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LES GORGES DU FIER

d'herbes fauves, lui impriment une physionomie abandonnée ; il est tout vêtu de lierre comme une tombe, et coiffé de fleurs comme un berceau ; mais le recoin suspect où il se tient comme aposté, lui donne une mine équivoque. L'ignorance où nous étions sur son compte ne laissait pas que de le grandir de tout le prestige légendaire qui s'attache à l'inconnu.

Après avoir rapidement déchiffré ce paysage, nous nous étions, en remontant la rivière, rapprochés des hautes portes, presques symétriques, au pied desquelles son onde revoit le jour, lorsque Siméon Dornheim me fit observer que le soleil commençait à baisser et me demanda où nous allions ?

Je répondis que nous allions en Savoie.

« Ce pays d'azur et d'argent que vous m'avez montré de loin l'autre jour? s'écria- t-ij: convenez que nous n'en prenons pas le chemin !

— Eh bien, répondis-je en désignant du doigt ce trou béant, du fond duquel la nuit ne sort jamais tout entière, eh bien, craignez-vous d'entrer dans la maison par la cave ? »

U est assez bizarre, en effet, de pénétrer par une voie souterraine, au cœur de la plus haute région de l'Europe, et c'est ainsi qu'on l'aborde le long de ce mince défilé.

Cette route, entreprise il y a peu d'années, pour mettre en communication la ville importante de Rumilly avec la station de Seyssel, est redevable de

son rapide achèvenwnt à l'activité française. C'est un de ces travaux des Romains, dont nous avons enseigné Fart depuis un demi-siècle à la plupart des peuples. La route du val de Fier est taillée en corniche contre la paroi du roc et, de temps en temps, lancée en balcon sur des contre-forts de maçonnerie. Elle s'élève en pente insensible, retranchée par de solides garde-corps qui permettent aux rares voyageurs de plonger en pleine sécurité leurs regards au fond de cette longue ruelle d'eau, bordée en guise d'édifices, d'une épaisse toison de hêtres, de bouleaux, d'érables, d'ifs et de coudriers, festonnés de lianes aux crinières emmêlées.

En dépouillant pour y creuser la mine, cette immense muraille de ses tentures séculaires, on a retrouvé des terrassements contemporains des Césars: leur aspect, dans un si profond désert, ne laisse pas que de faire impression. La civilisation romaine avait traversé déjà ce lieu sauvage et la voie qui rapprochait les AUobroges des Séquanes, a laissé d'irrécusables témoins à travers ce chaos, sur lequel ont plané d'âge en âge les légendes confuses de la féerie et de la féodalité. On ne peut, au reste, par amour pour les solitudes, regretter que les gorges du Fier aient subi la servitude d'un chemin ; l'endroit, inaccessible auparavant de toute part, était si bien soustrait à l'admiration des flâneurs, que le monde l'avait oublié. Deux tunnels cintrés en roche pleine et sans maçonnerie, témoignent, sur les terrassements romains, de la supériorité des ressources

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créées par la science moderne. Celte rainure profonde est si étroite, que les oiseaux, eflrayés par le bruit des passants, s'élancent d'un coup d*aile à l'autre versant.

Dans un des replis les plus verticaux de Tablme, si évidemment inabordable qu'une figure humaine y ferait l'efifet d*un spectre, le cocher de notre voiture qui nous avait attendus, nous montra tout en bas, contre un roc surplombant le torrent, les vestiges d'une maison ruinée.... Le diable seul avait été capable de se donner là un pied-à-terre, au pertuis de notre planète ; tout au moins dût-il aider sa vassale, une princesse des légendes, à se bâtir cette tanière inaccessible.

Il nous fut conté que cette dame, cruelle aux gens d'église, sans pitié pour les pauvres, et d'une insatiable cupidité, vint, au temps jadis, se confiner sur ce roc pour se soustraire à la peste noire qui décimait Saint-André. Abhorrée de ses sujets, elle avait fortifié les deux rives du Fier, pour mettre à l'abri des trésors, qu'elle augmentait en rançonnant les trafiquants et les pèlerins. Réduite enfin à redouter les complices de ses crimes, elle déserta ce repaire pour se cacher avec ses richesses au fond d'une grotte voisine, où nul jamais n'osa la suivre, parce qu'elle possédait les pratiques de la magie noire et s'était asservie les esprits des ténèbres. Condamnée à garder jusqu'au dernier jugement des monceaux d'or dont elle ne jouira jamais, elle apparaît encore, errant à travers Tabtme, par les tristes soirées de

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novembre. Sa longue robe blanche et ses cheveux flottants ondoient avec les brouillards > parmi les tourbillons déchaînés. Ployée sous le tardeau d'un sac d'argent, on la voit bondir sur les rocs, et le lendemain on reconnaît sa trace : les roches qu'elle a foulées se sont crevassées sous ses pas ; les buissons effleurés par sa robe, roussis à l'instant comme si la foudre les eût atteints, restent desséchés....

Je m'attendais, ainsi que mon compagnon, à revoir le crépuscule du soir sur un aride plateau hérissé de roches ensanglantées par les rayons du couchant. Il n'en fut rien. Un dernier ressaut de la route vous jette à rentrée d'un vallon souriant, gracieusement arrondi, entouré d'un coteau modeste et bien cultivé. Des peupliers se rangent en double iile sur le gazon, et les jolies maisonnettes de Saint-André s'étalent en grappe au fond du tableau, masquées à demi par des arbres fruitiers. Au delà de Syon, autre commune agreste, on se croirait redescendu dans la plaine, si l'on n'entrevoyait au loin, par les prés, les bords à pic de la blessure profonde au fond de laquelle se démène le Fier que Ton a cessé d'entendre. Vers Torient, on entrevoit derrière la Tournette, livide en ce moment comme un fantôme, le profil à demi perdu du

Mont-Blanc.

La nuit était tombée quand nous arrivâmes à Rumilly, et les magasins fermés de bonne heure, laissaient dans l'obscurité la rue un peu montueuse.

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un peu arquée qui nous conduisit à Thôtel, situé au pied de l'église. Pour nous décider à accepter le gîte qu'il avait désigné, le conducteur certifiait que la ville n'en possède pas d'autre, raison alléguée par tout pays et généralement mensongère ; car je ne pense pas avoir vu dans notre France une ville réduite à une seule hôtellerie. Celle-ci, aux clartés de la lampe qui vint nous accueillir sur le perron posté à l'angle d'une cour, nous parut d'un aspect fantasque avec des airs depôsada.

Quand on prend possession, en Savoie, de la maison où l'on passera sa première nuit, il suffit de quelques moments pour constater une différence notable dans les habitudes, et par suite, dans les mœurs. A Genève, chez les Suisses-Allemands, en Belgique, au bord du Rhin, le voyageur est introduit avec une froideur laconique, comme un étranger qu'il est ; dans les hôtels de la Savoie, autres que ceux où l'aflluence des touristes a mis les choses sur un certain pied de banalité, le voyageur est accueilli sans étiquette aucune, à peu près comme un parent, envers qui l'on n'est pas tenu de se mettre en grands frais, mais qu'on revoit avec satisfaction. Notre modeste couvert fut dressé dans une salle énorme, d'autant plus sombre qu'un chandelier unique en mesurait l'obscurité, et l'hôtelière, en posant les mets sur la table, nous dit familièrement : «Vous aurez deux bien bons litsl... »

Cet appel indirect à l'indulgence pour la cuisinière, ne manquait pas d'une certaine finesse.

On parut flatté que nous fussions venus à Rumilly dans l'unique intention de visiter la ville ; on offrit de nous mettre en rapport avec quelques personnes qui se feraient un plaisir de nous renseigner ou de diriger nos promenades. Bref, nous étions de la maison et à la veille de prendre racine dans le pays avant même de Tavoir entrevu. Le souper était rustique, notre appétit peu exigeant. Facile à contenter comme la plupart des gens nés dans l'abondance et blasés sur les jouissances du luxe, Siméon en belle humeur répétait : « Il me semble que nous sommes très-loin, et je me sens tout à fait en voyage.... »

Mattres et gens nous ayant enfin conduits, en procession patriarcale, dans les vastes chambres qui nous étaient destinées, on nous donna le bonsoir, en en psalnM)diant les formules à la manière d'autrefois. Ensuite, je reconduisis dans son appartement, Dornheim qui me ramena dans le mien. Babillant à qui mieux mieux, résolus à ignorer jusqu'au jour l'emploi du lendemain, nous cédâmes, une fois séparés, à l'invitation des objets extérieurs, dont les formes surannées et les teintes rembrunies provoquent à dormir.

Place autrefois importante, Rumilly, dont la fortune est déchue, s'est appauvrie noblement; elle rêve sa renaissance avec une ambition qui lui paraît légitime. Son aspect révèle à l'instant une cité qui compte de nombreux quartiers au nobiliaire de l'histoire, Sa longue rue tortueuse, dévolue au

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