‹ La gymnastique raisonnéeChapitre 2 sur 59 · A. M. GRÉARD · texte numérisé non relu

A. M. GRÉARD

Directeur de V Enseignement primaire, à Paris.

A qni pourrais-je m’adresser qui connût mieux que vous, monsieur, les besoins de l’enfance ? Quel confident plus intelligent et plus amoureux du bien pourrais-je choisir, quand il s’agit d’un progrès à introduire dans l’éducation ?

La mission que vous avez bien voulu me confier, d’initier une partie des institeurs primaires de Paris sms. faciles difficultés de la gymnastique élémentaire, l’appui que vous m’avez prêté pour la mise en pratique de cette innovation, et les résultats si rapidement obtenus, m’encouragent à vous demander avec instance de compléter cette œuvre de régénération, en faisant pour les jeunes filles des écoles primaires ce qui vient d’être fait pour les jeunes garçons.

Peut-être, au milieu de vos occupations, avez-vous trouvé le loisir de lire l’article que j’ai publié à cet égard dans un des derniers numéros du Petit Journal. S’il en est ainsi, j’ai, à la vérité, peu de chose à ajouter pour démontrer la débilité en quelque

sorte fatale, qu’impose notre organisation scolaire au sexe le plus faible, et la nécessité impérieuse qui incombe aux réformateurs du temps présent, de mettre un terme à un état de choses aussi funeste.

Je ne puis néanmoins me dispenser de revenir sur un argument que j’ai, après bien d’autres, fait valoir un si grand nombre de fois, qu’il semblerait qu’il dût à l’heure actuelle être incrusté daus la pensée de tous ceux qu’occupe le grand problème de la conservation et du progrès de notre espèce.

J’entends parler de la parité d’intérêt qu’offrent les deux sexes. Les esprits prévenus ou irréfléchis sont, au premier abord, amenés à croire que l’homme seul a un rôle militant à remplir dans la socié té, qu’à lui seul par conséquent est nécessaire le développement des forces physiques comme celui des facultés intellectuelles !

Quelle erreur !

L’Ecriture, dans un élan poétique, a bien pu créer la fable ingénieuse autant que charmante de la femme issue de la chair de l’homme. Cela n’empêche pas que dans la réalité, ce soit tout le contraire qui ait lieu. Mais ce préjugé qui veut que la femme soit une créature d’un ordre inférieur par rapport à l’homme, ne disparaît que lentement, même dans les paj's civilisés. Aussi dans quel abandon est laissée cette créature si merveilleusement combinée où éclot et se développe l’homme lui-même ?

Que fait-on pour la disposer à ce dur labeur ?

Que fait-on pour donner à son organisme si délicat et appelé à une mission ei grande, la vigueur, l’énergie et les proportions nécessaires ?.... Rien, absolument rien. Il faut que l’épouse accomplisse fatalement son œuvre sans qu’aucune préparation de son corps soit venue en aide aux cruelles exigences de la nature, alors que tout dans notre vie moderne tend à renverser les lois impérieuses que cette même nature impose à tout être vivant.

Le devoir suprême de la femme, c’est la maternité. .. de tous les sacerdoces, le plus pénible et le plus dangereux. Il n’est dans l’œuvre de Dieu rien de plus sublime ; mais par les tourments et les responsabilités encourues, il n’est rien non plus, sur la terre, qui soit plus digne de la sollicitude universelle.

Or, parmi les femmes des grandes villes, combien en comptet-on dont la santé et les organes résistent à deux ou trois accouchements ? Combien en trouve-t-on qui soient capables de nourrir elles-mêmes leurs enfants ? A peine deux sur dix.

C’est ce qui me fait dire sans cesse, et c’est ce qui me fait ré-

péter, sous risque de passer en fin de compte pour un maniaque aux yeux de mes contemporains, qu’on ne formera que des générations laides, mièvres, exténuées, tant qu’on ne consacrera pas au corps de la jeune fille les mêmes soins qu’on a enfin consenti à reconnaître utiles, indispensables aux jeunes garçons.

Veut-on des soldats robustes et énergiques ? Qu’on façonne avant tout dos femmes capables de concevoir, d’enfanter, de nourrir. C’est la pierre angulaire du problème. Tout ce qui veut passer à côté, n’est qu’erreur et illusions.

Mais est-il donc si difficile de donner satisfaction à cette exigence, la plus impérieuse qui se soit jamais imposée à une époque et à l’intelligence de ses législateurs.

Non, assurément non. Bien n’est plus simple, et vous venez, monsieur le Directeur, d’en faire l’expérience.

J’ai lutté pendant des années, d’autres avant moi déjà avaient commencé le combat, pour que nos instituteurs de l’enseignement primaire fussent initiés aux principales notions de la gymnastique. Il semblait, pour me servir d’un terme vulgaire, que ce fût la mer à boire. Un certain nombre d’hommes éclairés et énergiques, et à leur tête M. le ministre de l’instruction publique, ont résolu un jour de secouer une fois pour toutes le joug de la vieille routine, de la torpeur traditionnelle. Vous-même, monsieur le Directeur, avez été jugé digne d’ouvrir l’ère nouvelle de notre éducation, et en moins de quelques mois, tous les instituteurs primaires de Paris ont reçu en dépôt le soin précieux de retremper leurs jeunes élèves et d’arrêter la dégénérescence de notre peuple à sa source même.

Or, cette source, je le dis encore une fois, c’est la femme et rien que la femme, ou plutôt la toute petite fille.

Eh bien ! monsieur le Directeur, que ne feriez-vous pour le sexe féminin ce qui nous donne de si bons résultats pour le sexe masculin ? Quelles difficultés y aurait-il à enseigner aux institutrices, comme on l’a fait avec les instituteurs, les mouvements sans appareils combinés spécialement en vue de la conformation de la femme et de sa maternité future.

Je me mentirais à moi-même si j’essayais de vous persuader qu’on aura donné alors la note suprême qui me semble indispensable pour atteindre au but proposé. La Franco ne sera point guérie de la consomption qui la mine, elle aura seulement acquis quelques chances do guérison qu’on lui avait, jusqu’à ce jour, obstinément refusées.

La reconstitution physique de notre belle race gauloise ne

sera possible et faite que le jour où Paris sera doté d’une école Normale Centrale de gymnastique, où seront formés tous les ans des professeurs des deux sexes pour toutes nos écoles..

J’en ai maintes fois parlé à monsieur le Ministre de l’instruction publique. Il a reconnu avec moi l’urgente nécessité do cette institution. Laissez-moi espérer, monsieur le Directeur, que vous voudrez bien joindre votre voix à la mienne pour obtenir du Ministre qu’il ajoute l’action à la parole et qu’il se décide enfin à réaliser sans retard une création qui est devenue indispensable.

Je suis, monsieur le Directeur, avec un profond respect, votre tout dévoué.

Eugène PAZ.

Contrairement à la tradition, hostile à toute aspiration nouvelle, nous avons eu cette joie rare de voir adopter, au moins enprincipe, la plus grande partie de nos idées.

La gymnastique et renseignement préparatoire militaire, sont aujourd’hui à peu près universellement appliqués dans notre éducation. Le temps consacré à cet enseignement est, il est vrai, encore bien insuffisant; cet enseignement lui-même, est parfois compris d’une façon bien singulière, mais l’expérience et les résultats aidant, on ne tardera pas à reconnaître cette insuffisance et à compléter ce que peut-être, jusqu’à ce jour, on a eu le tort de seulement ébaucher.

Dès le commencement de l’année 1872, nous inaugurions les premiers cours préparatoires au volontariat, et en 1874, les cours spéciaux pour les candidats officiers dans l’armée territoriale et dans la réserve.

Nous sommes heureux de voir aujourd’hui que l’administration a reconnu l’utilité de ces cours, puisqu’elle-même en a, en ces derniers temps, fondé de sem-

blables. 11 est vrai que plus d’un millier de jeunes gens ont été reçus officiers après avoir suivi les manœuvres et les conférences organisées dans notre établissement.

Le 8 décembre dernier, riionorabie M. ïalandier présentait au conseil municipal un rapport concluant à l’adoption des projets de vœux tendant à obtenir que la gymnastique, dans les écoles primaires de Paris, fût rendue obligatoire pour les filles comme pour les garçons. Les conclusions de ce rapport ont été adoptées.

Enfin grâce aux louables efforts d’hommes convaincus, les sociétés de gymnastique se sont multipliées en France dans une proportion considérable. Leur lien s’est établi. La fédération existe et a été récemment consacrée à Paris par une fête qui a eu quelque retentissement et qui sera suivie d’une fête semblable, cette année à Pieims, et ainsi tous les ans dans l’une des grandes villes de France.

Nous avons donc lieu de nous réjouir des résultats importants obtenus jusqu’à ce jour. Il reste encore

deux points à résoudre :

L’école normale de gymnastique civile ; renseignement oUigatoire de la gymnastique pour les jeunes filles.

Nous faisons pour ces deux points appel au Pouvoir, aux Chambres, à nos Édiles, persuadé que leur réalisation intéresse chaque famille en même temps que le pays tout entier.

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