MONTS DU CHABLAIS, À VOL D'OISEAU
tant saps raison pour redescendre sans nécessité et décrivant des circuits injustifiables, le caractère labyrinthiforme de la contrée se révèle spontanément. Plus de chaînes prolongées ni de plateaux distribués par étages, et pas un vallon qui soit aplani I Ce qu'on déaigne ainsi, ce sQpt d'autres plateaux pris entre deux crêtes, ou entre deux ballons, et qui n'ont pu s'élever. Si loin que s'étende la vue, elle ne «parvient pas à saisir un plan horizontal : pentes vertes et rochers, forêts et prairies, chalets, villages, chemin3 et rivières, tout semble jeté au hasard. Séparées les unes des autres, ou soudées par des cols, lancés tels que des ponts aériens, les montagnes, très-hautes, s'offrent aux contrastes de la lumière et des ombres dans toutes les directions et sous tous les angles; derrière celles qui sont proches, on en voit surgir d'autres, et d'autres encore.... Ce spectacle insaisissable se renouvelle à chaque pas. S'élève-t-on près dés nuages, on entrevoit de nouvelles vagues, soulevées à perte de vue, et l'on devine entr'elles, d'autres ruelles également tortueuses. On comprend que l'on pourrait errer des mois entiers, en tournant éperdu sur soi-même, à travf rs ce dédale où se trouve réalisée, avec une grâce imposante, l'harmonie du chaos.
Telle est, à peu près constante, et constamment mobile, la physionomie de cette tempête montagneuse du haut Chablais, où si peu d'étrangers ont aventuré leurs pas. Les habitations, les hameaux, disséminés à l'aventure, y côtoient le désert ; les
plus sauvages animaux de l'espace et des forêts y vivent, mêlés sans crainte avec les pâtres et les troupeaux, sous les lois primitives de leur naturelle condition. Il est de ces solitudes, où des tribus entières émigrent par l'ordre des saisons, des plateaux aux sommets, et des combes aux pâturages alpestres, avec les chamois, les brebis et les oiseaux de Tair. Ils vont où ils trouvent pâture et, telle oasis rencontrée sous une roche, composerait un tableau de TÉden avant la chute de l'homme. « J'ai parcouru dans la neige, avant l'annexion, ces contrées perdues, le bâton à la main et des crampons aux pieds, me disait M. Tavernier, pour aller demander un vote en faveur de notre France, à des gens qui apprenaient ainsi qu'ils étaient Piémontais.... »
Tout en devisant, nous roulions, c'est le mot, entre deux versants plantureux, par des prés en pentes, bossues et vallonnés, sautant des ruisseaux et des haies, démasquant des hameaux blottis sous quelque mamelon et, pétrifiant sur notre passage les bonnes gens éparpillés aux champs, qui regardaient ébahis des étrangers courant si vite.
C'est ainsi que nous atteignîmes la Dranse, et ce cours d'eau exige une explication. Les Xvfiiê plus fortes rivières du Chablais portent ce nom et bien des gens s'y sont trompés. Chacune d'elles marque la direction d'une vallée, qu'encadrent des chaînes de montagnes qui s'étirent, en s'abaissant du côté du lac de Genève, où les trois torrents, réunis audessus de Thonon, vont se précipiter. La Dranse du