PERTE DU RHÔNE
de l'incohérence des lignes, semble se précipiter de très-haut, vient à vous sur un large espace qu'il contourne en tourbillon circulaire.... Puis,. cette nappe grise se rue dans un chenal de calcaire grenu, en lançant sur ses bords des panaches d'écume. On la voit passer au-dessous de soi avec la rapidité d'une tempête, quand on se penche sur le gardefou d'un pont étroit que la secousse fait vibrer.
Tel est le poids de cette masse d'eau, si haute est la colonne d'air par elle entraînée, que le Rhône est salué au passage, jusqu'au sommet du coteau, par les arbres, dont les cimes accompagnent l'impulsion du vent. Ce chenal étranglé, où le Rhône se refuse à se perdre, est si bouillonnant, malgré sa profondeur, qu'il donne l'idée d'une cascade couchée.
Quand on continue à remonter le vallon bosselé que le Rhône descend en sens inverse, les montagnes s'évasent et l'horizon s'élargit jusqu'à Seyssel, alloué à la rive de Savoie par le fleuve , qui se couronne de pampres dans cette campagne moins rigide, où il entrevoit un moment la lumière. L'aspect d'une petite plaine, le coloris plus ardent des coteaux, où mûrissent des vignobles estimés, la vue d'un quai, que partage un pont, l'animation donnée aux rivages par la construction des premiers radeaux confiés à la turbulence un peu apaisée du Rhône, le mouvement d'une population industrieuse, contribuent à égayer cette petite ville qui, vue de loin, s'installe assez bien parmi les plans d'un paysage
d'une agreste harmonie. A quelques minutes du bourg, on extrait d'un versant de cette claire et fraîche aquarelle, le bitume noirâtre de Pyrimont, objet d'une exploitation renommée.
Nous prîmes à Seyssel une voiture, pour visiter la route nouvelle de Rumilly, qui traverse un des plus curieux déâlés de la Savoie, et la moins connue assurément de ses merveilles , car avant l'annexion, l'accès en était impraticable. Les deniiers kilomètres du val de Fier, attireront certainement un jour, sur la station de Seyssel, l'affluence des tou-» ristes affriandés d'impressions saisissantes.
À l'extrémité d'une longue avenue de jeunes arbres, nous tournâmes brusquement à gauche, en face de deux montagnes reliées Tune à l'autre par des rochers qu'interrompt une fêlure perpendiculaire. Une eau noirâtre sortant de cette fente, en roulant jusqu'à nos pieds blanchissait sur les cail*loux. Nous descendîmes ; notre cocher qui prit les devants, nous parut, au bout d'un instant, s'être enfoncé dans la montagne.
L'impression du silence et des lieux déserts nous atteignit aussitôt, dans ce site étrange et comme im-^ provisé. De tous côtés, le regard se heurtait à d'in* formes mamrions jetés en faux équilibre, chaude<ment teintés» et dont l'un est couronné d'un castel trapu, de l'aspect le plus romanesque. Ce manoir se nomme Ghâteaufort, et ce nom rend son double caractère avec exactitude. Des cultures négligées l'ezH vircmnent; ses murailles aux fissurai étoupées