LES DRANSES. — SCÈNE FLAMANDE
milieu, que nous devions suivre toute la matinée, passe au pied de l'abbaye de Saint- Jean d'Aulps ; celle que nous laissions à notre gauche, derrière une série de monts, échange son nom de Brevon, contre celui de la Dranse de Bellevaux ; nous devions bientôt rencontrer la troisième qui, par de longs chemins, descend d'une vallée plus lointaine où nous Tirons chercher, et se nomme la Dranse d'Abondance.
« C'est fort bien ! dit le juge de paix; mais il est bientôt dix heures : où est la Dranse du déjeuner? »
On lui montra, à une jolie distance, au revers de ce long val fuyant, un clocher majuscule suivi d'une petite ligne de maisons mal écrites, et nous doublâmes le pas, afin d'arriver plus vite aux Esserts-Romans, titre original qui défia l'érudition de trois estomacs à jeitn. A partir de là, molestés par la chaleur et moins sensibles au paysage, nous observâmes un silence expressif.
Quand nous entrâmes à l'auberge, où des campagnards buvaient en discutant à voix haute dans la salle commune, planchéiée, plafonnée et boisée en sapin, grande boite sonore où les bruits retentissent, les conversations cessèrent un iiistant, tandis que deux ou trois générations de grands gaillards, coiffés de larges feutres, le cou découvert, le poitrail dessiné sous de longs gilets bariolés, et le dos étoffé de vestes flottantes doublées en toisons de bique ou d'agneau, nous toisèrent, d'un œil assez hardi. Le chiffre des pintes vides, divisé par cinq,
répondait au nombre de ces convives, attablés pour la journée. L'a])ondance et le bas prix clu vin blanc sont le fléau des Savoyards! I^e patois de ceux-ci ne répondait plus, comme l'idiome d'Annemasse ou dç Bonneville, au parler comtois-bourguignon qui, du côté del'Arve et jusqu'à Boëge, déqote upe communauté d'origine : dans cette portion méridionale du haut Ghablais, l'accent rauque, guttural, les aspirations fortes, travestissent les radicaux,
Pendant qu'on apprêtait notre repas, un de ces paysans se levant, saisi d'une fureur subite, frappa d'un poing à assonuner un bouf, la table où les bouteilles vacillèrent et, prenant haleine, il se mit à vomir un torrent d'injures à l'adresse de ses oompagnonsi les menaçant du geste, les affrontant du regard et brandissant sous leurs visages un bâton ferré. Il était seul contre tous, et on Técoutait.... Las de les injurier en patois, il leur jeta les plus horribles invectives de notre vocabulaire; il finit par les provoquer en italien, la langue-pière des atrocités furibondes comme des fadeurs galantes* Et les autres d'écouter, toigoyrs impassibles, en souriant comme des sphinx, Quand enfin, ils jugèrent à propos d'en finir, le doyen de la bande, un athlète de soixante ans et plus, l'écrasa de six à huit mots, articulés av^c dureté, sur un ton sec, impératif et contenu, comme une mise ep demeure. L'autre se tut à l'instant, tr^'ça quelques gestes en l'air et sortit. Après quoi les buveurs se remirent tranquiller ment ^ causer d'autre chose.