
« voyages, le vent était tel qu'il fallait, et il ne l'aurait
« sans doute plus jamais été...
« Si je m'expliquais plus clairement, je vous livre- « rais le secret de la manière dont nous voyageons, « et ce n'est pas possible. Sachez seulement que si « je vous ai parlé du vent, ce n'est pas à l'étourdie, et « que nous voyageons sans toucher terre et cependant « non par eau.
« Oh ! ça n'est pas sans inconvénients. Quelques- « uns nous prennent pour des oiseaux et nous envient, « mais quelques-uns aussi nous tirent dessus avec leurs « mousquets et il faut recourir à des manœuvres pour « échapper au danger.
« D'autres fois, la grande difficulté est de savoir « où se poser. Car tous les endroits ne sont pas bons, « et fort peu offrent la sécurité.
« Il ne m'est pas permis de vous dire où nous « sommes, car être ici paraîtrait chez vous invraisem- « blable, et nous risquerions de nous faire condamner « au bûcher en retournant au pays.
« La nation qui nous abrite est en guerre avec « deux de ses voisines. Il y a eu d'horribles batailles; « le sang coule à ce point que le fleuve qui roule des « cadavres n'est composé lui-même à peu près que du « liquide répandu par les blessures sans nombre. On « tire ici à l'aide d'une artillerie bien plus perfectionnée « que la nôtre et qui enflamme tout l'horizon.
« On nous a menées, naturellement, dans le pays « destiné à être victorieux, parce qu'on y court relati- « ment moins de périls, et nous avons vu tantôt défiler « les troupes du général vainqueur : elles étaient très « abîmées; mais les hommes sont partout courageux; « c'est même, je vous dirai, la seule chose louable que « j'aie vue, car pour ce qui est du reste, mieux vaut
« demeurer au fond de notre forêt. Je me demande « même pourquoi on cherche à voir ou à apprendre « tant, alors que la plus grande partie de ce qu'on voit « est à vous détourner d'en voir davantage.
« Il y a toutefois une chose drôle, c'est de voir « et d'entendre se disputer M."'* Je-ne-sais-qui et
« M.""" Ah !-qui-est-elle ? Je n'ai jamais rien rencontré « de plus comique, et cela console de beaucoup d'incom- « modités.
« Elles ne sont jamais d'accord; elles se chamaillent « comme deux poules; l'une appelle blanc ce qui est « noir et l'autre noir ce qui est blanc. M.""" Je-ne-sais-qui « pousse l'aménité jusqu'à trouver parfaites les opinions « de sa sœur — qui sont exactement contraires aux « siennes — mais cela révolte l'aînée qui dit alors à sa « cadette tant de mal de " ses opinions et des gens « défendus par elle, que celle-ci, voulant ces gens tous
« parfaits et leurs opinions toutes bonnes, finit par les « défendre avec une générosité héroïque ou bien se « montre accablée par tant de chagrin quand on lui « démontre qu'il y a des créatures mauvaises, que le « rire nous en prend à toutes, même à l'accusatrice et « même à Gillette qui, comme il convient, est toujours « de l'avis de sa maîtresse. De sorte que c'est de nos « propres maux que nous tirons notre remède et que, « souvent, de nous rendre compte que nous sommes « insupportables, nous amène à nous supporter.
« Ma maîtresse m'a dit que quand on sait beau- « coup, le principal résultat est de se trouver d'un avis « opposé à celui des autres et fréquemment au sien « propre.
« Elle dit que savoir engendre forcément discus- « sion, doute et incrédulité. — « Alors, pourquoi « apprenons - nous ? » lui ai-;e demandé. Elle m'a « répondu : « Parce qu'il n'y a pas moyen de faire « autrement. »
« A l'heure où je vous écris, le peuple victorieux « n'est pas content parce qu'il pense avec raison que « le vaincu voudra être vainqueur demain. Alors il « est question que les vainqueurs d'aujourd'hui se « mangent les uns les autres, en attendant qu'ils « soient vaincus.
« Nos maîtresses ont décidé que nous avions vu « ici assez de choses instructives — pour une fois, elles « sont tombées d'accord — et nous repartons pour un « pays nouveau. C'est bien commode.
« Voilà, mes chers parents. Je pourrais vous en « dire beaucoup plus, mais je crains que vous n'ayez « déjà de la peine à vous faire lire cela. De vos
« nouvelles qui nous manquent, mon Dieu ! nous ne « nous mettons point trop en peine, car nous savons « que votre vie est régulière et monotone, ce qui « s'appelle heureuse...
Je vous embrasse tendrement,
« GiLLONNE. »
L'ancien prémontré retenait les deux lettres dans sa main tremblante.
— Ça vous fatigue de lire? demanda Gilles.
— Ce n'est pas cela, dit le prisonnier, mais je vois par cette lettre qu'ils ont tout découvert...
— Quoi?
— Ils ont découvert ce que je cherchais !...
— Vous cherchiez à m'enlever mes filles ?
— Non. Mais à voyager...
Et il répéta :
— Voyager ! . . .
Son œil de rêveur se fixa au loin, et il voyait sans doute de fantastiques moyens de transport et le globe entier roulant sous ses pieds comme une boule.
Aussitôt il fit son signe de croix et s'agenouilla dans le cachot.
Il demandait pardon à Dieu d'une concupiscence excessive et qu'il jugeait criminelle.
A peine réapparu à la fenêtre grillée, il dit à Gilles :
— Ce n'est pas tout ça, mon bonhomme : il faut que vous teniez ces lettres soigneusement secrètes...
— Je ne peux manquer de donner à ma femme des
nouvelles de ses filles?... et comment tiendrais-je ma langue vis-à-vis des amis qui croient que mes deux petites ont mal tourné?...
— En ce cas, vous êtes perdu, dit Frère Ildebert.
— Comment cela?
— Votre fille prend la précaution de vous en avertir elle-même : je vous vois cuits et rôtis avant moi, vous et votre progéniture... Ignoriez- vous que toutes ces innovations diaboliques étaient, à bon droit, mal vues par les gens sages?... Voyons! de vous à moi, entre quelles mains sont-elles? Et par quels diables les avez -vous fait éduquer?
Il fallut que Gilles racontât tout ce qui était advenu depuis la rencontre de la fée Malice.
L'ancien religieux retomba encore une fois à genoux, après force signes de croix. Puis il dit :
— Je ne doute plus de quel seigneur proviennent les imaginations dont je suis assailli. J'en avais le triste pressentiment. On a bien fait de me jeter à la porte du couvent, oui ; mais je veux rentrer en grâce! Je me ferai exorciser... J'irai à Rome, à pied, s'il le faut...
— Parbleu ! vous aimez le voyage, dit Gilles.
— Ah ! vous avez raison, simple homme des bois ! fit Ildebert. Et voyez ! jusqu'en mes moments de contrition la plus vive, le JMalin vient me tendre des pièges... C'est le voyage qui me plaisait! Et je gage que pour aller à Rome, j'eusse construit quelque ustensile inouï...
— Moi, dit l'homme des bois, je crois tout bonnement que la prison vous est contraire ; et, si ;e pouvais vous tirer de là...
— N'en faites rien, quand vous connaîtriez des puissants du monde! dit l'ancien moine, car je commettrais le mal encore plus sûrement au dehors qu'au dedans. IVLais si la réclusion vous efifraye, ne vous exposez pas vous-même à la subir. Vous avez dans votre poche de quoi vous faire monter sur le bûcher!...
— Adieu et merci, Frère Ildebert, portez-vous bien! Gilles s'en alla à l'auberge où il avait tué le ver,
lors de son dernier voyage à la ville en compagnie du défroqué.
Il demeurait perplexe et ruminait plusieurs choses à la fois dans sa tête.
Il n'était pas assis là depuis un quart d'heure, sous le cep qui tord ses vieux câbles le long de la maison,
qu'il vit arriver vers lui, toujours fidèle à l'heure de l'office matinal, le jeune et beau Loys, le fils de M., le conseiller Périnelle.
A sa grande surprise, cette fois-ci, c'était le fils du conseiller Périnelle qui avait l'air de le chercher : Loys avait mis son beau cheval bai au pas, et il lorgnait attentivement les gens de l'auberge.
Il appela en elTet Gilles par son nom et lui fit signe de s'approcher :
— Avez-vous des nouvelles? demanda Loys.
— Et de qui donc? fit Gilles stupéfait.
— Alais de vos charmantes filles, parbleu ! dit le propre fils du conseiller au Parlement. Vous savez que je raffole des voyages, quoique je ne sois allé nulle part, mais je n'aurais rien autant aimé que d'en faire un... surtout un tel que celui qu'elles font, /imagine...
Et, ce disant, ses yeux quittèrent le monde visible et s'égarèrent un long moment dans l'azur matinal. Comme le religieux tourmenté du démon, ce jeune homme rêvait à des voyages... Puis il poussa un gros soupir et dit :
— Vous n'avez donc rien à me faire Ure, ce matin ?
Il n'eut point de peine, — ayant été très bien instruit à la fois par les deux Dames, c'est-à-dire étant habile à interpréter les choses de la manière la plus favorable et aussi à les juger implacablement — il n'eut point de peine à démêler dans l'attitude du père des bessonnes, un grand embarras :
— Quelqu'un vous a déjà rendu ce service, je parie? Vous connaissez des clercs, père Gilles?
— Des clercs?... Oui et non !... Si c'était un effet de votre bonté, j'irais vous expliquer cela un peu plus loin des yeux et des oreilles...
— Venez donc, dit Loys.
Gilles régla son écot et, enrichi de la considération de l'aubergiste et de ses clients, à cause des belles relations qu'il avait, il s'en alla, sous un orme, rejoindre le fils du conseiller au Parlement^ lequel avait mis, s'il vous plaît, pied à terre.
Gilles lui demanda de jurer sur le Sacrement qu'il ne dévoilerait à qui que ce soit, même pas en confession, le secret qu'il allait lui confier; et, avant de lui donner à lire ses deux lettres, il lui narra toute l'histoire de l'infortuné Frère Ildebert.
Le bûcheron, qui était sans malignité, et qui croyait ne s'adresser qu'à un puissant personnage capable de faire élargir le prisonnier, ne se doutait pas que le fils du conseiller Périnelle, élève des deux Dames et versé en toute science dès son jeune âge, mais « retiré à temps», selon la parole même du prémontré, portait un intérêt particulier à toutes les choses qui troublaient la cervelle d'ildebert. Loys promit d'aller lui-même visiter le prisonnier aussitôt après la messe et, ou de le faire rentrer au couvent, dit-il; ou bien d'y perdre lui-même son latin.
L'aventure le toucha si fort qu'il en allait oublier les lettres. Il les lut vite, pendant que le premier coup de l'office tintait à l'égHse métropoHtaine. Et il dit à Gilles :
— Mais comment avez- vous reçu cela ?
Gilles mit un doigt sur sa bouche :
— Je vous le dirais bien ; mais ça n'est pas croyable.
Le jeune honnme incomplètement initié aux sciences professées dans les Pavillons s'écria :
— Peste !
Ses joues s'empourprèrent. Il était avide de merveilles, et l'aventure des filles du bûcheron l'intéressait plus que tout au monde.
— Gardons le secret ! Toute parole, en effet, pourrait être fatale...
Et il remonta sur son beau cheval bai.
(à suivre)
R.iUi i^oJl^^«
EinyjiÂMoaiiii
O ^0/ / fille à la longue tresse.
Vont les seins sont si doux I
Prends mon baiser ; sois ma maîtresse !
O toi ! fille à la longue tresse.
Me Veux'tu pour époux ?
O toi ! fille à la longue tresse.
Dont les yeux sont si beaux,
Veux'tu l'amour ou la richesse ?
O toi ! fille à la longue tresse, Voudrais'tu des cadeaux?
O toi ! fille à la longue tresse.
Dont le corps est si blanc !
Fais = moi connaître ta caresse !
O toi ! fille à la longue tresse.
Me Veux-tu pour amant ?
O toi ! fille à la longue tresse.
Dont je suis amoureux.
Sans toi, mon cœur est en détresse !
O toi ! fille à la longue tresse, Fais=moi bien Vite heureux !
"Petit être charmant
Si joli! si doux et si sage!
Il est mort, le petit enfant ;
Dans son livre, il n'a lu que la première page.
Petit être d'amour.
Il n'était que grâces et charmes;
Mais il n'a pu ViVre qu'un jour ;
Et, dès qu'il fit sourire, il fit Verser des larmes!
Petit être adulé.
Il était de ceux que l'on aime ;
Mais du monde, il s'en est allé.
Et le jour de sa mort fut le jour de baptême.
Et c'était un garçon I
De tous les bonheurs de sa mère.
Il était l'unique rançon!
Mais qui cousit son lange a cousu son suaire !
Il est mort, maintenant!
Il est mort, le beau petit page!
Il est mort, le petit enfant!
Dans son livre, il n'a lu que la première page !
PHILI
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
-La Ivitournelle
EN venant accueillir Leurs Altesses Sérénissimes sur le premier degré de l'escalier d'eau. Al"' la marquise de Portogruaro et M."" la comtesse de Preganziol, son inséparable amie, n'avaient pas fait seulement une démonstration de politesse : elles avaient créé un précédent.
C est bien ce que sentit d'abord Son Excellence
M.°° la baronne de Krakus et qui la mit en alarme ; car, si elle ignorait le cœur humain et ses dépendances, elle savait le fin du protocole, tout ce que la malice en peut tirer, et jusqu'où il mène les princes, de fil en aiguille, nonobstant leur volonté particulière.
La première conséquence, inévitable, de cette démarche fut que Monseigneur le grand-duc de Silberberg, flanqué de M."° la grande-duchesse, rendit officiellement leur visite dans les cinq minutes à M'""" la marquise de Portogruaro et à M""' la comtesse de Preganziol, son amie inséparable, qui les reçurent au seuil de leur pavillon.
C'était les autoriser, les obliger même à venir faire leur cour de temps en temps. Elles n'y manquèrent point, et au lieu que ces dames fussent pour leurs augustes locataires comme si elles n'étaient pas, elles établirent dès ce moment qu'elles étaient.
Le jardin, qui devait être un no nian's iand, devint un passage banal, et assura la liaison entre le cottage et le palazzo, quand il n'aurait dû assurer que la séparation.
C'était un perpétuel va-et-vient. La Preganziol et la Portogruaro, habituées depuis leur plus tendre enfance à ne s'occuper que d'elles-mêmes ou l'une de l'autre, s'occupèrent passionnément des hôtes que le Ciel leur avait envoyés, de ceux du moins qui pouvaient compter à leurs yeux.
A toute heure du jour, souvent fort tard ou fort tôt, la Portogruaro ou la Preganziol, ou les deux ensemble, traversaient le terrain neutre et venaient s'informer si JMonseigneur ou Madame avaient bien tout ce que pouvaient souhaiter Leurs Altesses.
Klles ne distinguaient pas encore très bien si c'était pour Madame ou pour Monseigneur qu'elles s'intéressaient davantage. Dans le doute, elles étaient aux petits soins pour le couple.
Toutefois, une circonstance, de quoi l'on ne saurait dire qu'elles lussent le moindrement responsables, les aidait à se pousser plus dans l'intimité du gTand-duc. Il leur fallait inventer des prétextes pour pénétrer dans le palazzo : Phili avait des raisons positives de se rendre dans leur pavillon, où Mignon était logée.
Ses visites y étaient fréquentes ; d'autant qu'il ne jouissait plus des mêmes facilités que dans les hôtels de Suisse pour nouer des relations éphémères, et qu'il était de son naturel le plus fidèle des hommes quand nulle occasion ne s'offrait à lui de commettre des infidélités.
Les autres habitants de la Cà Portogruaro n'étaient point trop gênés.
Le père Mauser n'avait pas de gros appétits, et Mignon, ici comme ailleurs, trouvait moyen de lui consacrer ^quelques minutes par semaine, malgré les assiduités de Phili.
Frédéric Mosenthal continuait de représenter le prince auprès de Minna Mauser, et Fricka ainsi que Siegmund continuaient de soupirer sans espoir, ce que l'on peut faire aussi bien
partout. Philippe-Kgon seul était soumis à des restrictions qui lui faisaient ressentir l'utilité de sa maîtresse en titre. Il ne la laissait point chômer. Chaque fois qu'il l'honorait d'une visite, son garde du corps, Otto M.ûller, l'escortait.
Aucune de ces visites ne pouvait échapper à la Portogruaro et à la Preganziol, vu la disposition et l'exiguïté des lieux.
Elles n'avaient pas l'hypocrisie de feindre qu'elles ne s'aperçussent de rien. Elles n'avaient pas non plus le mauvais goût d'observer l'étiquette à la rigueur et de venir saluer le grand-duc, ainsi que le jour de son arrivée, sur le pas de la porte, ni de le conduire jusqu'aux appartements privés de Mignon avec des chandeliers à la main ; mais elles le rencontraient chaque lois comme par hasard et lui donnaient en souriant un petit bonjour.
Après quoi elles rentraient elles-mêmes dans leur intrinsèque et ne songeaient point à en ressortir qu'elles n'eussent vu Monseigneur retraverser le jardin, toujours suivi de l'indispensable Otto.
Durant ces mystérieuses séances, qui n étaient point courtes, elles demeuraient ensemble, mais parlaient peu ; elles s'absorbaient dans une méditation profonde. De vrai, elles étaient fort émues, et s'étonnaient de l'être à ce point. Elles avaient peu d'inclination à l'amour pour leur propre compte. L'amour des autres les avait toujours amusées : cette intrigue-ci les bouleversait.
Souvent, après de longs silences où elles croyaient entendre leurs cœurs battre, M"*" de Preganziol consultait sa montre-bracelet (don d'une princesse étrangère
quihabitiilt un palais prochain), et elle disait tout d un coup :
— Tu sais qu'il est là-haut depuis deux heures? M.'"' de Portogruaro répondait :
— Penses-tu que ce pauvre M.. Otto MûUer doit s'ennuyer dans l'antichambre, où je suppose bien qu'il l'attend !
Elles s'avouèrent un beau jour que jamais aucun homme ne leur avait paru aussi agréable à regarder que Philippe-Egon ou son chambellan; et cela était bien véritable, car elles n'en avaient regardé aucun depuis qu'elles étaient veuves, ^
et leurs maris
fort peu quand ils vivaient. Il est singulier qu'après cet aveu réciproque, elles ne conçurent aucune idée de rivalité ou de jalousie; elles firent au contraire cause commune, et s'avisèrent qu'elles étaient bien assez fortes, puisqu'elles étaient deux, pour ravir à cette pauvre M"'' Mignon le double objet, sinon de leur désir, au moins de leur curiosité.
Elles tombèrent d'accord
sur un premier point, savoir que
<]^g^'^ j5.jr I le plus difficile obstacle à vain-
\wPwm\/y~ cre était celui que la convention
sociale mettait entre elles et le Prince ; mais elles n'entendaient point par là, ni l'une ni l'autre, la différence des rangs, dont l'amour, ordinairement, n'a cure :
elles voulaient dire que Philippe- Kgon était leur locataire et qu'elles étaient ses propriétaires.
Or, il est bien vrai qu'entre ces deux sortes de personnes aucune égalité n'est possible, ni, à plus forte raison, aucune familiarité.
Le locataire verse, le propriétaire touche ; et cet argent est même le seul que l'on puisse recevoir sans déroger, puisque l'on a vu des hommes fort chatouilleux sur ce chapitre accepter le terme de leurs locataires du sexe.
Le locataire, quel qu'il soit, marque de la déférence au bailleur, qui ne lui peut témoigner en retour que de la condescendance.
Enfin, l'on ne se voit que pour affaires. Les rencontres fortuites sont rares et ont lieu dans l'escalier, où il n'est pas défendu de faire de l'esprit, mais où il serait ridicule de faire l'amour.
— Ces difficultés ne me semblent pas insurmontables, dit M."" la comtesse de Preganziol, qui était folle,
mais futée. Nos chers hôtes ne sont pas ici en piquenique, et le Prince, qui ne paie pas, n'est pas notre locataire à proprement parler. Nous n'avons donc pas de motifs pour ne le point traiter en invité et en ami, de même qu'Otto Millier et tous les gens de la suite, qui ne paient pas davantage. Réservons notre air propriétaire pour les Mauser père et mère, fille et fils.
— Tu as raison, repartit Ni"^^ la marquise de Portogruaro, qui est une sirène, mais pleine de bon sens. Je ne vois pas d'ailleurs pourquoi nous n'affecterions pas de traiter aussi les IVlauser en invités et en amis pour plus de commodité. Ils n'en paieront pas moins leur loyer, car ils sont nouveaux riches et la vanité les rend honnêtes. La prudence
nous conseille de ne point trop marquer la distinction.
Ces principes une fois posés, M.'"" la marquise de Portogruaro et M""" la comtesse de Preganziol délibérèrent sur la pratique.
La Portogruaro, qui était plus grande dame, dit :
— Nous mettrons à leur disposition notre gondole en les priant de nous
y réserver deux places, comme nous ferions si l'on jouait à la Fenice, et si nous leur offrions la clef de notre loge. Ils ne pourront nous refuser, et nous serons ainsi de toutes les promenades. Nous solliciterons l'unique faveur de changer les écharpes de nos gondoliers et d'adopter les couleurs de Leurs Altesses Sérénissimes.
— Mais surtout, Ht la boulotte Preganziol (qui avait une âme de grisette), nous les instruirons que les Vénitiens-nés usent de la gondole le moins possible et se promènent à pied par les rues, notamment le soir et la nuit. Nous leur ferons connaître la vraie Venise, que les voyageurs ne soupçonnent pas, et nous les emmènerons dîner dans les guinguettes.
— Nous leur présenterons la meilleure compagnie, et nous donnerons en leur honneur un bal paré et travesti qui nous fera beaucoup d'honneur, dit M™* la marquise de Portogruaro, qui était naturellement somptueuse et voyait grand.
— Bravo! fit la comtesse. Mais un bal ne dure qu'une nuit et, sauf l'amusement, je ne vois pas trop ce que nous tirerons de ton bal.
— Quelle erreur ! dit la marquise. Un bal ne dure qu'une nuit, mais il faut des semaines pour le préparer. En le préparant, on prépare autre chose, et le bal est le dénouement.
La petite Preganziol battit des mains.
— Un bal vénitien? dit-elle.
— Non, dit la Portogruaro; pour la raison qu'un bal vénitien peut s'improviser en deux heures, et ce n'est pas ce que nous voulons.
— Non, certes! s'écria la Preganziol.
— S'il ne s'agit que de copier les Longhi du musée
ou de notre collection, le premier couturier venu s'en chargera aussi bien que nous, et nous n'assisterons pas aux essayages. Vois-tu d'ailleurs le grand-duc et son frère de lait drapés de manteaux noirs, coiffés de lampions et le masque blanc sur le nez, ou même sur 1 oreille?
— Il faut, dit la Preganziol, un bal masqué et costumé avec le moins possible de masque et de costume.
— Il nous faut donc, dit la Portogruaro, un bal,
non pas vénitien, mais persan; ce qui ne veut pas dire que tous nos invités se doivent déguiser en Persans, mais en n'importe quoi à leur gré, sauf précisément le Vénitien.
M.""^ de Preganziol applaudit encore à cette vue si jtiste de son amie inséparable, et l'on résolut de mettre à exécution sans retard les diverses mesures proposées tant par l'une que par l'autre.
Leurs Altesses et les Mauser acceptèrent la gondole, et l'on fit une promenade le jour même à Torcello.
Faute de place, on laissa ~-^=:^ les parents
Mauser, la
baronne de Krakus et Frédéric Mosenthal à la Cà Portogruaro; mais le soir, en guise de dédommagement, ils furent du dîner qu'oflPrit la marquise dans une guinguette de San-Biagio sur le canal de Saint-Marc.
C'est au cours de ce dîner que lut annoncé le projet de bal travesti, qui reçut un accueil enthousiaste; et tous les Mauser, dès lors, ne parlèrent plus que de leurs costumes, qui, avant de leur coûter plusieurs milliers de marks, leur coûtèrent de grands efiforts d'imagination.
M.""* la marquise de Portogruaro et M.'"^ la comtesse de Preganziol ne leur prêtèrent aucune aide; elles témoignèrent en revanche à Otto Mûller et à Phili qu'elles avaient sur le chapitre des travestissements des clartés particuhères et qu'il ne tenait qu'à eux d'en profiter.
Phili et Otto étaient des enfants, de véritables enfants. L'idée de se travestir les enchantait. Ils ne pouvaient s'intéresser à autre chose et, toute la soirée, en errant à pied dans les rues désertes et obscures avant de joindre la gondole qui les attendait au quai des Esclavons, ils firent bande à part avec la comtesse et la marquise, afin de leur soumettre des idées de costumes qui n'avaient pas le sens commun.
Elles-mêmes gardaient de donner trop vite leur avis ; elles savaient l'art délicat de faire durer un plaisir. On bavardait pour rien, mais de fort près : le chuchotement est déjà une caresse, et des lèvres qui murmurent esquissent le baiser qu'elles n'oseraient point donner franchement.
Ce jeu était charmant pour la comtesse, pour la
marquise, pour le grand-duc et pour son frère de lait, un peu moins pour les autres, qui boudaient de se voir négligés.
Le lendemain, lorsque Phili vint rendre visite à Mignon, la Portogruaro et la Preganziol le rencontrèrent par hasard, selon le protocole de fantaisie qu'elles avaient réglé. Il leur souhaita le bonjour et dit gaiement :
— Avez-vous imaginé quelque chose (il voulait dire un costume) pour nous?
Il entendait : pour moi; mais Otto Millier, survenant, rendit à ce pluriel toute sa valeur et répéta la même question. Ces dames rirent de bon cœur, dirent que cela n'est point si facile et que, pour le moment, elles restaient court; mais, à peine un quart d'heure plus tard, elles prirent la liberté d'appeler le Prince et Otto à grands cris, leur annonçant à travers la porte qu'elles avaient trouvé. Ils furent si contents de cette bonne nouvelle qu'ils lâchèrent Mignon sans cérémonie et accouru-
rent comme ils étaient. La malicieuse Preganziol fit mine de se rembrunir à leur vue, soupira, et confessa qu'elle n'avait rien trouvé du tout, ou plutôt qu'elle avait cru faire une trouvaille, mais que cette trouvaille lui semblait absurde maintenant qu'elle les voyait comme il faudrait toujours voir les gens que l'on prétend habiller, c'est-à-dire ne l'étant guère.
Elle ne voulut même pas dire ce qu'elle avait un moment conçu ; mais la discussion de la veille reprit et dura deux heures.
Mignon se morfondait; on n'y pensait plus. Et ce tut ainsi désormais tous les jours que Dieu fit.
La Portogruaro s'était mis en tête que Monseigneur devait emprunter un costume des ballets russes. Phili, qui avait la superstition de l'antiquité, retouchée à Munich, inclinait pour la tunique de Daphnis, qui dégage tout le côté droit; mais M"" de Preganziol trouvait encore cela bien sévère et bien drapé.
- — J'aimerais mieux, dit-elle, la Légende de Joseph.
— J'aurais froid, dit le grand-duc.
Elle protesta que l'on ferait un feu d'enfer.
— Q,ue diriez-vous pour moi, fit Mûller, du costume de Nijinsky dans \ Apro-nùdl d'un Faune ?
— Veux-tu avoir l'air d'un veau ? dit le grandduc.
Madame de Preganziol proposa pour Monseigneur l'esclave de Cléopâlre ; mais M"'" de Portogruaro lui remontra que, si le Prince était obligé de noircir, ou même seulement de griser une peau si blanche, ce serait dommage.
— Ah ! oui, soupira M""^ la comtesse de Preganziol en baissant les yeux.
— • Je vous crois ! dit Philippe-Egon, en faisant, au mépris de toute pudeur, bâiller son kimono.
Il fallait prendre un parti. Ces dames reçurent à propos un illustré français, qui rendait compte simultanément des ballets russes de l'Opéra et des représentations, de la Pavlowa |^au théâtre des Champs- Elysées.
Elles choisirent pour le grand-duc un costume de la " danse syrienne ", composé essentiellement d'une pièce d'étoffe des couleurs les plus vives, enroulée et serrée autour des hanches, des jambes, jusqu'aux talons, mais qui ne monte pas au-dessus de la taille. Une étroite plaque de métal brimbale sur la poitrine.
Au mièvre Otto l'on destina un Arlequin, qui n'a d'Ai'lequin que la culotte à grands triangles rose et bleu pâle, et au lieu
de veste, une chemisette. Cette chemisette est fort chaste ; mais M."'' de Preganziol la mit au point en deux coups de ciseaux, et l'ouvrit en cœur par devant, en carré par derrière, exactement jusqu'à la ceinture. Phili et Otto essayèrent on ne saurait dire combien de fois ces costumes avant le grand soir, et procurèrent ainsi à leurs habilleuses infiniment plus de plaisir que n'en goûte, dans Le ALarlagc de Figaro, l'autre comtesse, qui ne chiffonne avec Chérubin qu'une seule fois.
Cependant, Mignon délaissée se plaignit à Mauser, qui se plaignit à Son Excellence M."'" la baronne de Krakus.
— Je ne saurais, dit-il, tolérer ce qui se passe. Q,ui est-ce qui reçoit et qui héberge Leurs Altesses Sérénissimes? Kst-ce moi où M."" la comtesse de Preganziol et M.""" la marquise de Portogruaro ?
J'ai de plus lieu de croire que le grand-duc fait des choses qui ne sont pas à faire avec ces deux poules vénitiennes, ajouta le nouveau riche du ton le plus vulgaire.
— Hélas ! dit la Krakus, qu'y puis-je ?
— Vous pourriez au moins, dit Mauser, avertir la grande-duchesse, qui ne voit pas ce qui crève les yeux.
La baronne eut l'imprudence de suivre ce conseil : elle fut bien reçue !
— Vous êtes une bête, lui dit Sophie-Charlotte. Si vous ne m'aviez retirée des bras de Phili, à cette heure il serait mon mari tout de bon et je vous jure que je saurais le garder ; mais je suis trop petite fille pour le reprendre, et me voilà jalouse de ces deux femmes, moi qui ne le fus jamais de M"' Mignon ni d'aucune autre.
— Rendez-le jaloux dit la Krakus.
— Je ne saurai point, dit la grand- duchesse toute en pleurs.
Elle sut fort bien, mais ne le fit point exprès.
Le soir, après dîner, toute la ^^ compagnie, quit-
^^^ tant la place de Saint-Marc par la Frezzaria, poussa jusqu'à un campo où il n'y avait âme qui vive.
Comme de coutume, Phill, Otto et les deux bonnes hôtesses allaient à cent pas des autres ; ils étaient fort gais, riaient fort haut.
Les Mauser cheminaient sagement avec Fricka et Mosenthal.
Sophie- Charlotte s'assit sur un banc, Siegmund s'assit près d'elle.
La princesse était fort nerveuse, il crut le moment favorable pour être plus entreprenant ; mais il manqua de tact, et Sophie-Charlotte lui appliqua sur la joue droite un soufflet si retentissant que le grandduc accourut au bruit.
— Q,ui a été giflé ? dit-il.
— Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ? dit Sophie- Charlotte .
Mais, comme Siegmund, fort penaud, désignait, en la frottant, celle de ses deux joues qui avait été frappée, le grand-duc à tout hasard, lui appliqua un autre soufflet sur la joue gauche.
— Rentrons, dit avec calme M" la marquise de Portogruaro.
n tallo i
m mascnera
PHILIPPE-EGON ne put se défendre de remarquer que M."'" la marquise de Portogruaro avait fait preuve de moins d'à-propos que de présence d'esprit, en disant simplement : Rentrond ! après que Siegmund Mauser eut reçu les deux gifles. L'usage veut, en effet, qu'un homme qui vient d'être souffleté dise : Sorlon,^ / Mais le cas était particulier. Siegmund avait essuyé deux gifles distinctes ; l'une des mains qui l'avaient frappé était une main de femme, et toutes deux étaient des mains augustes. Il ne fallut rien de moins que la subtilité de Frédéric JVlosenthal (que, pendant le morne retour, les offenseurs et l'offensé consultèrent tout bas).
pour résoudre cette épineuse question d'honneur. Un tribunal de maréchaux se fût référé au code du duel, aux précédents, et eût délibéré six mois sans aboutir ; Frédéric IVlosenthal ne considéra que la raison pure, et statua sans désemparer.
Il supposa d'abord, comme l'on doit toujours faire, le problème résolu. Etant révolutionnaire, il posa d'abord en principe qu'un souverain, même ou surtout détrôné, ne saurait se commettre sur le terrain avec une espèce. La raison pure se refuse à concevoir une telle énormité. Dès que le duel était impossible à priori, on savait où on allait, et il devenait facile de déduire les motifs logiques de cette impossibilité. Frédéric jMosenthal mit la première gifle hors de cause : non parce qu'une femme l'avait donnée, car le mari est responsable et doit réparation ; mais Monseigneur pouvait aussi remonter aux sources et demander luimême réparation de cette gifle à l'insolent qui l'avait méritée. Q,uand une seule et même personne peut ensemble devoir réparation et y avoir drpit, les deux qualités s'annulent réciproquement : ergo, la première gifle ne comptait pas.
La seconde ne comptait pas davantage, vu qu'elle faisait double emploi avec la première, dont elle devait, en conséquence, suivre le sort. Elle ne pouvait, d'autre part, être considérée comme un outrage. Monseigneur étant assurément trop courtois pour injurier les gens de peu à qui son rang lui interdisait de donner ensuite satisfaction. EUe n'était donc qu'une vivacité, à tout prendre honorable pour celui qui en avait été l'objet.. De même, quand le roi d'Espagne tutoie par mégarde un des seigneurs de sa cour, ce dernier, s'il sait vivre et
s'il a un peu de littérature, ne manque pas de s'écrier : — Vous m'avez tutoyé, me voilà grand d'Espagne ! Frédéric Mosenthal conclut par analogie qu'il ne devait résulter de l'incident qu'un peu plus de familiarité entre Siegmund et le Prince ; et il ordonna qu'au moment que l'on débarquerait de la gondole, le jeune Mauser tendrait sans affectation la main à Phili comme pour l'aider à descendre, qu'au moment que le Prince toucherait cette main, Siegmund, toujours sans affectation, se courberait comme pour baiser celle du Prince, que le Prince ne le souffrirait pas, mais presserait le bout des doigts de Siegmund, et qu'ensuite on ne parlerait plus de rien. Cette ingénieuse cérémonie fut observée de point en point; mais les effets n'en furent pas si pleinement heureux que l'avait présumé Frédéric Mosenthal. L'orage continuait de gronder. Aucun régime de famlharité, malgré la raison pure, ne s'étabht entre le gifleur et le giflé. Siegmund semblait remâcher toujours son affront. Il ne pouvait se défendre de regarder le grand-duc de travers, et la grande-duchesse d'un air qui voulait dire : « Toi, je te repincerai ». PhiU, qui se méfiait, surveillait à toute minute son indigne rival. Il ne songeait ^^^ plus à autre chose et oubliait de rendre ^^^^^ visite à JVLignon, ce qui privait fort ? ^^^ IVl""" la marquise de
Portogruaro et M.""" la comtesse de Preganziol. Chaque fois qu'il rencontrait Son Excellence M."" la baronne de Krakus, il la foudroyait de l'œil, et elle gardait, de tous ces foudroiements, un étonnement douloureux, un tremblement qui ne s'arrêtait plus. Enfin, il faisait vingt fois par jour des scènes épouvantables à Sophie- Charlotte. Il en revenait toujours au raisonnement de JVlosenthal, qu'il s'était assimilé :
— Vous n'auriez pas giflé ce goujat s'il ne vous avait donné sujet de le gifler ; et (ajoutait Son Altesse Sérénissime) il ne vous aurait pas donné sujet de le gifler si vous ne lui aviez donné sujet de croire qu il pouvait hasarder de mériter une gifle.
Il était temps que le bal persan divertît de ces querelles sans issue les hôtes de la Cà Portogruaro. Heureusement, les invitations étaient lancées et personne au monde, ni même Dieu, n'avait plus le pouvoir d'en changer la date, qui approchait.
Durant les huit derniers jours. M** de Preganziol et de Portogruaro, ainsi que leurs locataires et notamment Philippe-Egon, en dépit de ses chagrins intimes, ne furent plus capables d'aucune autre préoccupation. Ils gardaient toutefois le secret de leurs déguisements, et Phili, par exemple, ignorait celui de Sophie-Charlotte. Il n'avait encore vu que son propre costume, celui d'Otto Mûller et celui de Mignon. La maîtresse du grand-duc avait arraché l'autorisation de paraître au bal, sous le masque. Elle choisit par discrétion le personnage d'une femme turque rigoureusement voilée. Mais Phili ne soupçonnait point ce que lui pouvaient réserver M"" la comtesse de Preganziol ni M"' la marquise de Portogruaro. C'est elles qu'il devait voir
les premières, car il était arrangé que le Prince et Otto M.uller s'habilleraient, ainsi que ces dames, dans le pavillon.
La marquise et la comtesse devaient se rendre de fort bonne heure dans la salle des fêtes pour y 'recevoir leurs invités, et le Prince n'y aller au contraire, comme le protocole l'exige, qu'après que sa cour s'y trouverait au grand complet. Il n'en avait pas moins, dès huit heures et demie, roulé autour de ses hanches et de ses jambes l'étoffe magnifiquement diaprée qui composait à elle seule tout son vêtement; après quoi Otto Mûller (déjà en Arlequin), savant maquilleur en sa qualité d'homme de théâtre, lui avait fardé, non seulement le visage, mais toutes les autres parties de son corps qu'il exposait aux regards.
Enfin, la comtesse et la marquise crièrent de leur boudoir qu'elles étaient prêtes et permettaient que l'on vînt les admirer. Phili et Otto accoururent, les virent et demeurèrent stupides.
M."" de Preganzlol, qui craignait la banalité, pouvaitelle se résoudre de montrer, comme elle pressentait qu'allaient faire toutes les femmes à la mode, sa gorge par devant et, de l'autre côté, son dos jusqu'après la chute des reins? Elle avait soigneusement caché ce que les autres font voir et montré ce qu'elles cachent encore, savoir son ventre, positivement comparable aux
divers objets hétéroclites qui servent de termes de comparaison dans le Cantique des Cantiques. Elle n'avait eu pour cela qu'à se travestir en aimée ; car on sait bien que les aimées, pour danser la danse du ventre, mettent en effet leur ventre à nu, tout en étant, d'autre part, habillées très modestement. M.°" de Portogruaro, partant de ce juste principe que l'on doit, quand on se déguise, adopter le personnage à qui on ressemble déjà naturellement, s'était mise en sirène ou à peu près. Elle s'était contentée de l'à-peu-près, vu l'impossibilité de lier ses deux jambes pour donner aux spectateurs l'illusion qu'elle se terminât en queue de poisson. Elle tenait à ne point gâter la grâce nonpareille de sa démarche, et ne se souciait pas de se mouvoir comme un phoque ou une otarie. Aussi avait-elle combiné la sirène avec le sphinx. Elle n'avait emprunté de ce dernier que les griffes. Pour les figurer, elle s'était chaussée de souliers de velours boursouflés et à crevés comme ceux que l'on portait en France environ la bataille de Marignan, qui faisaient assez bien patte de chat. Quant au reste, elle n'était couverte que d'un maillot gris d'argent qui se raccordait par des dégradations insensibles à sa propre carnation, de sorte que l'on n'apercevait pas d'abord où il s'arrêtait pour faire place à la peau. Ce devait être bien au-dessous des seins. Comme il fallait absolument au moins une apparence ou un symbole de queue, elle avait un petit manteau d'étoffe noire fort légère, plus étroit qu'on ne saurait dire, long et en pointe, qui, retenu à ses épaules par deux attaches invisibles, s'écartait aussitôt de son corps, flottait à distance et, quand il touchait terre, faisait des zigzags sur le parquet.
Si le grand -duc eût été en habit noir et en
cravate blanclie, il se lût senti Tort gêné; mais sa tenue était en harmonie avec celle de ces dames. Il serait inconvenant qu'un jeune homme à moitié nu, qui se trouve en présence de deux jolies femmes, dont l'une l'est aussi à moitié et l'autre tout à. fait, ne se précipitât pas sur elles instantanément. Phili ne dissimula point à la marquise ni à la comtesse qu'elles lui faisaient impression. Otto Millier, qui était en Arlequin, mais très décolleté, partagea comme d'habitude les sentiments de son Prince. Il laissa au grand-duc le soin de les exprimer. Cependant, après que Philippe-Egon l'eut fait d'un seul mot, un peu brutal, mais d'une charmante naïveté, 11 ajouta :
— Moi aussi.
Tous quatre étaient Fort émus. M"'" de Portogruaro comprit qu'elle ne devait pas laisser échapper l'occasion, et balbutia :
— Monseigneur, en sortant d'ici, nous fermerons à double tour la porte de notre appartement, mais en voici la clef; et s'il plaît à Voti'e Altesse Sérénissime de venir s'y reposer quelques instants, nous serons ravies de lui en faire les honneurs.
— J'y reviendrai, dit le grand-duc avec élan.
— Moi aussi, dit Otto MûUer.
— Naturellement ! répondirent d'une même voix le grand-duc. M""' la marquise de Portogruaro et M'"* la comtesse de Preganziol."
En attendant, ils n'y pouvaient demeurer une minute de plus sans péril, et Phili témoigna le désir d'aller faire un tour dans les salons avant que les invités n'y affluassent, pour voir comment s'étaient déguisés les familiers de la maison. Il trouva Mauser
en financier du xviir siècle français, ventre doré comme l'on disait alors; M""' Mauser, fort belle en danseuse espagnole, avec des froufrous à n'en plus finir sous sa ;upe boufiTante et très courte, qui découvrait des jambes solides, de vrais poteaux : elle brandissait un immense éventail, et sa mantille était sommée d'un peigne, c'est le cas de le dire, colossal. Son Excellence M"'" la baronne de Krakus était en duègne, et Fricka l'insignifiante avait emprunté la tenue des enfants de chœur de Parjifal. Siegmund, après avoir hésité longtemps entre le toréador et le pêcheur napolitain, s'était décidé pour le pêcheur : il pensait mieux défier la chaleur du bal en n'ayant sur soi qu'un caleçon et une chemisette, aux manches retroussées. Quant à la grande-duchesse, Phili ne la vit point : elle devait faire, avec des personnes de la ville, une «entrée», la dernière, et refusait de se laisser voir auparavant. M.""^^ de Portogruaro et M"" de Preganziol demeurèrent dans la galerie des fêtes, Phili et Otto retournèrent dans le pavillon, où ils attendirent qu on les appelât, comme deux écoliers en pénitence, réduits à se monter l'imagination.
Ils soupiraient d'impatience en écoutant de loin les cris des gondoliers qui se chamaillaient à qui aborderait le premier, les chocs des gondoles pressées devant l'escalier d'eau. Ils maudissaient l'étiquette importune qui les privait de l'amusement des entrées.
— Vas-y, toi, disait Phili avec sa bonté coutumière. — - Plus souvent que je te laisserais seul! répondait
le fidèle Otto.
Enfin M.""" de Portogruaro elle-même reparut.
— Monseigneur! cria- 1- elle. Monseigneur, il est temps !
Ils traversèrent le jardin conduits par la Sirène et pénétrèrent à sa suite dans la galerie, dont l'aspect leur causa un saisissement. Ils n'eussent rien senti de pareil s'ils y étaient plus tôt venus et avaient pu voir le tableau se composer petit à petit. M."'" la marquise de Portogruaro avait prodigieusement réussi en son entreprise de donner à Venise un bal qui n'eût rien de vénitien. Comme elle n'avait point fait passer de mot d'ordre, il faut croire que son vœu correspondait par miracle à celui de tous ses invités. Il est ainsi des états de conscience, unanimes et secrets, qui créent les modes, les snobismes, les mouvements et ce qu'on appelle aujourd'hui les vagues. On a beaucoup parlé d'une vague de paresse : celle qui venait de s'abattre sur la Cà Portogruaro était la vague de nudité. On ne voyait dans toute la salle, ainsi que l'avait désiré la marquise, pas un personnage de Longhi ou de Canaletto, et à la vérité l'on n'aurait pu dire quelles sortes de personnages on y voyait ; car le choix des travestissements ne dénotait ni science, ni goût, ni aucun excès de fantaisie, mais la volonté bien arrêtée, et quelquefois ingénieuse, de réduire le costume à ce qui passe encore pour indispensable. Le spectacle ne laissait pas d'être brillant, mais les effets de couleurs n'étaient point dus à l'éclat des satins et des brocarts, ils n'étaient dus qu'aux valeurs des peaux. La grande nouveauté était que les hommes ne cédaient plus aux femmes le privilège d'être nu, que longtemps elles prétendirent se réserver. Phili, bien que la pudeur lui fût étrangère, en demeura confondu. Il eut le sentiment que l'on ne pouvait pas aller plus loin, que le bal de la Cà Portogruaro marquait le point culminant de la
crue, et que la décrue, comme on dit pour les inondations, suivrait immédiatement. Otto Muiler, qui n'a pas plus froid aux yeux que son maître, murmura :
— Et qu'est-ce que ça donnera tout à l'heure, quand tous ces gens-là se mettront à danser !
On ne pouvait en effet, jusqu'alors, observer que de ces frôlements et de ces contacts qui sont ordinaires dans une foule, et l'orchestre n'avait encore joué aucune danse. Monseigneur le grand-duc devant ouvrir le bal avec M.""* la grande-duchesse. Aussi, la dernière entrée, dont elle était, se fit-elle à peine deux minutes après qu'il eût daigné paraître dans la galerie, et par une porte opposée. C'était simplement une reproduction vivante du Printempj de Botticelli, où rien ne manquait, même le Mercure adolescent qui n'a de plumes qu'aux talons, et même l'Amour qui n'a de bandeau que sur les yeux. Phili pensa devenir fou de colère quand il vit que Sophie- Charlotte (qui ne pouvait jouer que le premier rôle) jouait en effet celui du Printemps, et n'était vêtue que de roses, d'oeillets, de bluets, de jacinthes et de marguerites. L'étiquette, qui voulait que les princes ouvrissent le bal par une contredanse, ne fut respectée que dans une certaine mesure : ils l'ouvrirent bien, mais par un fox-trot. Philippe-Egon, en prenant sa femme par la taille, lui dit à l'oreille d'un ton furieux :
— Si vous vous permettez, dans une tenue pareille, de danser avec un autre que moi, je vous étranglerai.
Mais il n'avait pas fait quatre pas qu'il éprouvait la vérité de ce que Mûller avait dit :« Et qu'est-ce que ça donnera quand ils vont se mettre à danser ! » Sophie-Charlotte ne put lui cacher qu'elle répondait à son émotion.
Dès que ce fox-trot sera fini, murmura-t-il, ,nous profiterons de la bousculade et nous décamperons : je vous enlève.
— Hélas! dit-elle, je veux bien, mais où aller?
— Ne vous en mettez point en peine, dit-il d'un air mystérieux.
Il portait, attachée par un rqban à la plaque de métal qui brimbalait sur sa poitrine, la clef que M""', la marquise de Portogruaro lui avait donnéej,««X^ /|
Philippe-Egon et Sophie-Charlotte opérèrent leur retraite si juste au bon moment qu'elle passa inaperçue. La grande-duchesse, qui avait les pieds nus, ne traversa point sans peine le jardin ; mais elle trouva en revanche, dans le boudoir de la marquise, toutes les commodités de la conversation. ^
M"'" de Portogruaro et de Preganziol, ^ \ ^/-■^' qui n'étaient point sur leur gardes, ne s'avisèrent qu'au bout d'une heure que le grand-duc avait filé. « Déjà ! » se direntelles, et ne remarquant point que la grande-duchesse avait également disparu, elles coururent, pleines d'un doux émoi, à leur appartement. Elles trouvèrent la porte close, heurtèrent et crièrent sottement : « C'est nous ! » Un rire étouffé qui leur répondit les glaça d'épouvante. Elles retournèrent dans le bal et avertirent M.'"'' la baronne de Krakus. Son Excellence voulut bien faire une tentative pour obtenir que Leurs Altesses Sérénissimes ouvrissent la porte.
Elle reçut, à travers cette
porte toujours close, des réponses d'une verdeur que le protocole n'autorise point. Phili et Sophie-Charlotte n'eurent plus ensuite de nouvelles de l'extérieur que par les échos lointains de l'orchestre, dont l'accompagnement ne pouvait leur déplaire. Cependant, vers six heures du matin, on heurta encore à la porte. Cette fois, ils dormaient profondément. Ils s'éveillèrent en sursaut.
— Q,u'est-ce? cria Phili.
— C'est moi, répondit la voix d'Otto Millier. Ouvre vite !
— Pourquoi ?
— Pour recevoir un envoyé de la république grand-ducale de Silberberg.
— Q,u'est-ce qu'il me veut?
— Votre Altesse Sérénissime va l'apprendre, mais qu'elle daigne ouvrir.
Phili se drapa tant bien que mal dans sa robe assyrienne. Sophie-Charlotte, qui n'avait plus une fleur sur le corps, trouva fort à propos une fourrure à la portée de sa main. Ils ouvrirent enfin et virent d'abord
grand - marécour, en habit,
le ci - devant chai de la flanqué de lence M"' de Krakus, et d'Otto nistre pléni de la Repu Arlequin.
Son Excella baronne en duègne, JMûller, mipotentiaire blique, en
(h j-uivre)
UiyT^yiûl^^t'
Cl ui p
ait a r ans
J'ai souvent pensé que, si j'étais absolument obligé de ne plus jamais voyager, prisonnier sur parole de je ne sais quel magicien pervers, c'est Paris que je choisirais pour le lieu de ma détention, Paris avec le Bois de Boulogne, naturellement, car il faut un peu de verdure et pouvoir déjeuner de temps en temps au grand air.
Certes, il m'est arrivé plusieurs fois, traversant en automobile quelque patelin de Seine-et-Oise ou des Pyrénées, de me dire, en apercevant un gave ou un plant de capucines : « Ah ! vivre là pour toujours ! » Mais j'aurais été bien vexé que l'on me prît au mot...
Ainsi j'en suis resté sur mon désir, ce qui est, après tout, la seule sagesse humaine. Je rêve de ces gaves, de ces capucines, ils embaument et éclairent mes souvenirs. Mais c'est à Paris que je vis. Paris, c'est le pays des compensations.
Il est entendu que le fond de l'existence est mauvais. Cela, tous les philosophes vous le diront et, avec un bon sourire, les optimistes même. Nous rêvons de donner à notre vie une base fixe et calme. Mais, sitôt que nous y sommes arrivés, nous nous ennuyons. Il nous faut, en définitive, un imprévu continuel. C est le charme de Paris d'offrir à ceux qui l'habitent cet imprévu à chaque tournant de rue. Nous sommes un peu pareils à des dîneurs blasés dont l'appétit serait réveillé par des séries sans fin de hors-d'œuvre. On n'est pas nourri. Mais est-ce bien la peine? Pourvu qu'on ait le palais flatté par quelques saveurs fines... Les gens nourris sont si peu intéressants, et si fatigués !...
Articles de Paris, bibelots solides ou fragiles de l'éternelle foire dont les baraques sont nos immeubles, articles de Paris, tout n'est qu'articles de Paris.
Et d'abord les femmes !...
' emmes
Elles sont toutes jolies, ou semblent l'être. Il y en a qui coûtent très cher, et d'autres qui sont pour presque rien. Cette dilïérence tient surtout à la quaKté et à la coupe des étoffes dont sont attifées ces charmantes poupées. Les malins font des prodiges pour dénicher, au milieu des plus somptueuses, celle qui n'a l'air de rien, dont personne ne veut et qui n'a pour elle que son minois. Malheureusement, à l'usage, la petite poupée bon marché, d'abord inerte et
ff^ RoI-vAUaoK
complaisante, se révèle tout autre. Une sorte de conscience lui naît, dont la première manifestation est de souhaiter les belles robes des riches camarades. Et tout est à recommencer.
Les amateurs de poupées se divisent donc en deux catégories, hélas ! Ceux qui achètent directement les poupées de luxe, et les promènent, et les couvrent de perles. Et ceux qui e^^mient les poupées bon marché. Ils ont d'ailleurs, s'ils sont raffinés, des plaisirs qu'ignorent leurs rivaux fortunés. Ils assistent à des év^eils d'âmes troublants... Sans compter que, parfois, la métamorphosée, s'ennuyant avec son nouveau maître, vient leur faire visite. Ils respirent ses parfums exquis, ils contemplent ses toilettes merveilleuses, ils retrouvent même parfois, là-dessous, un corps que toute cette macération de luxe a rendu plus parfait. Brefs instants qu'ils savent savourer en épicuriens. Articles, articles de Paris.
Restaurants
Sous prétexte de se nourrir, on a inventé là une bien jolie chose. Que ferait-on, je vous le demande, entre midi et deux heures et demie, s'il n'y avait pas les restaurants ? Et le soir, après sept heures ? On tremble de l'imaginer.
Vous me direz que, souvent, on rentre chez soi. Ah ! ah ! vous n'osez pas achever votre pensée, vous
sentez bien qu'il serait exagéré de dire qu'on y déjeune ou qu'on y dîne... On ne déjeune ni ne dîne chez soi, en effet. On s'y sustente, à la hâte. Mais c'est pour le restaurant que l'on réserve toutes ses bonnes dispositions.
Car l'homme ne vit pas seulement de pain, de vin et de viandes grillées, mais de tout cela qui entoure la grossière nourriture, de tout cela qui la pare de je ne sais quelle cérémonie, d'un peu de lyrisme.
Ne croyez pas à ceux qui vous disent qu'on mange
U<-Al ;)'\)i^tAV
bien dans tel ou tel restaurant. Ce sont des esprits paradoxaux, ou d'incurables naïfs. Ce que l'on vient chercher au restaurant, c'est un décor. C'est une nappe plus brillante, des fleurs, une petite armée de verres, c'est un sommelier qui apporte et débouche respectueusement une bouteille qui ne contient que de la piquette, mais dont la panse est couverte d'une poussière
merveilleuse entremêlée de toiles d'araignée, c'est un maître d'hôtel qui vient vous parler à l'oreille et qui écrit ensuite sous votre dictée d'un air aussi pénétré que si vous lui transmettiez le texte d'un poème orphique, retrouvé par M.. Salomon Reinach, c'est la lumière et c'est le bruit, c'est la vue de personnages illustres qui viennent, eux aussi, se distraire là et qui vous sourient comme s'ils vous connaissaient. Et quand vient le moment de la douloureuse, vous pouvez être certain que tous, personnel et convives, feindront pudiquement de ne pas vous voir, et vous laisseront avaler l'amère pilule, en secret, comme cela se doit.
anciii&s
Boîtes à joujoux ravissantes, les plus jolies certes de toute la foire. On met dix ou vingt francs dans un guichet, et aussitôt l'appareil se déclenche. Les lumières s'allument, le petit orchestre nègre grince des dents et tape du pied sur de larges tambours, le violon se pâme, des couples se mettent à tourner, en rond, dans le sens opposé à celui des aiguilles d'une montre. Je ne connais pas de jouet à la fois plus varié et mieux compris. Il y en a pour tous les goûts. Il y a le couple parfait, qui ghsse sans une erreur, sans un accrochage, les yeux fermés d'extase, et qui ravit les amateurs de danse.
Mais, pour les humoristes, on fait le couple grotesque : la grosse dame et le petit jeune homme ; le vieux monsieur maladroit qui tangue avec la fillette et qui se trompe à tous les pas. Il y a les nouveaux riches, les gigolos, les professionnels : les dancings sont un microcosme de la société. Ils sont également très utiles au gouvernement. Q,uand quelque chose ne va pas dans les affaires publiques, il en ordonne la fermeture, et tout le monde est content.
^ourses
Les champs de courses sont avant tout une succursale des maisons de couture. C'est là qu'on lance les modes, au moyen de jolies filles extrêmement fières, qu'on appelle mannequins. Vêtues avec magnificence, maquillées dans la perfection, elles sont là, muettes et réservées, comme les déesses d'un culte inconnu, se proposant à l'admiration des foules. De temps à autre, elles grimpent sur des chaises et elles regardent, poliment, une grande piste en ellipse où courent quelques chevaux sur le dos desquels s'accrochent des nains
bariolés. Pourquoi n'a-t-on trouvé que cela pour distraire les jolies créatures? C'est un mystère. Q,uand les chevaux ont fini de courir, la foule pousse de grands cris et les mannequins s'en retournent. Pourquoi, le lendemain, à tous les étalages de Paris, voit- on paraître, sous leurs costumes la photographie de leurs grand'mères ? On ne sait pas non plus. Tout est mystérieux dans les courses !
-Le v^o
rtèe
du V^neval
QUE le pur sang soit, dans la nature, ma prince, il faudrait n'avoir point d'yeux pour en douter. Aussi lui voit-on une immense cour, qui le suit de lieu en lieu. Il existe un monde des courses que tout le monde connaît : cette masse hétérogène et cohérente à la fois qui se déplace quotidiennement, d'après l'ordre d'un calendrier spécial, de l'embouchure de la Marne à
celle de la Touques et du Bois de Boulogne aux forêts du Valois. Mais encore, dans chacun de nos hippodromes, la présence de quelque élément local en précise, en rehausse la physionomie.
C'est ainsi que Vincennes a les grosses faces luisantes de ses bouchers et les blouses bleues de ses marchands de bestiaux.
D'où vient leur préférence ~
pour le demi-sang, qui s'est réfugié là ? Mystérieuse affinité. Il est tenu compte, en tovit cas, de leur préférence; et la journée du Vendredi saint, qui est la fête de la première de ces corporations, est annuellement consacrée, depuis des temps immémoriaux, à la plus grande épreuve du trotting. Double avantage : les purs peuvent par le même coup faire pénitence.
Compiègne, au centre d'un pays de chasse et de garnisons cavalières, a son petit monde d'officiers en tenue et de châtelains, qui viennent là en famille. Athmosphère un peu convenue, un peu passée de goût, mais si rafraîchissante I
A Chantilly le nombre inusité des professionnels vous avertit tout de suite que vous êtes bien dans l'antique capitale du sport entre les sports. Le peuple
rabougri des lads, d'abord un peu inquiétant d'aspect, mais si bon enfant au fond, est sorti comme d'une boîte diabolique d'entre les murs des écuries, chacun ayant voulu jouir par ses yeux de la performance du coursier qu'il soigne. Ils sont là chez eux dans leur tenue qui sent le crottin et le savon, mâchant sans
cesse on ne sait quoi. Et ils vous regardent bizarrement comme des invités dans leur royaume fantastique.
Plus près de nous, Longchamp et Auteviil reçoivent la visite des membres du Jockey et de la Rue Royale. Qiie parlais-je de visite ? Toute envahie qu'elle est, c'est eux qui sont là dans leur maison, et qui y reçoivent.
Que de belles moustaches cirées ! De telles moustaches sont devenues une rareté à Paris, presque une curiosité. C'est à croire qu'elles se sont toutes rassemblées ici. Et celles qu'on s'étonnait le plus de voir résister au pouvoir décolorant du temps, ne lui résistent pas moins avec six ans de plus.
La chevelure n'est pas une œuvre d'art moins consommée ni qui porte moins authentiquement le cachet de l'ancien. La raie descend, admirablement
L Bo~-'0-r -rt.
dessinée, jusqu'au milieu du cou. Et vo3'ez ce monsieur qui fait jouer à la main les reflets de son chapeau : selon quel art le moindre cheveu peut se ramener, s'incurver, se plaquer, pour cacher un crâne : il n'y en a pas un de perdu. Tout le monde aussi, vous le pensez bien, porte monocle, ou peu s'en faut. Car le monocle fait partie du cavalier : rien mieux que cet objet délicieusement superflu ne saurait mettre en valeur sa solidité, sa maîtrise. Et le cavalier étant devenu le clubman, le monocle ^st devenu l'attribut de ce dernier. ^ j/^."- xn^
Tels qu'ils sont avec leiirs meriocles, leurs coiffures, leurs moustaches et leurs grands cols, ces messieurs dont chacun en particulier, rencontré dans quelque métro, ferait peut-être bien tiquer et sourire, offrent au regard un ensemble extrêmement sympathique et reposant : comme un îlot fixe dans le fleuve torrentueux dii temps.
Se raser, se rejeter les cheveux en arrière, se remonter la taille sous l'aisselle, bref, tout notre chic, c'en est un qui s'attrappe vite. Celui-ci point; il échappe à la ruée.
Et c'est pourquoi, après que nous en avons naguère plus d'une fois plaisanté, il se met à tant plaire aujourd'hui. Un îlot! voilà bien l'enceinte réservée, à Auteuil ou à Longchamp. Mais il semble qu'un long couloir invisible la réunisse à un autre îlot, qui est le salon des dames. Car les dames, je dis les vraies, viennent aussi là infiniment plus nombreuses qu'ailleurs, et dans tout leur éclat, au lieu que sur tout autre
hippodrome, quand le hasard les y conduit, elles seront les plus simplement mises. Considérez ce coin et le brouhaha discret qui l'anime : coups de chapeau, baise-main, petits bonjours de gens heureux de se retrouver, et de se retrouver entre soi. Voilà donc un endroit où il y a du monde, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas trop, qu'on s'y connait, qu'on s'y reconnaît. Et cela ressemble beaucoup à la tribune d'honneur du concours hippique.
. Je ne parle pas des grands dimanches, où les trois quarts d'une foule compacte ne savent pas pourquoi, portés par le flot, ils sont venus. Ou bien ce ne sont que les mannequins qui les attirent : les manneqvnns, ces belles créatures, hélas 1 trop dépourvues d'aisance pour faire accepter sans sourire les nouveautés écloses chez le grand faiseur et qui nous ont déjà révélé successivement, entre autres inventions étonnantes : la jupe entravée, la jupe fendue, le décolleté du jour, la jambe nue, que sais-je encore? Et pour quand la femme nue?
Ces jours-là, Auteuil (ou Longchamp) n'est pas lui-même ; c'est la rue de la Paix, c'est Paris entier, c'est Cosmopolis.
Quel délassement, en regard, qu'une réunion sur la Plage Fleurie ! Quel repos pour le corps, pour l'esprit et pour les yeux!
Le nombre infini de jeunes femmes, et même de jeunes filles, est ce qui flatte d'abord^j- Voiles clairs, transparences, vivant parterre. Egares entre deux matches de tennis, tant de garçonnets ajovitent
de la fraîcheur à cette fraîcheur. Par ci, par là, un yachtman : sa tenue ne peut laisser aucun doute que M. Sol Joël, par exemple, est l'habitant principal du somptueux bâtiment qui arbore orgueilleusement au bout de son mât, là-bas dans le port, le pavillon rouge croisé de bleu. Plusieurs personnages enfm, qui sont des personnages partout, prennent pourtant ici un relief unique : tel M. James Hennessy, bon sénateur de la République et meilleur joueur de baccarat; ou encore M. Henri Letellier, à qui la gloire durable appartiendra d'avoir, cinquante ans après le duc de Morny, inventé une seconde fois Deauville. Mais surtout Deauville est le domaine des éleveurs, espèce mi-gentilhomme, mi-paysanne, quelquefois
les deux ensemble. On les rencontre ailleurs mais submergés, noyés dans le vulgaire. Ici, ils se meuvent au premier plan; le vulgaire se tient à l'écart ou, il les courtise. La sixième course est à peine courue que déjà le cérémonial de la vente a commencé de se dérouler : un de leurs élèves paraît, ce bondissant poulain qui porte à ses sabots la fortune. Nul ne saurait encore dire si c'est la bonne ou la mauvaise, et chacun s'applique à en découvrir quelque signe. Le cercle se resserre, les yeux détaillent, les langues vont, le marteau tombe : pour cent mille francs, expirés dans la fumée d'un havane, quelque milliardaire s'est fait adjuger le futur prodige.
Or le public de Paris se retrouve, pour une grande
part, en Normandie, et les gens de Deauville seront, dans un mois, à Longchamp. Cependant, par un phénomène assez étrange, ce ne sont pas les mêmes que vous y remarquerez. Tant est mystérieuse et grande, sur les hommes, l'influence de l'air, de la terre, des vents, des lieux.
Maurice DE NOISAY.
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Les Chiffons jolis
à la Ville et au Théâtre
Sous rendentellementdes feuilles naissantes, suspendues aux grands marronniers de notre Bois, qu'elles sont fines et tentantes les parisiennes à qui la griserie du printemps ajoute un charme pervers, vraiment irrésistible !... Les voyez-vous, bien prises, en leur jaquette classique, badinant légèrement aux hanches pour retomber à mi-jupe, seulement, bien que celle-ci saisie d'une pudeur tardive, descende désormais un tantinet plus bas sur le mollet. — Ne croyez pas, d'ailleurs, que le règne de la jupe longue, tant souhaité par les femmes plutôt caillettes, aux robustes attaches, soit arrivé... Nous n'en sommes pas encore là et celles à qui l'allure désinvolte de la jupe très courte, sied vraiment, peuvent s'en donner encore d'étaler des grâces de gamine... Mais voilà!... Il ne faut pas se tromper et se baser
sur les compliments de son entourage, ni se prendre pour une tillette quand on commence à grisonner ou que l'on accuse un empâtement de formes que seul, ce a Cher Masq' » celui qui rénove toutes les beautés pourrait anéantir en quelques séances de culture physique, bien comprise. — N'est-ce pas la grande question du jour que celle de cette culture de ses formes et, hommes et temmes, aujourd'hui, ne se lîvrentils pas chaque matin à une .gymnastique intensive leur conférant la grâce des mouvements, le rvthme de l'ailure et cette circulation parfaite mettant de la saveur aux joues, de la flamme dans le regard?... L'important est de
trouver celui dont la science réelle vous donnera les directives indispensables, pour vaincre les petites tares qui vous affligent ; maigreur pitoyable chez l'une, débordement, peut-être même écroulement chez l'autre et de comprendre que la première de toutes les élégances est de soigner la perfection de sa personne tout en améliorant sa santé. — 11 existe, d'ailleurs, ce professeur tant désiré, opérant des cures magiques, des rajeunissements invraisemblables-, malheureusement les femmes, jalouses un peu de leur secret, n'en livrent pas volontiers l'adresse à leurs amies -, les hommes, eux-mêmes craignant que ce magicien n'ait plus assez de temps
à leur coll^acI■eI", chantent a tous leur contentement, mais esquissent la réponse dés qu'il s'agit de l'habile homme à qui ils doivent parfois une véritable résurrection.
La culture physique devait tenter notre délicieux Sacha et nul ne s'étonne que dans sa nouvelle comédie si pimpante et franchement spirituelle Le Grand Diic^ il ait songé à nous apparaître en professeur de culture physique en un glorieux pyjama à veston rayé de rouge sur tond iicviv bliie. — Nous voyons au même acte, ce bijou d'Yvonne Printemps arborer un costume « spécial » pour prendre sa leçon auprès de ce professeur improvisé. Et rien n'est plus amusant que sa silhouette cette courte
menue, en culotte de satin noir, sur laquelle un sweater noir brodé de vert émeraude, descend presque aux genoux. Un grand manteau de diivellardine du même vert intense que la broderie et le plus crâne petit béret du monde, conçu dans la même vibrante harmonie complète ce « costume spécial » de Lanvin sur lequel les très modernes petites sportives de la saison ne manqueront point de prendre modèle. Dans la même amusante comédie, la rentrée de Jeanne Granier semble un événement
parisien. — Savez-vous qu'elle semble tout à fait en jeunesse et en beauté l'excellente artiste drapée par Callat en une robe très personnelle et chapeautée par Reboux avec la maestria dont on se doute. — Sa robe de djersador gris ramier, au premier acte, esquisse de tanagréennes draperies amincissantes et très heureuses.
Dans l'ensemble de crêpe marocain sable montrant derrière et devant deux larges scapulaires du souple tissu longuement frangé, on remarque de côté combien aujourd'hui l'initrvention d'un corset-maillot, emboîtant bien les formes est apprécié. — Finie, la « négiigette » affectée par certaines femmes que la folie de la robe chemise avaient entraînées dans le laisser aller au-delà des limites permises... Il faut de la tenue, désormais, dans l'ensemble de la silhouette et sans ce précieux modeleur qui seul sait endiguer ou « avantager » selon les cas, les efforts d'élégance sembleront peines perdues.
L'originalité règne en maîtresse dans tous les détails de la fa^hion actuellement et les couturiers aux trouvailles hardies basées cependant sur un entendement parfait des harmonies de lignes et de nuances ont seuls du succès. — Melnotte- Simonin au " Casino de Paris ", pour la somptueuse revue Avec le Sourire, imagina certaine robe de taffetas noir, brodée de nacre blanche et égayée aux manches de ruchettes d'organdi géranium, rappelant la tonalité de la doublure de la jupe dentelée, et ceci est bien la plus savoureuse chose du monde. — Ce jeune couturier aux heureuses audaces, cette fois encore, tut acclamé par les connaisseurs !
D'autre part, à "La Cigale", les robes portées avec une grâce de bibelots de Saxe, par la blonde Parysis, attirent sur la butte les fervents du talent délicat de Berthe Herman... Certaine robe de taffetas bleu Largilliére allurée de cocardes, rehaussées de fruits vermeils, est d'une très inédite saveur dépendant de son infîuence sur la mode de cette saison.
Holà ! Alonsieur le Joarbaresque !
n' Fajcicule Prix : jo francd
J-/a vzruirland
ALBUM D'ART ET DE LITTÉRATURE
oous la airectlon littéraire Je
Monsieur Jean HERMANOVITS
Oous la direction artistique Monsieur BRUNELLESCHI
SE TROU TE : j, RUE DE CHAILLOT
PARIS
Jje tirase de cet Albimi est ■k.T , f' »>
. '^ , , . rsiumero : U /w
restreint a ooo exemplaires
L,e carrosse aux deux lézards verts
Conte de fée par Monsieur RENÉ BOYLESVE
(Je l'Aca()éniie FrançaueJ Illustrations de Monsieur George Barbier.
Pkili
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
Fol A
mour
Poème par Monsieur JEAN HERMANOVITS
Illustrations de Monsieur Brunelleschi.
La Femme et sa Coiflure à travers les âges
par Monsieur F. DE M lO M ANDRE
Illustrations de Alonsieur Zinoview.
^uits d Orient
Poème de Madame MYRIAM AGHION-POLACK
Illustrations Japonaises de J. Saudé.
La Mode à la Ville et au Tkéâtre
Par Madame DE MIRECOURT Illustrations de Monsieur Polack.
HORS-TEXTE
Composition inédite de Monsieur Brunelleschi. Composition inédite de Monsieur Zinoview. Composition inédite de Monsieur Cadogan.
Le carrosse aux deux lézards Verts
Le Secret
ILLES, de retour à sa cabane, n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté à sa femme les moindres détails de son voyage à la ville et du contenu des deux lettres.
Il eut une double occasion de
s'en repentir : d'abord la mère
Gilles se refusa absolument à rien
entendre, ensuite elle poursuivit son mari de quolibets
dans la mesure même où il se montrait crédule; et il
ny avait de moment, que ce fût le jour ou bien la nuit.
où elle ne trouvât le moyen de se gausser de la sottise du bonhomme.
Et, comme elle ne prenait rien au sérieux de tout ce qu'il avait dit, vous pensez si elle se priva, devant les amis du dimanche, de narrer les lubies de son époux et les prétendues rencontres singuhères qu'il faisait à la ville, sinon avec le fils du conseiller Périnelle — car elle avait peur des personnages puissants — du moins avec le moine défroqué !
Les bûcherons et leur famille se trouvèrent divisés en deux clans. Dans le premier, ceux qui prenaient le parti de rire, lesquels laissèrent toutes ces affaires à l'état de plaisanteries. Dans le second, les quinteux, qui avaient pour la plupart une oreille plus basse que l'autre, lesquels commencèrent par ne dire mot, puis amenèrent, le dimanche suivant, certain parent à eux, qui était tonsuré et à qui l'on fit hre les lettres fameuses arrivées d'un pays fabuleux, et tombées entre la miche de pain et le fromage.
Il n'en fallut pas plus pour que le pays fût en émoi. Les langues allèrent leur train par la forêt et les villages,, et, en peu de jours, les faits, tels que nous les avons rapportés, étaient devenus les suivants :
Gilles et sa femme avaient, primo, vendu leur âme au diable ; secundo, livré leurs deux filles à une troupe de malandrins faux monnayeurs que le misérable allait retrouver à la nuit dans les fossés de ville. Moyennant quoi, tout en simulant qu'ils habitaient un toit de chaume, les époux Gilles avaient fait élever deux pavillons opulents où se célébrait le Sabbat et où pullulaient des animaux féroces destinés à dévorer tous les petits enfants du pays.
— Enfin! lui jeta un jour quelqu'un, tu t'enrichis et nous ne le Faisons pas : est-ce un fait, cela, oui ou non ?
C'était un fait; et c'était même le motif de toute l'accusation.
Mais Gilles, descendant alors au fond de lui-même, se souvenait que, depuis de longues années, il y avait dans son cofFre, à chaque fois qu'il y regardait, un petit excédent de recettes, et qu'il avait très vite tenu cet avantage pour légitime et dû à sa personne. Et il lui était arrivé, depuis lors, tant de choses merveilleuses, que celle-là lui avait paru la plus ordinaire. Etait-elle le résultat d'un pacte? Ce pacte, est-ce qu'il l'aurait conclu en dormant? ou bien un jour qu'il était ivre?
De sorte qu'il était d'autant plus malheureux qu'il se demandait s'il n'était pas coupable.
Les amis du dimanche s'écartèrent de la hutte. Mais on voyait certains d'entre eux rôder dans le voisinage, l'œil aux aguets, comme s'ils allaient découvrir quelque monstrueux prodige autour de la demeure du bûcheron, et, par exemple l'entrée du Diable cornu et couleur de braise se faufilant à leur place pour manger les rôties et le pain perdu.
Ce qu'ils virent arriver et pénétrer dans la hutte, un beau dimanche, à la place du diable, ce furent quatre membres du clergé séculier, suivis de jeunes clercs portant l'eau bénite et de plusieurs gens de robe et d'épée.
La cabane fut aspergée et les bûcherons interrogés ; on visita coins et recoins; on fractura un cofifre empli de pièces d'or : elles étaient pures, de poids juste et à l'effigie du Roi, mais d'une quantité propre à rendre, par elle seule, suspect un tâcheron à la journée; on
trouva aussi les lettres que le père imprudent conservait sur son cœur; et lecture en fut donnée à haute voix. Par là se trouvèrent redressées certaines des calomnies répandues sur le compte de Gilles; mais quand il dit, naïvement, la manière dont ces lettres lui étaient parvenues, on l'appréhenda au col.
Et, ainsi maintenu par la poigne vigoureuse des hommes d'armes, Gilles fut sommé de conduire la compagnie aux trop fameux Pavillons.
On en prit le chemin. Le père et la mère Gilles versaient des larmes et ne voyaient pas devant eux à une portée de sahve.
Ils marchèrent durant un temps qui leur parut long, sans rencontrer ni pavillons, ni grilles, ni même une pierre décelant qu'une construction se fût jamais élevée là. Gilles dit :
— Je ne me trompe pas : voici le soleil; il est quatre heures de relevée; nous sommes bien dans la direction... à moins que j'aie la berlue.
— Tu ne te trompes pas, lui fut-il répondu, mais tu nous trompes; et il faut nous montrer ces Pavillons...
— Voici la clairière, dit Gilles : celui de gauche est ici, celui de droite est là...
— Gauche ou droite, lui fut-il dit ; le certain est qu'il n'y a rien.
Gilles se croyant fou, demanda à retourner à la cabane et à revenir en comptant ses pas.
On consentit à le ramener, toujours maintenu, à la cabane ; et il revint en comptant ses pas, les yeux bandés : il s'arrêta exactement au même endroit.
Alors on lui dit qu'il était un imposteur et qu'il se moquait des autorités ecclésiastiques, civiles et mih-
taîres. Il persista à soutenir que les Pavillons s'élevaient là, encore, la veille au soir, même qu'il avait vu l'herbe envahir les cours, la mousse y couvrir les toitures, des arbustes pousser dans la muraille déchaussée, et qu'il avait dû abattre de la main les toiles d'araignée tissées entre les barreaux, où le chat luimême ne passait plus.
Et, comme il persistait en son dire, bien qu'il fût patent aux yeux de tous, et même aux siens, que la clairière était nue, sans pierrailles, et même hérissée d'une )olie bruyère rose, Gilles reçut l'ordre, ainsi que sa femme, de suivre l'escorte jusqu'à la ville.
Au moment où l'on allait lui lier les mains, il demanda à ramasser, sur le sol herbeux, un objet brillant qu'il apercevait. C'était un médaillon de taille à loger dans le creux de la main et reproduisant en miniature le grand portrait vu dans le salon
de musique, le jour mémorable de la visite aux Dames.
A peine le cortège s'était-il ébranlé, que les bûcherons voisins approchèrent de la hutte abandonnée; ils y firent main basse sur tous objets et notamment sur le trésor enfermé dans le coftre ; et, le heu étant vidé, l'un d'eux mit le feu à la toiture, croyant très bien agir.
Et, s'étant éloignés, ils regardèrent flamber la cabane de Gilles le bûcheron.
Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu, et l'on eût dit que c'était des cendres, le chat du logis, JMinou, qui se mit à s'élancer dans les airs le dos arqué, la queue ramassée sous le ventre, à retomber sur ses quatre pattes, à rebondir comme un ballon, à grimper avix troncs des arbres voisins en les écorchant de ses griffes, puis à se laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps écartelé tout à coup et semblant fixé par quatre épingles comme une chauve -souris, puis, touchant le sol, pour se livrer, sur les débris calcinés de la demeure, à une danse sauvage et terrifiante, et qm n'avait d'égale en horreur que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes, étincelant dans la nuit qui tombe.
Tous s'enfuirent, assurés que si l'on avait délivré la Forêt d'un couple pernicieux, le Diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.
A l'aspect des couloirs qu'on lui fit parcourir, Gilles reconnut qu'on le dirigeait dans la partie du Châteletoù il avait été admis à visiter le Frère Ildebert;
et en eftet, c'était celle qui était aflfectée au Saint- Oftice, juridiction dont il relevait, lui ainsi que sa femme, du chei de l'accusation de sorcellerie.
On ne les sépara ni ne les fouilla, ni ne les mensura, bien entendu, car tous les progrès dont nous jouissons n'étaient pas alors accomplis, mais ils furent jetés dans un cachot obscur où il leur sembla dès l'abord que d'autres prisonniers comme eux se trouvaient.
Gilles alla aussitôt à la fenêtre qui était élevée et grillagée; il se hissa sur le ballot de hardes qu'il avait apporté avec lui et reconnut parfaitement la cour sordide d'où il avait tenu conversation, non pas si longtemps auparavant, avec l'ancien moine. Il en conclut qu'il ne devait pas être logé loin de celui-ci.
— - C'est bien ici l'endroit où séjourna Frère Ildebert, dit une femme qui gisait en un coin du réduit. Mais vous ne le verrez plus ici : il est retourné dans son couvent...
Gilles fut émerveillé que quelqu'un eût surpris ainsi sa pensée, car il n'avait point parlé de Frère Ildebert.
— Q,ui êtes-vous ? demanda-t-il.
Et il discerna une femme excessivement vieille qui lui dit qu'elle était comme lui prisonnière, sous prétexte qu'elle possédait le don de seconde vue, qu'elle voyait ce qui se passait au loin comme dans le voisinage, et était à même de prédire ce qui se passerait demain.
— En ce cas, dit Gilles, je ne suis pas fâché de vous rencontrer, car je voudrais bien savoir ce qu'il advient pour l'heure de mes deux filles bessonnes et si je serai demain brûlé vif avec ma bourgeoise, malgré le fils de M. le conseiller Périnelle que j'ai ,
l'honneur de connaître et qui doit avoir le bras long...
— Pour ce qui est du fils de M. le conseiller Périnelle, dit la vieille, il ne serait pas prudent de fonder sur lui grand espoir, car il a été incapable de faire élargir le Frère Ildebert, étant lui-même un peu suspect de s'adonner à la magie.
— Ah ! dit Gilles, et comment le Frère Ildebert est-il sorti de prison?
— Grâce à une idée qu'a eue soudain son supérieur, de venir le réclamer.
— M-ais comment son supérieur a-t-il pu concevoir une telle idée, le Frère ayant été chassé de son couvent pour s'être adonné à des commerces diaboliques?
— Oh ! c'est bien simple, dit la vieille; une maladie s'était déclarée sur les vignes du couvent, les celliers étaient vides. Le Supérieur s'est souvenu que Frère Ildebert connaissait des secrets...
— Et alors ?
— Frère Ildebert a remis les vignes en état de prospérité et il a remph les celliers. On lui a permis de réendosser sa robe, de dire la messe, comme il en avait le désir, et, depuis lors, on ferme les yeux sur ses petites pratiques.
— C'est un homme qui eût inventé la poudre ! dit Gilles.
— Il y a bien d'autres choses à inventer, dit la vieille.
A ce moment, Gilles, commençant de se faire à la pénombre, distingua les traits de la vieille. Ils ne lui étaient pas tout à fait inconnus.
— Où donc est-ce que je vous ai vue ? lui demanda-t-il.
— Le répondre.
— Et
monde est petit, se contenta-t-elle de
mes filles? reprit Gilles.
— Ah ! vos filles?. . . Eh bien !
tenez, je les vois.
— Vo us les voyez !
— Vous les voyez? dit la mère Gilles, incrédule, mais qui ne pouvait contenir son besoin de croire. Mais voilà qu'à présent elle avait peur de ce qu'elle pourrait entendre et elle fit signe à la vieille de se taire.
Gilles s'assit tristement dans une encoignure du cachot et pensa à ses filles voyageuses ;
puis il tira de son gousset le médaillon qu'il avait ramassé à l'endroit même où s'était élevé un des pavillons. Et, profitant d'un restant de lumière, il dit à sa femme :
— Ça ne te rappelle rien, toi ?
Elle haussa les épaules, semblant signifier que tout le monde perdait la tête.
Gilles regardait néanmoins le médaillon et ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était singulier que ce seul objet subsistant des pavillons lui fût tombé entre les mains.
Il le regarda si attentivement que, la nuit suivante, il le revit en songe, mais déformé par l'imagination capricieuse du sommeil, et agrandi, notamment, outre mesure.
La femme jeune et admirable qui y était représentée, non seulement avait atteint les proportions de l'objet que ce médaillon rappelait à Gilles — et qui n'était autre que le portrait aperçu un jour dans la grande pièce des Pavillons — mais adoptait, cette fois, toutes les apparences de la vie. C'était une femme chaude, animée et belle, telle que le bûcheron n'en avait jamais vue — sauf une fois, le matin du baptême de ses filles, et pendant un temps beaucoup trop court ; — elle était vêtue d'une tunique, non de drap d'or, mais de lin fort léger qui décelait les formes d'une déesse ; ses cheveux étaient trop beaux pour être décrits ; son visage eût été aimable s'il n'eût paru supérieur à celui de tous les mortels ; et lorsqu'elle parlait, son sourire découvrait des dents bien rangées et éclatantes de pureté.
Cette femme merveilleuse parla, et elle dit à Gilles
des choses qui lui parurent superbes mais auxquelles il ne comprit absolument rien :
« Invisibles, parmi la foule des humains, lui dit-elle, il est des êtres que traverse la divine lumière et qui voltigent mieux que l'oiseau, le papillon ou la luciole des soirs d'été, sans être incommodés de ces deux pesants fardeaux que vous nommez l'espace et le temps.
« Nous sommes les génies, ô bûcheron ! Nous buvons la rosée du matin; nous nous baignons dans les sources de la lorêt ; nous nous plaisons au cœur des arbres que tu soignes ou que tu abats, car rien n'égale en volupté la senteur des bois et des feuillages ; nous dansons la nuit sur les bruyères que la plante de nos pieds n'a même pas foulées le matin ; et nous adorons la lune, notre sœur pâle, qui aime à se mirer dans l'eau immobile des étangs.
« Les plus parfaites d'entre nous ignorent ce qui vous fait du bien à vous, et ce qui vous fait du mal, car cela — si vous saviez !... — a si peu d'importance ! C'est pourquoi certaines d'entre nous vous maltraitent comme vous faites vous-mêmes les insectes. Mais d'autres, qui ont gardé quelque attache à la terre, éprouvent le besoin de vous avertir que telle chose vous sera bonne et telle autre néfaste ; elles pleurent encore de vos maux et se réjouissent de vos plaisirs. Cela nous semble, à nous, un peu risible, et nous fait songer à des scènes de la comédie, au temps où les hommes avaient l'esprit fin.
« Il n'est qu'une seule chose dans le monde, ô bûcheron ! c'est l'âme, dont nous ne savons seulement pas si elle a été créée par un dieu ou si elle est Dieu lui-même. Mais le certain c'est qu'elle se meut comme une balle de sureau qu'un enfant lance avec sa
sarbacane et qui semble s'élever à tout jamais dans l'azur profond... Le curieux est qu'eUe revient!... Oui, ami, tu t'en moques, mais elle revient à son point de départ. Rien ne s'arrête.
Les plus naïfs d'entre vous prennent ce mouvement pour un progrès dont ils tirent vanité; et les pires maux sont engendrés par les ingénus qui croient que demain sera meilleur que n'est aujourd'hui et que ne fut hier. Si vous ne vous faisiez pas cette illusion, d'ailleurs, à quoi vous occuperiez-vous, pauvres ? Les hommes ont en eux une frénésie d'activité qu'ils ne savent comment employer, et, s'apercevant que tout se déplace, ils ont imaginé de s'enorgueillir de ce mouvement qu'ils rendent mortel en se bousculant pour y prendre mieux part. Pour leur bonheur, ils feraient mieux de rester tranquilles. Et encore une fois, je te le dis : cela nous est tellement égal ! Et tout, d'ailleurs, est indifférent, hormis l'existence du génie qui découvre et comprend...
« Ceux qui jugent que tout est bien ont encore raison sur ceux qui pèsent minutieusement le pour et le contre, puisqu'ils ne froncent jamais le sourcil, sourient sans cesse, et finalement atteignent le même but, que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain.
« Avec toi, mon bonhomme, je me suis divertie et j'ai joui de ton ambition saugrenue ; mais j'en aurai bientôt assez. Tiens, bûcheron, je retourne me dissoudre parmi les roses humidités de l'aurore. Si, par la chaleur de midi, tu me rencontres sous les ombrages de tes bois, j'en serai la fraîcheur au goût âpre, le bruit de perles des fontaines, ou le rayon qui caresse les pointes fleuries des bruyères. Alors, ne me sache point gré, ni ne m'aie
de rancune de quoi que ce soit, car ;e suis le Génie ou la Fée qui se moque de toi comme la Nature elle-même et contre qui tu ne peux rien. »
Ayant tenu ce discours, l'être radieux, qui ressemblait au médaillon et rappelait le portrait, disparut. Kt quoique cette figure de femme fût médiocrement bienveillante, le bûcheron en son rêve, tendit les mains vers elle avec regret, parce qu'elle était belle. Et il eût souffert mille maux pour la revoir et lui entendre encore dire des paroles, fût-ce les plus amères et les plus détestables.
Lorsqu'il s'éveilla, le matin, il vit près de lui sa femme et, non loin, la centenaire ainsi que plusieurs gens de mauvaise mine.
Alors il fut pris d'une grande tristesse car il pensait au songe de la nuit, et il se mit à contempler le médaillon qui était pareil, en petit, à ce qu'il avait eu le plaisir d'admirer. '
Il y a dans le beau, comme
dans le vrai et dans le bien, quelque principe subtil qui nous contraint à l'aimer alors même qu'il nous tue.
Gilles en oubliait tout : et de s'informer s'il y avait chance qu'il sortît de prison, et de demander à la vieille à double vue de lui parler des bessonnes.
Ce lut la mère qui, n'y tenant plus, interrogea la première.
— Votre blondine, dit la vieille, est dans une belle salle du palais — car elles habitent chez un prince — et un jeune homme est à ses pieds...
— Un jeune homme ! s'écria Gilles, mais je n'aime pas tant cela ! M.a fille n'est pas née pour épouser un freluquet. Kt que fait donc sa gouvernante ?
— Sa gouvernante a dit que c'était très bien, que le jeune homme était excessivement bien élevé, et elle a été prendre l'air sous prétexte que la température est exquise...
— Je lui tirerai les oreilles et je donnerai sa perruque jaune a manger aux lapins.
La vieille continuait :
— Les instruments de musique font entendre des mélodies troublantes ; des jeunes filles dansent harmonieusement ; on sert dans des plateaux d'or les fruits succulents du pays et des liqueurs vermeilles dans des aiguières... Je vois des colonnes de porphyre, des esclaves sans nombre, des brûle-parfums, des corps frottés d'huile, des vêtements splendides, des têtes couronnées et des scènes d'amour...
— Mes filles sont perdues... dirent le bûcheron et sa femme.
— On court toujours quelque risque, du moment que l'on sort de chez soi.
La mère Gilles lança un coup d'oeil du côté de son mari.
Cet entretien, fut interrompu par l'entrée de certains juges dans la prison. Ils venaient procéder à l'interrogatoire des époux.
Nous n'insisterons pas sur cette triste affaire. KUe était en fort mauvaise voie.
Les accusés écoutèrent bouche bée, comprirent peu de chose et tinrent leur supplice pour assuré avant même que ne pussent revenir les bessonnes dont le sort les tenait haletants.
Depuis qu'elle considérait son sort comme désespéré, la mère Gilles qui avait quasi renoncé à ses filles, ne pensait plus qu'à sa maison ; et, bien qu'elle eût grand mépris pour la centenaire à double vue ou soi-disant telle, elle lui demanda si iVlinou, au moins, se nourrissait convenablement et rentrait de nuit par la chattière.
La vieille ricana :
— Votre maison, ma pauvre femme, elle est dispersée au vent comme la graine de pissenlit sur laquelle s'amuse à souffler une petite fille !...
Alors la mère Gilles, qui pourtant ne voulait point croire cette bohémienne, ne s'intéressa plus à rien.
Lorsque le fils du conseiller Périnelle vint la voir dans sa prison et lui dit, ainsi qu'à son conjoint, qu Q
ne pouvait point détacher sa pensée de ses gracieuses filles, qu'il les suivait en leur voyage extraordinaire, et qu'il était résolu à ne prendre aucune femme sinon l'une d'elles, elle fut à cela aussi insensible que si on lui eût dit qu'il tomberait, sur les quatre heures, une petite pluie.
Gilles, lui, à cette proposition plus extraordinaire
que tout ce qui lui était arrivé, se montrait très embarrassé et il disait seulement.
— Pourvu qu'elles reviennent !
— Elles reviendront, dit la vieille.
— Mais quand cela? demandait Gilles.
— Quand la plante des pieds nous cuira...
— Q,ue signifient ces paroles, Seigneur Dieu ?
(à suivre)
l\ftUt I i'
(A>Ji
PHILI
OU PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL
Le 1 rionipne de la V ertu
MONSEIGNEUR... dit le Grand-Maréchal.
Il s'arrêta pour tirer un papier de sa poche et assujettir ses lunettes d'or sur son nez.
— Monseigneur, reprit-il, ce jour qui commence promet d'être le plus beau jour de ma vie ! Le plus cher de mes vœux s'accomplit enfin ! Je vais assister au retour de mes augustes maîtres! J'ai vécu assez long-
temps. Je pourrais entonner le cantique du vieillard Siméon...
— Ne faites pas ça, interrompit à demi -voix Otto Millier, qui n'était jamais sérieux.
Philippe-Egon daigna sourire. Sophie-Charlotte se mordit la lèvre.
— Nunc ?imùti<^, poursuivit le Grand- Maréchal ; mais, je l'avoue, je souhaite que le vieux bon Dieu allemand m'accorde quelques années de répit : je tiens à contempler le midi de ce beau jour, et il me semblerait trop dur de n'avoir goûté que le charme de son aurore. Je ne suis pas capable du renoncement dont Moïse a donné le sublime exemple : quand j'arrive en vue de la terre promise, je ne veux pas mourir au seuil même de Chanaan. Non, Monseigneur, je ne veux pas mourir encore !
— Il n'est pas question de cela, dit Philippe-Egon avec impatience, et toutefois avec solennité ; car les premiers mots du Grand-Maréchal lui faisaient pressentir un événement considérable. Il reprit même incontinent le Nou,^, après avoir assuré sa robe qxii menaçait de le quitter. — Y^'ites-iiou^ un peu vite, fit-il, ce qui vous amène si matin, ce que vous avez à nous faire connaître et de la part de qui.
— Je demande humblement pardon à Votre Altesse Sérénissime, répondit le Grand-Maréchal ; mais les termes de mon discours ont été arrêtés en conseil des ministres, et je me mettrais dans un mauvais cas si j en retranchais ou si j'y ajoutais une syllabe.
Otto MûUer interrompit de nouveau l'orateur.
— En deux mots, dit-il, voici la chose. La constitution ne i>arietur de Silberberg a été votée avant-hier à
la suite de longs débats, et entrera en vigueur au début de la semaine qui vient. C'est, naturellement, une constitution républicaine, mais qui ne t'exile ni ne t exclut. On t'offre la présidence à vie avec le titre de grand-duc dont tu as l'habitude, et il va de soi que tes héritiers te succéderont. Tu n'as qu'à fonder une dynastie. Bref", sauf le droit divin, c'est ton statut d'avant la guerre et d'avant la révolution. Acceptes-tu?
— Nous acceptons, dit le grand-duc sans hésiter, mais sans témoigner non plus une hâte indécente.
Il se tourna vers Otto Millier et lui dit :
— Monsieur, il va falloir renoncer au tutoiement.
— Ah ! bien vrai ! s'écria le pauvre Otto, à qui les larmes vinrent aux yeux.
Pour le consoler, Philippe-Egon lui tendit sa main, qu'il eut la licence de baiser avant tous les autres. Chacun eut cependant son tour, et cette faveur inouïe fut la seule dérogation à l'ordre des préséances. Quand la cérémonie du baisemain fut achevée, Phili, d'un geste
plein de majesté et à la fois de grâce, montra Sophie- Charlotte à l'assistance et dit :
— Messieurs, voici la grande-duchesse.
Comme on la connaissait bien, il voulait dire
apparemment qu'elle était grande-duchesse tout de bon depuis une heure ou deux. C'est dans ce sens-là qu'on le prit, et tous s'inclinèrent devant Son Altesse Sérénissime avec le plus profond respect, mais en faisant des figures de circonstance, comme, à la cour, au premier lever qui suit les noces. Sophie-Charlotte, ainsi que Philippe-Egon, dut ensuite donner sa main à baiser à toutes les personnes présentes, et cela n'alla point tout seul : elle avait glissé par une fente de la pelisse sa main droite et ne disposait plus que de la gauche pour retenir contre elle ce lourd manteau, qui était le seul rempart de sa pudeur alarmée. Elle se tira de l'épreuve à son honneur, et Philippe-Egon dit alors à M. le grandmaréchal :
— Nous vous écoutons.
Ce parfait courtisan ne pouvait croire à un tel bonheur. Il reprit le fil du discours dont Mûller avait donné par avance le résumé, mais qui était d'une forme plus officielle et se terminait par de pieuses effusions. Phihppe-Egon eut l'occasion de montrer que ce n'est pas rien d'être né sur les marches d'un trône. Bien qu'il n eût pas de papier dans sa poche, ni même de poche, il prononça une harangue aussi belle que celle de Ni. le grand-maréchal et qui ne paraissait pas moins préparée. Il protesta d'abord que jamais il n'avait douté de ses droits, de la Providence, ni de l'amour de ses sujets. Il témoigna une joie un peu compassée de revoir prochainement sa patrie, ses peuples, son château et son beau
mobilier de Munich. Pour commencer par la clémence, il laissa vaguement espérer une amnistie universelle, et assura que le président de la République oublierait les injures faites au grand-duc. Puis il esquissa un programme de gouvernement, dont le point essentiel fut que,
S i 1 berberg soin pour d'une ridiscipline, sait d y fai- Vertu. Il toutes ces idées en mule consissante :
blique (dittueuse ou pas. » Et aisance qui turelle, il ton de la pour dire :
quelle heutrain ? premier est dans une heure, dit Otto d'une voix boudeuse.
— Nous le prendrons, dit vivement le grand-duc. Que l'on se dépêche !
Il ajouta, tout bas :
— Tu parles que je vais couper aux adieux !
— Je croyais, répondit Millier en sourdine, que Votre Altesse Sérénissime ne me tutoyait plus ?
l'état de ayant be se refaire goureu s e il se propo re régner la résuma grande s une for cise et sai « La Repu il) sera ver elle ne sera avec cette lui était na reprit le familiarité
— A re est le
- Le
— Idiot ! murmura le grand -duc avec bonté. Devant le monde...
Il poursuivit, à voix haute :
— Monsieur, vu la grande amitié que nous vous portons, nous ne saurions souffrir que vous demeuriez éloigné de nous et dans un poste diplomatique. Nous créons à votre intention un nouveau portefeuille : vous serez notre ministre des mœurs.
Chacun se récria sur l'opportunité de cette création et le choix du titulaire.
— Monseigneur, dit Otto en s'inclinant jusqu'à terre, ;e ne trouve pas de mots pour remercier Votre Altesse Sérénissime.
— - Ne nous attendrissons pas, dit Phihppe-Egon. J'ai à peine le temps de m'habiller, et je sens que je suis en train de pincer un rhume.
Otto ne pensait pas non plus qu'il fût séant à un ministre des mœurs de se laisser plus longtemps voir déguisé en Arlequin. Tous ceux qui partaient regagnèrent leurs chambres. M"'*' la marquise de Portogruaro prêta une paire de pantoufles à M"'^ la grande-duchesse qui était pieds nus, et M™' la comtesse de Preganzlol, à qui appartenait la fourrure, supplia Son Altesse Sérénissime de la garder, en souvenir de ces événements historiques et inoubliables. Mais ces deux dames étaient furieuses, et si le snobisme ne les avait retenues, elles eussent vertement témoigné à Philippe -Egon combien elles se repentaient d'avoir jeté leur dévolu sur lui et fait tant de frais inutiles. Du moins la Portogruaro et la Preganziol savaient vivre; mais les Mauser, qui ne le savaient point, ne dissimulaient pas leur désappointement et faisaient
retentir les airs de leurs lamentations. Ils étaient mortifiés que le grand-duc ne les priât point à sa cour, et sentaient que, s'il les eût priés, ils n'auraient pu répondre à son invitation : ils étaient naturalisés Suisses et craignaient de hasarder leur fortune s'ils la rapportaient en Allemagne ; mais une séparation si cruelle, bien que nécessaire, ne se pouvait opérer sans déchirement. Mauser regrettait Mignon. M'"" Mauser n'aurait su dire si elle regrettait davantage le grand-duc ou Frédéric Mosenthal, son substitut. Elle se trouvait mal, puis revenait à elle pour soigner la touchante Fricka, qui tombait en syncope. Siegmund, qui n'avait pas encore digéré ses deux gifles, proférait des menaces du plus mauvais goût et semblait partout traîner un sabre, quoiqu'il fût en civil. Philippe-Egon, excédé de leurs criailleries, y mit fin en ordonnant que personne ne l'accompagnerait à la gare; mais, pour marquer sa bienveillance à M""' la comtesse de Preganziol et à M""' la marquise de Portogruaro, il daigna leur faire connaître, en les remerciant, qu'il profiterait de leur gondole une dernière fois.
Il y eut un suprême baisemain (entrecoupé de soupirs) sur la plus haute marche de l'escalier d'eau ; après quoi la Portogruaro, la Preganziol et tous les Mauser ne purent suivre que de leurs vœux les princes qui s'envolaient.
— Ouf! dit le grand-duc. Mais arriverons-nous à temps?
Le gouvernement italien, toujours prévenant, avait mis un wagon-salon à la disposition de Leurs Altesses Sérénissimes ; mais on l'attachait au train ordinaire et l'horaire n'était pas modifié. Un embarras de gondoles faillit les mettre en retard, et les employés avaient déjà crié : Parteiixa ! lorsque les voyageurs escaladèrent le marchepied. Ils étaient par bonheur lestes et jeunes, sauf le grand-maréchal de la cour et Son Excellence M"'" la baronne de Krakus, que l'on eut grand'peine à hisser dans la voiture cependant que le convoi s'ébranlait.
— Madame la baronne, lui dit Phihppe-Egon avec un mélange indéfinissable de bienveillance et d'ironie, nous aurions regretté tout particulièrement de vous devoir laisser en souffrance sur le quai de la gare, attendu que nous avons des vues sur vous.
— Sur moi. Monseigneur? dit avec effroi la baronne, qui ne pouvait concevoir qu'un prince eût des desseins sur l'une de ses sujettes, et que ces desseins n'eussent pas pour objet de la déshonorer.
— Ne craignez rien, dit Philippe-Egon. Il ne s'agit que de vous marier.
— Légitimement ?
— Sans doute. A Silberberg, nous ne tolérerons désormais que deS unions régulières, et nous avons l'intention de faire une guerre à mort au célibat.
— Je ne puis qu'applaudir. Monseigneur, à une si généreuse politique, mais...
— Point de raisons, Madame la baronne, et répondez-nous. N'êtes-vous pas ^'irgo intacta ?
Elle oublia qu'elle n'entendait pas le latin, rougit, etlevasamain droite autant que le lui pouvait permettre
son bras court, comme pour jurer qu'elle était bien ce que le prince venait de dire.
— Cette virginité, reprit Philippe-Egon, outre qu'elle doit vous peser à la longue, a je ne sais quoi de comique et de scandaleux. Nous avons donc résolu de vous faire rentrer dans la norme et de vous donner pour épouse à notre estimé maître et fidèle ami, M. Frédéric Mosenthal ici présent.
Mosenthal, effaré, osa rappeler à son auguste ami qu'il y avait entre eux fort peu de différence d'âge, et que Son Excellence M.""" la baronne de Krakus était dans ce moment de la vie que Platon, au premier livre de la Répubiiijiie, appelle « le seuil de la vieillesse ».
— Les princes ont une jeunesse, repartit Philippe- Egon, les philosophes n'ont point d'âge. Nous vous trouvons parfaitement assorti à M""' la baronne et, dès notre retour à Silberberg, nous vous marierons.
La baronne, qui ne tremblait plus de crainte, mais d'aise, à l'idée qu'elle allait contre tout espoir épouser un homme si frais et d'une vigueur éprouvée, regrettait seulement ce beau nom de Krakus qui remonte jusqu'à la fable.
— Qu'à cela ne tienne, dit le
grand-duc. Nous vous autoriserons
le porter et à le transmettre.
Mosenthal von Krakus ne fait
point mal.
Il se tourna ensuite vers Otto Miiller et lui dit :
— - Mon cher Ministre des
mœurs, ce serait un défi au bon sens si vous, qui devez donner l'exemple, vous ne donniez à nos peuples que celui du concubinage. Vous épouserez donc M"" Mignon le même jour que Mosenthal épousera la baronne. Otto crut devoir se récrier, par bienséance.
— Mais, fit-il, Monseigneur, il n'y a rien jusqu'ici entre Mademoiselle et moi !
— Nous l'espérons, dit le grand-duc. Eh bien, ne vous gênez plus !
A mesure que l'on approchait de Silberberg, les pensées de Philippe-Egon devenaient plus graves et ses propos plus austères. Les autres « sur les yeux de César composaient leur visage ». Dès qu'ils franchirent la frontière, ils eurent plaisir à voir qu'une vague de moralité, si l'on peut hasarder cette métaphore, semblait s'être heureusement développée sur tout le territoire de la République. La cause du phénomène était fort simple : les hommes étaient revenus de la guerre, avaient repris leur place et renvoyé les enfants à l'école où on leur donnait le fouet. Dans les champs que traversait le convoi présidentiel, les souverains ne virent partout que des paysans à l'ouvrage, et point ce qu'on y voyait pendant les hostilités derrière toutes les haies. A chaque station, de petites filles proprement et modestement vêtues, qui tenaient les yeux baissés, présentaient des fleurs à Leurs Altesses Sérénissimes et récitaient des compliments inintelligibles. Philippe- Egon les baisait sur les deux joues comme l'étiquette l'exige, et prenait soin de ne pas mêler au protocole trop de sensualité. Il fit aussi plusieurs discours admirables, ou plutôt il répéta celui qu'il avait improvisé l'autre matin, à Venise.
— Le souverain rélormateur n'eut pas de
moindres sujets de satisfaction quand il rentra dans sa capitale, où l'ordre lui parut assuré. Dès qu'il eut repris possession de son château, son premier souci fut de régler la vie simple, honnête et bourgeoise qu'il entendait que l'on y menât dorénavant. Chaque jour, à cinq heures, il réunissait pour le thé, plus souvent dans les appartements privés de la grande-duchesse, quelques intimes. L'assemblée se réduisait d'ordinaire au ménage Millier et au ménage Mosenthal von Krakus. L'inv^ariable sujet des entretiens était cette restauration des mœurs que le grand-duc se félicitait d'avoir accomplie. Il ne se lassait point de vanter l'agrément qu'il goûtait lui-même à observer la loi commune, et raillait Mosenthal qui soutient qu'il y a deux morales, l'une pour les fils de rois, l'autre pour les esclaves.
— Je le soutiendrai jusqu'à mon dernier souffle, répondit une fois Mosenthal ; mais, pratiquement, ;e suis le conseil de Nietzsche, qui veut que les surhommes se soumettent de leur plein gré à des épreuves pénibles et inutiles, pour l'amour de l'art, pour tâter de quoi ils sont capables. Ainsi ai-je décidé qu'à l'avenir je garderais une chasteté absolue, justement parce que cette vertu me semble de toutes la plus vaine.
— Voilà bien ma chance ! s'écria M.™^ la baronne Mosenthal von Krakus, en répandant quelques pleurs.
A ce moment l'on entendit dehors des rires et des cris joyeux.
— Qu'est-ce ? dit Philippe-Egon, allant à la fenêtre . 11 n'en put croire ses yeux : dans la rivière, à
l'endroit même où naguère il avait coutume de se baigner, une quinzaine de jeunes garçons tout nus prenaient leurs ébats. Phili suffoquait d'indignation et ne parlait de rien de moins que de les faire passer devant une haute-cour pour crime de lèse-majesté.
— Vous voir ! dit-il à duchesse.
— Ah !
phie- Char riant avec fi regarde plus
auriez pu les la grande-
répondit Solotte en sounesse, je ne parla fenêtre.