‹ La Haute SavoieChapitre 107 sur 150 · MOEURS ET COUTUMES · texte numérisé non relu

MOEURS ET COUTUMES

car, dans la Savoie incorporée au royaume de Sardaigne, l'enseignement supérieur était donné en italien : c'est à Turin qu'on prenait ses degrés ; les codes, les ouvrages administratifs étaient rédigés dans le même idiome. Les affaires n^en allaient pas mieux; car, par suite du sentiment inné d'une nationalité différente, c'était à qui oublierait la langue de l'étranger, ou se dispenserait de l'apprendre. Docteur en droit de la faculté de Turin, M. Tavernîer n'est pas loin de se vanter de ne plus savoir la langue italienne, et nos commensaux étaient dans une situation toute pareille. La vieille France n'existe donc plus guère que là, au fond de cette thébaïde qui n'est française que d'hier. Dans ces montagnes, où les coutumes de la vie rustique s'allient à l'urbanité des vieux temps, on , surprend des usages surannés, connus seulement par des récits lointains. Le souper, dont les mets portaient leur date et n'en valaient que mieux, m'offrit une de ces observations. Au lieu d'être comme chez nous un accessoire, la table, étroite et carrée des angles, qui s'étend d'un bout à l'autre de la pièce , est un vrai meuble de réfectoire. Les familles étaient nombreuses autrefois ; elles le sqnt encore dans une vallée dont presque tous les enfants sont alliés entre eux, et l'hospitalité devait être largement représentée. Le haut bout de la table ne laisse place qu'à un couvert, celui du chef de la famille. Le frère, les fils aînés, les gendres, s'alignent de chaque côté selon leur

rang, à droite et à gauche; les femmes se groupent ensuite, la maltressé du logis terminant la file, pour être plus à portée du service et pouvoir se lever au besoin. Dans un pays où les hivers sont longs et désœuvrés, où par suite, les hommes tenaient table fort longtemps, il était commode pour les dames de se retirer inaperçues, sans laisser des vides, ni déranger personne. Les choses se comportent encore ainsi. Comme j*étais étranger et sensiblement plus âgé que le doyen de mes jeunes hôtes, on me fit les honneurs du bout de la table, d*où ma vue portait sur tout le monde à la fois. Je reconnus combien cet arrangement est favorable à l'animation du repas. Gomme les dames sont loin et qu'on se plaît à leur entretien, la conversation devient forcément générale et Ton cause à trop haute voix pour parler tous ensemble. On prolongea ce repas du soir, qui seul répare les corps fatigués par de longues marches; la conversation était soutenue; les dames allaient et venaient, se rasseyant pour écouter ou donner la réplique : jamais souper parisien n*a passé plus gaiement ni si vite.

On convint pour le lendemain, afirt de mettre le beau temps à profit, de faire une excursion, en remontant la Dranse jusqu'au fond de la vallée de Châtel, portion supérieure de celle d'Abondance. C'était une forte journée, que des femmes ne pouvaient entreprendre ; mais il ne resta qu'elles à la maison.

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