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UNE JEUNE FILLE

Un cob rouan, monté par le vicomte. Une jument bai de pur sang", montée par la jeune fille ; personnages presque muets

Au petit pas, brides molles, jambe insouciante, Jacques de Crocé, dans une étroite allée solitaire du Bois, songeait : « — Ravissante chose que d'aller ainsi... au hasard... fantaisie... beaux arbres... fraîcheur... Et cet air... pour les poumons. Dieu! qu'on est donc bien! Décidément vivre... précieux...», quand, tout à coup, il s9 arrêt i, surpris, captivé. A vingt mètres de lui} une jeune fille, jolie et

seule, s'efforçait de calmer sa bête, une magnifique bête qijz pointait oup sur coup, sans discontinuer. Bondir au secours de la mignonne cavalière et pacifier sa monture furent pour te vicomte l'affaire de quelques minutes à peine. Déjà il s apprêtait à se retirer avec discrétion, quand Elle le retint du geste. Il obéit, et alors s'engagea l'entretien suivant. Deux points, à la ligne.

La JEUNE FILLE, avec un léger accent étranger. —

Et me permettez- vous, monsieur, après le service que vous venez de me rendre, de vous demander votre nom?

Crocé. — Mademoiselle, je suis assez récompensé déjà par la gracieuse pensée qui vous a dicté cette demande... mais si vous insistez...

La jeune fille. — J'insiste.

Crocé. — Soit. Vicomte de Crocé. (A part.) Bizarre, cette jeune fille seule !

La jeune fille. — Le petit nom?

Crocé, à part. — Familière même... Sans

doute une Américaine. (Haut.) Jacques, mademoiselle, et quelquefois Jacquot.

La jeune fille. — Quand vous avez bien déjeuné?

Crocé. — ; Oui, mademoiselle. (A part.) Cocasse, cette petite !

La jeune fille. — Moi — voulez-vous, s'il vous plaît, appuyer un peu? — moi, c'est miss Clarette qu'on m'appelle.

Crocé, à part. — Etrangère, j'en étais sûr. (Haut.) Voilà un nom charmant !

La jeune fille. — Pourtant, n'allez point croire que je sois — allons, Gora ! — étrangère. Non, tout ce qu'il y a de plus Parisienne, pur sang comme ma bête.

Crocé. — Alors, miss Clarette est un petit nom déshabillé, un petit nom pour tout aller, que vos sœurs ou messieurs vos frères...

La jeune fille. — Je n'ai pas de sœurs, je n'ai pas de frères.

Crocé. — Je voulais dire, vos parents, votre famille.

lî* LA HAUTE

La jeune fille. — Je n'ai pas de famille, je n'ai pas de parents.

Crocé. — Quoi ! orpheline ?

La jeune fille. — Vous y êtes.

Crocé. — Qu'est-ce que vous m'apprenez là, mademoiselle? Je vous demande pardon, mais il me semble que vous avez vos rênes de filet bien longues. Comment! vous êtes toute seule au monde?

La jeune fille. — C'est que ma jument a la bouche — oui, monsieur, toute seule ! — un peu dure.

Crocé. — Voyons? il vous reste au moins des amis, de ces vieux amis qui sont des guides, des soutiens dans la vie, presque des parents ?

La jeune fille. — J'ai bien une marraine-

Crocé. — C'est quelque chose. A la bonne heure, vos rênes sont à l'ordonnance.

La jeune fille. — Oui, mais je ne la conserverai pas toujours.

Crocé. — Ah ! dame !... Elle est âgée ?

La jeune fille. — Soixante.

Crocé. — Elle peut vivre longtemps encore. Espérons...

La jeune fille. — Oh ! je ne compte que sur moi.

Crocé, à part. — Ah çà! (Haut.) Vous n'avez pas tort. Comme dit le proverbe : Aide-toi...

La jeune fille. — Les hommes t'aideront.

Crocé, a part. —Bigre! (Haut.) Puissamment vrai, mademoiselle. El serait-il indiscret de vous demander si vous vous aidez beaucoup ?

La jeune fille. — Je fais ce que je peux pour n'avoir rien à me reprocher.

Crocé. — C'est la sagesse. Quand on a sa conscience pour soi...

La jeune fille. — On est bien forte, et je le serai.

Crocé. — Vous Têtes déjà.

La jeune fille. — Pas en équitation, toujours?

Crocé. — Vous vous calomniez.

La jeune fille. — Vous dites ça !

Crocé. — Ma parole, vous montez très gentiment. ~\y

La jeune fille. — J'ai encore bien des progrès à faire, je le sens.

Crocé. — Pas tant que vous croyez.

La jeune fille. — Vous me flattez.

Crocé. — Non., (il rit.)

La jeune fille. — Pourquoi riez-vous?

Crocé. — Je ne sais pas... je ris parfois comme ça.,, sans raison, c'est un tic.

La jeune fille. — Pas vrai, vous riez de moi?

Crocé. — Mademoiselle, je vous jure...

La jeune fille. — Vous riez de moi, je vous dis. Vous penser que je suis une jeune fille à part?

Crocé. — Mon Dieu, non...

La jeune fille. — Oh ! ne vous défendez pas. Je suis rudement à part, en effet! Des jeunes filles dans mon genre... n'y en pas des rames à Paris... allez!

Crocé, galant. — Vous n'en êtes que plus., avantageuse à connaître.

La jeune fille. — Avantageuse... tant que ça ! Qu'en savez-vous ?

Crocé. — Moi?... mais... rien... Je vous ai froissée?

La jeune fille. — Non... Seulement il vient tout d'un coup de me jaillir une idée.

Crocé. — Je n'ose pas vous demander de me la...

La jeune fille. — C'est que vous me prenez pour une grue.

CROCÉ. — (Jeu de sourcils.)

La jeune fille. — Parfaitement.

Crocé. — Oh ! oh ! oh ! ! Mais que j'aie ces deux poings coupés, mademoiselle, si une pareille pensée...

La jeune fille. — Enfin.. . pour une jeune fille .. pas convenable... pas comme il faut...

Crocé. — Mais encore une fois, je proteste et de toutes mes forces... Vous m'avez, bien au contraire, paru charmante et tout à fait...

distinguée... avec un je ne sais quoi de... bien à vous. . . piment. . . mais sans que jamais la tenue... ni la bonne éducation...

La jeune fille. — Vous bafouillez.

Crocé. — Après tout, c'est bien possible. Si nous prenions à droite, voulez-vous?

La jeune fille. — Oui, mais ne nous perdons pas.

Crocé. — On se retrouve toujours trop tôt.

La jeune fille. — Tenez! voulez-vous mon impression sur vous?

Crocé. — Je grille de la connaître.

La jeune fille. — Vous êtes un bon garçon.

CnocÉ. — Le fait est qu'on n'est pas meilleur.

La jeune fille. — Mais sceptique, mais léger, mais, et ceci est grave — ayant un profond mépris des femmes, en un mot, vous... n'êtes... pas... sérieux!

Crocé. — Qu'entendez-vous d'abord par cette expression : être sérieux?

La jeune fille. — Bien délicat, ce que

vous me demandez là, pourtant je tâcherai de m'en tirer, sinon brillamment, du moins à mon ho meur.

Ckocé. — Laissons l'honneur, il nous gênerait.

La jeune fille. — Vous parlez pour le vôtre?

Crocé. — Naturellement. Miss Clarette, je vous écoute.

La jeune fille. — Eh bien... si j'avais, en quelque traits à la mine de plomb... à jeter le croquis de cet être exceptionnel qu'une femme dans mon cas appelle : un homme sérieux... le voici exactement, tel que je me le représente en pensée... Un homme... entre deux âges... Oh ! pas beau, mais d'une jolie laideur, ayant vécu... conservé... plus vieux au fond qu'il ne le paraît, assez jeune encore pour n'être jamais ridicule... susceptible d'attachement sans transports inutiles, de tendresse sans jalousie, d'amour, s'il le préfère, sans abandon... quelque chose de

solide qui engendre la sécurité... comme du bien en terres... n'ayant de goûts et de caprices que ceux qu'on a l'art de lui suggérer, en paraissant les subir... ne s'étonnant de rien, prêt à tout, revenu de tout pour y avoir trop été... horriblement blasé de façon qu'on l'amuse avec un rien... aimant les voyages mais pas seul. . . soucieux d'une bonne tenue dans sa vie comme dans sa maison... sans grande religion mais pas hostile,,., sachant parfois être assez malade pour me procurer le plaisir de le soigner... être assez triste pour me donner les gants de le distraire. Enfin, je ne lui demande pas d'être riche, qu'il soit donnant. S'il remplit donc toutes ces conditions éminemment morales, qu'il condescende à vieillir avec grâce, égalité d'humeur, qu'il m'entoure de soins et m'épouse sur le tard, à moins qu'il n'ait eu le bon esprit de s'y prendre plus tôt, il aura complètement incarné le type du galant homme rare, — mais qui existe, n'en doutez, pas,

— de l'homme sérieux!... Ai-je bien parlé?

Crocé. — D'or.

La jeune fille. — Avais-je raison quand je vous disais que vous n'aviez rien...

Crocé. — Je l'avoue. Je ne serai jamais ce merle-là.

La jeune fille. — Tant pis pour vous.

Crocé. — Je vois bien tout ce que je perds... Alors... mademoiselle, tandis que madame votre marraine, chez laquelle vous demeurez sans doute ?

La jeune fille. — Oui, monsieur.

Crocé. — Vous attend à la maison, vous rêvez d'un homme sérieux... comme ça... à cheval?

La jeune fille. — Ça vous scandalise ?

Crocé. — Ca m'intéresse.

La jeune fille. — Je vais être très franche avec vous.

Crocé. — Jusqu'à présent, mademoiselle, vous m'avez, il me semhle, parlé... sans artifices.

La jeune fille. — Oui, mais je veux tout vous dire... et vous reconnaîtrez que mon cynisme apparent ne manque pas d'une certaine honnêteté.,.

Crocé. — Mademoiselle, je suis tout à vous... Je fais, à vos côtés, une promenade exquise, inoubliable...

La jeune fille. — Je vais bien vous étonner...

Crocé. — Plus maintenant.

La jeune fille. — J'ai dix-neuf ans... Jusqu'à la minute où je vous parle j'ai toujours été parfaitement — vous m'entendez? — parfaitement sage. Vous n'avez pas l'air de me croire ?

Crocé. — Que si. C'est devenu tellement banal de supposer le mensonge et la mauvaise foi chez les autres que je me singularise en prenant toujours ce qu'on me dit pour argent comptant. Poursuivez !

La jeune fille. — Je suis seule, je vous J'ai dit, et j'entends par là que je suis sans

parents, car j'ai deux sœurs, deux sœurs aînées qui, elles, ont trouvé... des hommes sérieux... Elles sont très heureuses, Fune a été épousée, l'autre le sera.

Crocé. — Compliments.

La jeune fille. — Cette marraine dont je vous parlais n'est pas ma marraine. C'est une dame âgée, très bonne, une amie de mes sœurs, qui les a beaucoup aidées... enfin elle peut m' être utile... C'est elle qui paye mes cachets de promenade.

Crocé. —Ah! cette bête?..

La jeune fille. — ... N'est pas à moi... Je la prends au manège Sellier... trois fois par semaine. Je viens au Bois tous les jours qu'il fait beau... et je cherche.

Crocé. — Quoi?

La jeune fille. — Une position. Je vois bien que je vous stupéfie ? Vous n'êtes pas le premier, allez... que je fais tomber de la lune... ni le dernier non plus. Mais voyons ! est-ce que vous croyez que le jour où j'aurai

tenu à un homme, qui ne me déplaira pas, le langage que je vous tiens en ce moment, où je lui aurai dit nettement les choses, avec les points sur les i : « Eh bien, oui... j'ai un cheval dressé à pointer... je vais dans les petits chemins, et dès que j'entends du bruit... hop ! On accourt, on apaise Cora... et c'est ma façon à moi d'entrer en matière. Mais je ne suis pas une mauvaise fille, je ne vous prends pas en traître,.. Avec moi on sait où on va. Cesser d'être sage rien que pour le plaisir, ca ne me paraît pas suffisant, même à votre point de vue... je veux du confortable et de l'honorabilité... dans les limites restreintes où on peut y prétendre quand on est... ce que je suis forcée d'être... et qu'on ne veut pas rouler. En retour j'apporte de la santé, du chic sobre, de la gaieté, du sérieux, et un sixième sens qui vous garantit contre les écarts des cinq autres. C'est le sens pratique. J'ai été bien élevée, j'ai mes diplômes et je parle deux langues ; si on veut

me montrer, on peut. » Est-ce que vous croyez, mon cher monsieur, que le jour où j'aurai adressé cette énergique et franche profession de foi à un homme qui me répondra en me tendant la main : Air right... un temps de trot et rentrons ! » je ne me serai pas conduite plus honnêtement que si j'avais coqueté avant, pour crier après à la séduction et faire du chantage avec la perte d'un capital dilapidé grâce à mes complaisances ? Votre avis?

Crocé. — Il y aurait beaucoup à dire, et je vous demande la permission de ne pas me prononcer. Si j'avais un conseil à vous donner, je vous dirais : Intelligente, jeune, ambitieuse et jolie comme vous Têtes...

vous avez mieux à faire.

La jeune fille. — Je vous vois venir : Travaillez ?

Crocé. — C'est cola même.

La jeune fille. — Non. D'abord je ne saurais pas... et puis je souffrirais... Quoi ?

Institutrice? A aucun prix! Je prétends être heureuse, à ma façon... Je joue au bonheur comme on joue au baccarat. . . Et je gagnerai ! Mais voilà qu'il se fait tard, il faut que je rentre. Adieu, monsieur.

Crocé. — Adieu, mademoiselle.

La jeune fille. — Quoique vous me méprisiz peut-être, voulez-vous me donner la main?

Crocé. — Volontiers... Bonne chance!

La jeune fille. — Merci. J'ai de l'espoir. Ce serait drôle tout de même si vous me retrouviez un jour... dans le monde, dans le vrai j'entends? On m'annonce : « Mme la comtesse de... »

Crocé. — Tout arrive.

La jeune fille. — Je me sauve. Allez, Cora 1

Crocé, seul. — Il n'y a que Paris! I

L'ABBE D'ANGELLE, précepteur du duo de Senlis. Trente ans.

L'ABBÉ PIÉDOUX, curé des Ponts-Levis. Cinquanteneuf ans

L'ABBÉ PAUL, vingt-trois ans.

ROSALIE, la servante. Quarante-cinq ans.

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