‹ La hauteChapitre 19 sur 22 · VICOMTE D'ABRIÈS, LUCIE CHLOÉ · texte numérisé non relu

VICOMTE D'ABRIÈS, LUCIE CHLOÉ

trente-cinq ans. MARIETTE,

Midi et demi chez Saint-Hubertin. On sort de table.

Mmc de Saint-Hubertin. — Mon ami, vous disiez ce matin que vous aviez un rendezvous à une heure. Vous allez vous mettre en retard.

M. de Saint-Hubertin. — C'est juste, la

•demie vient de sonner. Je n'ai que le temps <le m 'apprêter.

Madame. — Avec qui ce rendez-vous ? Avec votre ami d'Abriès?

Monsieur. — Non, pas avec lui. Mais pourquoi ce ton? D'Abriès vous déplaît?

Madame. — Je vous ai déjà dit que je ne pouvais pas le sentir. Il me répugne.

Monsieur. — Vous avez tort. Il m'aime beaucoup.

Madame. — Tant mieux pour vous. Mais où allez-vous en somme?

Monsieur. — Prendre Coutras au cercle... pour aller voir ensemble des tapisseries chez un marchand. Et vous?

Madame. — Moi, je reste.

Monsieur. — Vous ne bougez pas de la Journée?

Madame. — Fait trop chaud.

Monsieur. — Alors, chère amie, je vais m'habiller. Je ne sais pas si je vous reverrai avant mon départ. A ce soir.

RÉCIPROCITÉ 2 î

Madame. — A ce soir. Bien exactemc;:

pour le dîner, n'est-ce pas?

Monsieur, — Comme toujours.

Mme de Saint-Hubertin. — Mariette.

Madame. — Enfin ! (Elle sonne.)

Mariette. — Madame !

Madame. — Je m'habille... vite... au galop.

Mariette. — Bien, madame. Quelle robe?

celle que madame a mise l'autre jour?

Madame. — Oui, ma toilette havane.

Mariette. — Madame s'habille complètement par en-dessous ?

Madame. — Oui, Mariette.

Mariette. — Bien, madame.

Madame. — Je ne mettrai pas de corset.

Mariette. — Quand on peut s'en passer comme madame. Et puis, il fait si chaud.

Madame. — Tout à l'heure vous irez me chercher une voiture... fermée...

Mariette. — Sans doute... avec ce soleillà!...

Madame. — Faites-là arrêter...

Mariette. — Au coin de la rue... comme l'autre jour... oui, madame.

Madame, disti alternent. — Si monsieur rentrait, vous lui diriez que... j'ai été à l'école de natation...

Mariette. — Monsieur sait que madame a l'habitude d'y aller.

Madame. — C'est bon.

Mariette. — Alors, pendant que madame achève de s'habiller, si j'allais chercher la voiture ?

Madame. — Oui, allez... Un cheval qui roule?... (Mariette sort.) Je suis un peu en retard ; ma foi, tant pis, il fera comme Louis XIV : il attendra.

RÉCIPROCITÉ

M. de Saint- Hubertin dans sa voiture.

Ça a très bien pris la blague des tapisseries, je la resservirai... Pauvre femme! Après tout, elle n'est pas trop ennuyeuse... et j'aurais tort de me plaindre... Je suis plus libre avec elle qu'avec Lucie... Il n'y a encore qu'une maîtresse pour être crampon comme une femme légitime!.. Je ne serai jamais arrivé pour une heure et demie... Peuh!

j'arrangerai ça... je dirai que c'est ma femme qui m'a mis en retard...

Au fond, je ferais peutêtre mieux de rentrer à la maison où Berthe est toute seule, qui ne s'amuse guère... mais je sais bien que je ne rentrerai pas. Donc, inutile de s'attendrir.

Mme de Saint-Hubertin dans la sienne.

Voilà trois fois que ça réussit, le coup de rester à la maison... il me resservira. Pauvre homme !

Après tout il n'est pas trop ennuyeux. ..et j'aurais pu tomber plus mal.

Je suis aussi libre qu'on peut l'être, quand on tient à sauver les apparences... Si j'étais la femme de Guy. ça ne se passerait pas si en douceur. Ah non! Pas commode tous les jours, Guy!

Oh! ces amants, comme ils vous traitent quand on leur a cédé... Us oublient que la veille on était une femme honnête!... Et malgré tout, pas moyen de s'en passer... C'est comme de boire en été. Les femmes raisonnables, qui sont fidèles à leur mari, sont celles qui ne boivent qu'en mangeant. Moi je peux pas, faut que je boive entre mes repas.

Chez Lucie Chloé.

Lucie. — Pas malheureux!

Saint-Hubertin. — Si tu savais, c'est ma femme...

Lucie. — Tu me dis ça chaque fois.

Saint-Hubertin. — Pas descènes?

Lucie. — Oh! si tu n'étais pas un vieux camarade à moi, comme je te secouerais!

Saint-Hubertin. — Avec -ça que tu t'en prives.

Lucie. — Alors, ta femme ne se doute toujours de rien? Elle n'est donc pas intelligente?

Saint-Hubertin. — Oh!

-que si!

Lucie. — Cependant...

Saint-Hubertin. — Elle a confiance en moi. Tout tes là.

Lucie. — En voilà un meuble inutile dont elle pourrait se passer.

Chez Guy d'Abriès.

Guy. — Ah! enfin!

Madame. — Pas ma faute, c'est mon mari...

Guy. — Toutes les semaines vous me dites In même chose.

Madame. — Ah! cesse/ vos reproches, mon cher.

Guy. — Pardon! Que je vous aime !

Madame. — Pour combien de temps? Pas pour toujours?

Guy. — Oh non! C'est trop ou pas assez.

Madame. — Vous m'aviez fait peur, me voilà rassurée.

Guy. — Berthe! ma chère Berthe !

Madame. — Qu'es t-cé que ça veut dire, ces soupirs-là?

Guy. — Vous le savez, bien.

Madame. — Dites toujours.

Guy. — Ça veut dire :

Vous seriez bien mi-

RÉCIPROCITÉ

Saint-Hubertin.

Veux-tu te taire! Sans la confiance, où en serait-on dans la vie? Il n'y aurait plus de bons ménages, plus de paix...

plus rien!

Lucie. — Et es-tu bien sûr que de son côté elle ne grignotte pas quelques petites... distractions ?

Saint-Hubertin. — Ma femme! grignoter?... Ah çà, tu es folle! Elle!...

ma femme! Tu oublies qu'elle a des principes...

qu'elle a été élevée au couvent...

Lucie. — Moi aussi.

Tu vois ce que ça prouve.

Même qu'à dix-neuf ans j'ai voulu prendre le voile. Ça ne s'est pas fait. J'avais une autre vocation.

Sunt-Hubertin. — Per* mets-moi de ne pas le regretter.

Lucie. — Vous êtes quelques-uns, allez, qui

— gnonne, mais mignonne

tout à fait, d'ôter votre petit chapeau, d'ôtervos petits gants, votre petit...

Madame. — Avec vous il faut toujours tout ôter.

Guy. — C'est pour me donner ensuite le plaisir de tout remettre.

Madame. — Vous n'êtes qu'un égoïste. Vous devriez ne penser qu'à moi, à mes pudeurs.

Guy. — Oh! vos pudeurs et moi... nous sommes déjà une paire d'amis. . elles viennent me manger dans la main.

Madame. — Voilà que vous êtes indécent.

Guy. — Il faut bien, commencer.

Madame. — Vous avez raison... Et moi je suis pressée d'en finir.

Guy. — Qui va piano...

Mais dites-moi , votre mari?... alors U ne se doute touj ours de rien?. ..

Il n'est pas très subtil, à ce que je vois.

pourriez me faire ce compliment-là.

Saint- Hubertin. — Je sais que tu as beaucoup aimé.

Lucie. — 11 en est question.

Saint-Hubertin. — Tout de même, Lucie, tu es une bonne fille. Ça me fait penser que je ne t'ai pas encore embrassée.

Lucie. — Ça se retrouvera .. Si nous allions dans ma chambre?

Saint-Hubertin.— Nous avons le temps, tu sais ?..

Je ne suis pas à l'heure aujourd'hui.

Lucie. — Mais viens donc, arrive donc...

grand flemmard !

Deux heures se passent.

Madame. — Oh ! il est bien fin, allez, mon mari... plus fin que vous.

Guy. — Vous m'étonnez.

Madame. — Il a confianceenmoi. Voilà tout.

Guy. — Et la bonne idée qu'il a là, ce digne homme!

Madame. — Vous savez, mon cher, que je n'aime pas vos plaisanteries sur Frédéric. S'il n'avait pas en moi cette confiance que vous persiflez.

Guy. — Moi?...

Madame. — ... Nous serions bien en peine de nous voir aussi souvent que vous me l'imposez.

Guy. — Voilà un mot que vous allez retirer.., dans la chambre à côté.

Madame. — Qu'est-ce que je vous disais à l'instant, qu'avec vous il faut toujours tout retirer !

Deux heures se passent.

RÉCIPROCITÉ 2 i

Avant dîner, le soir, chez Mme de Saint-Huberfcin. MADAME, assise, en toilette de chambre, telle qu'au

départ de son mari. — Maintenant qu'il vienne ! Je l'attends.

Monsieur, qui rentre. — Eh bien, ma chère?

Madame. — Eh bien, mon ami?

Monsieur. — Je les ai vues... je les ai bien regardées.

Madame. — Quoi !

Monsieur. — Ces tapisseries que Coutras...

Madame. — Ah oui ! Eh bien?

Monsieur. — Affreuses... criardes... affreuses... C'est à recommencer. Et vous, qu'avezvous fait?

Madame. — Rien,

Monsieur. — Vous n'êtes pas sortie ?

Madame. — Pas bougé d'ici.., j'ai lu... j'ai pensé...

Monsieur. — A moi ?

Madame. — Oui... à vous aussi.

Monsieur. — Mais il ne faut pas vous clot-

218 LA HAUTK

trer comme ça, ma chère amie. A votre âge on doit se secouer, prendre de l'exercice.

Madame. — J'en prends bien assez.

Monsieur. — Non.

Madame. — Ne dites pas non. Vous n'êtes jamais là quand ça m'arrive. (A part.; Pauvre homme I

Monsieur, à part. — Pauvre femme !

Le maître d'hôtel. — Madame la baronne est servie.

VICOMTE de crocé, vingt-huit ans.

Page 1