INTRODUCTION
Combien de fois et sous combien de formes variées faut-il que certaines vérités soient exprimées, répétées et ressassées pour être comprises, acceptées et mises en pratique ? Demandez-le à tous les hommes de bonne volonté qui ont sacrifié leur temps et leur fortune au triomphe d’une idée utile ou d’une invention féconde.
Alors même qu’il s’agit pour l’humanité d’un principe éminemment conservateur, et en quelque sorte d’une question de vie ou de mort, l’apôtrc bénévole se heurte sans cesse à l’insouciance générale qui paralyse les efforts les plus énergiques et entrave les progrès les plus importants.
Mais, loin de se décourager et de laisser aller les
choses au gré de la routine et des préjugés, celui qu’une forte conviction anime et pousse à la manifestation des préceptes qu’il sait profitables à tous, ne se lasse pas de crier gare aux sourds qui ne veulent pas entendre, et aux indolents qui, ayant acquis la foi, n’ont pas encore le courage de l’action. C’est ce que nous allons, une fois de plus, nous efforcer de faire avec toute la clarté dont nous sommes capable, trop heureux si nous parvenons à convaincre quelques incrédules^
Si tous les gens qui se préoccupent du cours de la Bourse consentaient à s’inquiéter avec une égale sollicitude du cours de la vie, ils seraient assurés d’accroître considérablement leur capital, c’est-à-dire le nombre des jours auquel ils ont le droit de prétendre, et en outre ils obtiendraient, de ce placement viager, un intérêt bien plus élevé en augmentant dans une large proportion la somme de leurs jouissances quotidiennes. Et quelle plus admirable spéculation pourrait-on imaginer que celle où chaque intéressé, en développant son avoir personnel, concourrait à grossir le fonds social?
Proposez à un père de famille électeur, éligible, voire même élu, de restreindre le régime hygiénique de son cheval ou de son âne à la somme d’exercices
physiques et de soins matériels qu’il trouve suffisante pour la santé et le développement de son fils, pensionnaire dans une institution quelconque ; il se révoltera, déclarant qu’il faut, aussi bien que l’avoine et le foin, mesurer à l’animal domestique le grand air et le mouvement, faute de quoi la bête la mieux douée et la mieux nourrie ne tardera pas à devenir une rosse vicieuse et maladive.
Voilà donc un homme de bien qui fait pour le quadrupède qu’il a acheté ce qu’il ne croit pas devoir faire pour le fils qu’il a procréé. Or, ce qu’il ne fait pas pour son fils, il ne songera pas davantage à le faire pour lui-même.
Comment s’étonner ensuite de voir les habitants des villes en proie à tant de malaises et de précoces infirmités !
Nous exigeons que nos appartements soient balayés, époussetés, nettoyés chaque jour et frottés au moins une fois par semaine. Nous faisons battre meubles et tapis, laver glaces et panneaux. Combien d’entre nous songent à en faire autant pour leur propre corps, à le tenir net et brillant dans tous ses coins et recoins, à le débarrasser sans relâche de toute souillure et à provoquer régulièrement, par des manœuvres efficaces, l’expulsion des miasmes délétères et des superfluités qui s’y introduisent sans cesse par la respiration et la nutrition ?
Bien avisé pourtant serait celui qui concilierait ces soins parallèles, et faute d'une installation plus précise
d’appareils gymnastiques, s’imposerait à lui-même la tâche d’entretenir de ses mains et de ses pieds le lustre de ses parquets et de son mobilier. Celui-là pourrait se promettre de faire durer longtemps sa personne et ses meubles.
Bien des gens se croient en parfaite santé parce qu’ils ne sont pas malades.
C’est là une douce mais, souvent aussi, une bien trompeuse illusion. Le corps est un esclave soumis qui s’accommode quelquefois d’un régime malsain et ne se révolte que sous le coup de mauvais traitements prolongés, de même qu’un cheval peut être longtemps malmené avant de s’abattre ou de se cabrer. Mais un jour vient où esclave et cheval, complètement épuisés, se refusent à l’ouvrage, et on fait alors, pour leur rendre leur vigueur perdue, des efforts qui demeurent impuissants.
Il en est ainsi de nos organes.
Leur inertie ou leur fatigue ne se manifeste pas toujours par de brusques défaillances, et nous les laissons perdre peu à peu leur énergie et leur ressort sous f influence latente d’un régime débilitant, jusqu’au jour où un avertissement brutal nous signifie, sans sommation préalable, de ne plus avoir à compter sur leur service régulier.
Et d’abord il est très rare que nous naissions avec tous nos organes également bien constitués, et qu’en
raison de cette disposition nous n’ayons tous une partie relativement plus faible, plus irritable ou plus sensible.
11 n’existe pas de santé absolue. Les désirs immodérés, l’intempérance, les soucis de la fortune, l’application profonde aux aftaires ou à l’étude, les déceptions, les chagrins, les passions enfin, tout concourt à la détruire. D’un autre côté, la vie se compose d’une série d’actions et de combinaisons d’où résultent des prédominances continuelles, soit dans les fonctions de certains organes, soit dans la proportion et dans la nature de certaines humeurs ; c’est ce défaut d’équilibre, de réciprocité de l’action des fluides sur les solides, et de la réaction des solides sur les fluides, qui constitue les divers états maladifs.
Se comaître soi-même, selon le précepte de la sagesse antique, est donc de la première nécessité pour l’homme qui veut se bien porter.
Sans être médecin on peut se demander :
Qu’est-ce que l’homme ?
Quelle est sa nature? sa constitution? comment s’opère sa croissance? comment son corps se conservet-il? comment perd-il ses forces? comment arrive-t-il souvent qu’il succombe bien avant l’heure qui semblait lui être assignée?
Sans être médecin, on a le droit de chercher à se rendre compte et des pertes que le corps subit à chaque minute, et des moyens que la nature emploie pour
réparer ces pertes et pour nous refaire constamment un sang et des organes nouveaux.
Sans avoir l’intention de pousser jusqu’à ses extrêmes limites l’étude de la physiologie, on peut et on doit enfin chercher à connaître les principes élémentaires de l’économie animale, de la structure et des fonctions des organes, c’est-à-dire de la nature de l’homme et des conditions normales selon lesquelles la vie se manifeste en lui, se développe, s’entretient et s’altère, de la naissance à la mort.
Tâchons donc de savoir comment nous vivons et de quoi nous vivons, afin de régler le service de notre machine de façon à la faire durer dans le meilleur état et le plus longtemps possible.
L’homme n’est pas fondu en bloc comme une statue de bronze, et dressé tout d’une pièce sur sa base. Successivement germe presque invisible, embryon, enfant, adulte, il se forme et se complète petit à petit par une élaboration lente et continue, puisant et rejetant sans cesse, dans le milieu qui l’entoure, les éléments de ses organes. Ce travail mystérieux, dont la respiration et l’alimentation sont les agents les plus directs, s’accomplit avec une activité croissante jusqu’à la virilité, et décroissante de ce point à la fin de la vie.
Entre ces deux périodes s’ offre, comme une plaine sntre deux versants, un temps de repos, sinon d’arrêt, pendant lequel la transformation est plus lente, et qui constitue l’homme fait. Or, en ménageant sagement l’ascension de manière à développer la plus grande
somme de forces possible, il dépend de nous d’augmenter l’étendue de cette surface plane et d’en rendre la descente moins rapide.
Les hommes, sur cette terre, sont de simples voyageurs qui arrivent, passent la journée et repartent le lendemain. Gomme les populations de la terre, notre corps est composé d’éléments transitoires qui ne doivent y passer qu’un seul jour.
La jeunesse absorbe plus de sucs nutritifs qu’elle n’en dépense. Elle prend des forces et développe ses membres : c’est le temps de la croissance.
L’adulte à l’état normal, dépense environ ce qu’il consomme et doit par conséquent se maintenir dans un état d’équilibre à peu près parfait.
Le vieillard, au contraire, perd chaque jour plus qu’il ne reçoit. Son énergie diminue, ses articulations se rouillent, ses muscles perdent leur élasticité et leur vigueur. C’est que les organes, devenus paresseux, se prêtent moins activement à l’élimination des éléments hors de service et à l’assimilation du contingent réparateur. On s’est formé peu à peu, et on s’en va en détail.
Telle est l’inexorable loi de la nature, contre laquelle il serait insensé de protester ou de s’insurger. Mais il nous est permis et il devrait nous être prescrit de retarder le plus possible cet état de décrépitude sénile qui attriste et rend plus lourdes les dernières années d’une longue existence ou d’une vieillesse prématurée.
Le moveii? nous deinandera-t-on.
[.e moyen, c’est l’exercice, un exercice sage, modéré, approprié à l’âge et à la constitution de chaque individu. Sans une gymnastique soutenue, la circulation des fluides se ralentit, le cerveau se congestionne, les membres perdent leur ressort et deviennent bientôt impuissants à nous soutenir.
Alfred de Musset met sur les lèvres d’un vieillard très vert que ses charmantes filles entourent de leur bras :
Ces deux fardeaux si doux suspendus à ma vie,
Me font vers le tombeau marcher à pas plus lents.
Il en est de même des fardeaux matériels. Vhomme le plus chargé est souvent celui qui se courbe le moins.
Tous les savants nous déclarent que, vu la nature de l’homme, le temps de sa croissance et de sa constitution, cette créature devrait vivre jusqu’à 100 ans, et nous, nous ajoutons :
Si nous vivons moins, c^est notre faute.
On sait par de nombreuses expériences qu’un homme de taille moyenne, de santé régulière, perd en 24 heures environ 3 livres de sa substance ; 900 grammes s’échappent par les pores, c’est-à-dire sous forme de chaleur humide par les innombrables petits trous dont la surface du corps est criblée comme un tamis, et 500 grammes sont chassés par la respiration.
L’homme se porte bien tant que cette déperdition se produit exactement; mais si elle est, par une cause
quelconque, interrompue ou modifiée, la santé est en péril.
C’est dans l’action physique, c’est dans les contractions musculaires que réside la cause efficiente de l’élimination des molécules désassimilées et de la juste répartition des molécules nouvelles.
A chaque organe selon ses besoins, et en proportion de sa sphère d^activité; telle est la loi générale de l’économie vivante.
Nous venons de dire que le corps humain trouve dans l’atmosphère et dans les substances qu’il absorbe la compensation nécessaire d’une déperdition constante. Il est donc essentiel que la comptabilité hygiénique soit sévèrement tenue en partie double, que les rentrées suivent de près les sorties, et que l’état des recettes soit constamment en balance avec le chiffre exact des dépenses.
Si par un excès ou un abus quelconque d’action ou d’inertie, un de nos organes souffre et s’affaiblit, les autres organes éprouvent un trouble et un malaise relatifs, car ils sont tous solidaires, ce que Raspail formule ainsi : « Le contingent de l’un des organes venant à manquer à l’élaboration de tous les autres, les produits qui résultent de chacun d’eux ne peuvent cire qu’incomplets, et partant, non assimilables. »
C’est le point de départ do la maladie.
Puisque notre corps est soumis à ce régime de muta-
lions partielles qui s’opèrent insensiblemennt, n’est il pas un peu, sous ce rapport, semblable à une auberge où des voyageurs de passage se succèdent à tout moment du jour et de la nuit? U est, en ce cas, absolument nécessaire que le propriétaire surveille attentivement le départ des locataires sortants et l’installalion des nouveaux venus, qu’il ménage à tous l’air et l’espace et agisse de façon qu’il n’y ait chez lui ni vide, ni encombrement, ni conflits, ni réclamations. Le succès et la ruine de sa maison dépend de sa vigilance et de ses soins.
Pour appliquer dans une juste mesure ces principes à riiôtellerie de notre âme, il importe de savoir de quelle façon s’accomplissent les déménagements et les incorporations des infiniment petits qui la reconstituent sans cesse.
C’est ce que nous allons faire en sorte d'indiquer sommairement et en employant le moins possible les termes et les formules scientifiques, ne voulant emprunter à cette analyse si intéressante que ce qui peut éclairer les gens raisonnables sur leurs intérêts les plus immédiats.