SÉJOUR AU MONASTÈRE
sager d'une invitation qui, depuis quatorze lieures, cheminait à mon côté. Seulement, j'aurais bien voulu que mes bras fussent dans les manches de mon habit, et mon chapeau sur ma tète, afin de pouvoir Fôtér. Mais, tout me fut enlevé par le gracieux cortège qui nous conduisit à nos chambres, par d'amples corridors voûtés, où les voix retentissaient. L'hôte fut installé dans celle du seigneur Abbé, ni plus ni moins qu'un évéque en tournée pastorale. Quand je revins dans la salle où la fa* mille était réunie, je reconnus que le notaire qui, avec un tact dont la tradition se perd un peu trop dans la société de Paris, m'avait sauvé des embarras d'une présentation quasi biographique^ venait en mon absence de s'expliquer davantage : car je fus l'objet d'un second accueil, plus personnel, et Ids beaux- frères, les cousins de notre ami, ainsi que les dames, engagèrent l'entretien sur les sujets qui devaient m'intéresser. Parmi éelles-ci, c'est la génération douairière qui dirige les soins du ménage : « Vous souperiez mieux, dit l'une d'elles, si l'on vous avait espérés, » Et le plaidoyer se borna là : concision du meilleur goût.
L'allure de cette maison avait lieu d'intéresser quiconque cherche à saisir, dans ses traits fugitifs, la physionomie morale d'un pays. Les monts re^ culés, inexplorés, et restés très-français comme langage et traditions, de ce coin de la Savoie, sont en arrière de près d'un siècle, sur le train du monde actuel : Abondance e&l au cœur des Alpes;
encaissée à près de trois mille pieds de hauteur, dans un labyrinthe de montagnes, qui la sépare des villes. Un fait historique témoignera de l'étendue de ces distances, dues à la situation.
Vers Tan 595, le moine irlandais saint Golomban, qui venait de fonder Luxeuil et que persécutait Thierry II, roi d'Orléans et d'Austrasie^ s'étant enfui avec quelques religieux, vint jusqu'au fond du Ghablais, défricher la vallée d'Abondance où il installa une colonie bourguignonne, et où il créa un monastère; mais, Thierry s'étant emparé du royaume de Bourgogne, ces premiers pères du couvent d'Abondance franchirent les Alpes, et saint Golomban alla instituer en Italie la maison de Bobbio, où il mourut. Il était bien rare alors, qu'une cella constituée, et un territoire conquis sur le désert fussent abandonnés: eh bien, il s'écoula six siècles, avant que l'œuvre interrompue fût reprise, par suite de la cession faite, en 1108, à Herluin de Gervent et à quelques chanoines de Saint-Maurice en Valais , des terres situées dans la vallée d'Abondance.... Bientôt après, Ponce de Paucîgny, qui choisit le prieuré pour s'y retirer du siècle, commença la fortune et la renommée de Notre-Dame d'Abondance qui, sous cette direction, fonda, outre Sixt, l'abbaye de Granval au diocèse de Besançon.
Ge pays fut donc défriché, cultivé et colonisé sous l'influence des moines. Ge sont eux qui ont poli les mœurs des habitants et qui les ont élevés d'âge