LE SANG
« L’homme d’aujourd’hui n’est pas l’homme de demain et l’homme de demain n’est pas l’homme de l’année prochaine, dit quelque part Fénelon, dans son traité de V Existence de Dieu. » En écrivant ces lignes, ce grand philosophe s’est montré non moins grand physiologiste.
Car c’est aujourd’hui un fait acquis à la science, un fait que personne ne doit ignorer, que l’homme, au point de vue matériel, autant et plus qu’au point de vue
intellectuel, se transforme sans cesse depuis son enfance
jusqu’à son extrême vieillesse.
La chair qui forme aujourd’hui nos muscles sera remplacée demain par une chair nouvelle ; — les os qui forment aujourd’hui notre charpente auront bientôt disparu pour faire place à une charpente nouvelle. C’est un phénomène que chacun a pu observer par ses cheveux, ses ongles, sa peau, et qui prouve, ainsi que nous l’avons déjà dit,, la nécessité de provoquer, par l’exercice, l’élimination des molécules désassimilées et la juste répartition des éléments nouveaux.
La nature ne tient point en réserve des os tout préparés, des muscles fraîchement fabriqués, pour pouvoir remplacer les muscles et les os qui s’usent incessamment. Elle accomplit son travail de renouvellement d’après des lois immuables, avec lesquelles l’homme a sérieusement à compter, certains excès fréquemment répétés pouvant user tout d’un coup trop de matériaux pour que la nature ait le temps de les remplacer.
La chair, avant de devenir chair, a commencé, n’en soyons pas humiliés, par être : herbe, salade, pommes de terre, etc., etc., et avant de devenir tout cela, elle a été bien autre chose.
Il nous faudrait des volumes pour décrire les opérations successives auxquelles ces matières sont soumises avant de se transformer en sang, cette chair liquide, cet agent merveilleux qui constitue et reconstitue sans cesse notre être.
Le sang est le foyer de la vie animale, le centre suprême de chaleur et de réparation. Dans sa destinée biologique, il peut être considéré comme l’intermédiaire entre les tissus organiques et le monde extérieur. C’est lui qui préside aux différences, soit de race, soit individuelles. Et comment pourrait-il en être autrement, puisqu’il est le germe de l’individu, puisqu’il est l’individu lui-même?
Le sang est formé de deux éléments distincts : les globules et le plasma. Telle est du moins sa constitution dans les vaisseaux vivants, et c’est à ce point de vue qu’il importe surtout au gymnasiarque de l’étudier.
Les globules vivent au milieu de la masse liquide ou plasma avec de mutuels échanges. Ils se composent essentiellement d’une cellule organique que l’on appelle proto-plasma. Les globules sont d’un volume infiniment petit, et nous n’exagérons nullement en disant qu’il en faudrait un million pour égaler la dimension d’un grain de sable.
Les globules sont de deux sortes : rouges et blancs ; les globules rouges ne sont que des globules blancs transformés. C’est une matière albuminoïde et ferrugineuse, qu’on nomme hématine, qui est chargée d’accomplir cette transformation, et qui préside par conséquent à la coloration du sang. Nous ne suivrons pas les savants dans leurs recherches sur la détermination de la quantité d’hématine contenue dans le sang. Qu’importe pour nous, en effet, que le chiffre soit 0,70 ou 0,67? Notre intention n’est pas d’entrer dans ces détails. Ce qui nous intéresse, c’est la formation des globules.
Qu’on ne nous reproche pas d’insister un peu sur cette question. Comment bien connaître le tout si l’on n’a pas d’abord étudié les parties? Comment connaître une maison si l’on n’en a vu que la façade et si l’intérieur n’en a pas été parcouru pièce par pièce ?
Mais en visiteur pressé et discret, nous laisserons de côté les détails sans importance pour ne voir que ce qui mérite réellement d’être vu.
L’importance du globule est très grande ; il est dans le sang ce qu’est la cellule dans l’organisation, c’est-àdire le foyer des élaborations les plus importantes. Dans l’état physiologique, en dehors de quelques oscillations, la composition du sang demeure à peu près invariable, ce qui tend à prouver qu’il y a égalité entre les recettes qui s'opèrent par la digestion, et les dépenses nécessitées par la nutrition de tous les organes.
Pendant la première partie de la vie embryonnaire, les globules se reproduisent d’eux-mêmes par segmentation : plus tard il n’en est plus de même. Ils ont alors pour origine les corpuscules des glandes lymphatiques apportées par la lymphe, qui les charrie jusqu’à leur mélange avec la masse sanguine.
Les glandes lymphatiques sont abondamment répandues dans le corps humain. La rate est le plus important des organes créateurs des corpuscules lymphatiques. Les savants cherchent depuis longues années à savoir comment procède la rate et quelles forces elle met en jeu ? Il serait téméraire, dans l’état actuel de la science, de décider cette question. MM. Beclard, Vulpianet bien d’autres, s’occupent activement de résoudre ce problème. Réussiront-ils? Nous verrons bien.
Tout ce que nous savons, c’est que diverses glandes, la rate, le foie, etc., produisent les globules blancs. Ceux-ci, au contact de l’air, se transforment en globules rouges et deviennent peu à peu les véritables globules sanguins.
Nous savons ce qu’est le sang, cet agent réparateur de tous nos organes; mais savons-nous au juste la quantité qu’en a chacun de nous?
Les uns la disent égale à la huitième partie du volume de notre corps, les autres à la sixième. Laquelle de ces deux opinions faut-il admettre ? Aucune, dirions-nous, si nous osions donner notre avis. Il y tant de différences individuelles, que tel homme diffère considérahlement de son voisin, et même que tel aujourd’hui diffère sensiblement sous ce rapport de ce qu'il était il y a huit jours.
Gomment alors établir une règle générale ?
Le sang peut éprouver de nombreuses modifications. La masse totale peut diminuer : on a, dans ce cas, l’oligamie. Si le nombre des globules décroit, c’est l’aglobulie ; l’augmentation de la partie liquide produit enfin riiydrémie. Nous aurons à revenir plus tard sur tous ces changements de composition.
On peut quelquefois aussi constater une modification de la couleur du sang. Il devient d’un rouge clair, et cette teinte se prononce de plus en plus, à mesure que l’oligamie augmente.
Le sang ne peut diminuer sans que la proportion des globules s’abaisse : d’où il résulte qu’il n’y a pas d’oligamie sans aglobulie. La marche de l’oligamie est rapide; celle del’aglobulie est beaucoup plus lente. La différence entre le nombre des globules du corps à l’état sain ou malade est très considérable : 60 au lieu de 120,
tlitM. Andral. Enfin, d’après le môme savant, les globules, dans l’état morbide, deviennent plus petits, comme brisés.
.Nous venons de donner un aperçu rapide, quoique cependant assez complet, de 1a composition du sang et des modifications qu’il peut subir, mais cela ne suffit pas.
Quand on visite un monument d’une beauté exceptionnelle on se demande d’abord quels sont les matériaux qui ont servi a sa construction et la façon dont ces matériaux ont été transportés et employés. Nous allons suivre la même marche, car nous ne connaissons pas d’œuvre plus admirable et plus digne de nos méditations que le corps humain.