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EXCURSION AU FOND DE LA VALLÉE

d'Abondance ; le chiffre de ceux qui ont remonté au delà est bien moindre encore. Peu de Savoyards y viennent par simple curiosité, et la colonie d'Évian n'étend pas si loin ses promenades. Cependanti (^ l'accès du pays ne présente pas les difficultés qu'on suppose, excepté du Valais. Mais , de Thonon, la route, supportable, permettrait sans peine un trajet des plus intéressants. C'est presque un voyage de découvertes, et on ne saurait trop le recommander, surtout à des voyageurs qui, assez bien avisés pour aller de Thonon au Mont-Blanc, se rendraient d'Abondance à la vallée du Giffre, soit par Taninges, soit par un des cols qui retombent sur Samoëns.

Le vallon supérieur d'Abondance, trop peu connu pour qu'on se dispense d'en donner ici une rapide esquisse, contraste, par la tranquille harmonie des lignes, avec les carrefours tourmentés qui l'environnent. Presque au sortir de l'abbaye, il s'évase en contournant vers l'est, en forme de croissant, le pied des monts de Grange, et il décrit une vaste courbure, le long de laquelle on s'élève peu à peu, en laissant à sa droite la Dranse et ses prairies, entrecoupées de massifs d'arbres. La fertilité de la plaine et des coteaux est interrompue par des roches largement taillées, dénudées du haut en bas, sous lesquelles le hameau de Passingué étale les plus grosses fermes et les plus originales que l'on puisse imaginer. Elles sont coiffées parfois de hautes cheminées pyramidales en planches^ au foyer des-

quelles on fabrique les vacherins^ fromages renommés du canton d'Abondance. Sur le versant des montagnes de droite, des pâturages éclatants, des forêts de sapins lancées sur la pente, se relient dans les airs, à la dent aiguë du mont de Grange. La partie inférieure de ce paysage relève du Guaspre ou du Poussin ; les plans supérieurs, avec les facettes irisées de leurs anfractuosités calcaires, auraient tenté Salvator Rosa. Dans le fond s'échelonnent obliques les chaînes qui séparent la Savoie du Valais.

On atteint ainsi La Chapelle, dont le clocher fantasque se termine par deux lanternes superposées, séparées par des boules de cuivre ; réminiscence inattendue des minarets de l'Asie. Devant ce village, le pourtour de la vallée subit une section et laisse voir, en second plan, de très-hauts pâturages qui aboutissent à la Cornette-de-Bise, cime élevée de 2450 mètres, tout à fait isolée, qui parait inaccessible et dont l'ascension n'offre ni danger ni fatigue. On peut la faire avec un mulet; on trouve même, à vingt-cinq minutes du sommet, un chalet hospitalier. De la Gornette-de-Bise, la vue plonge çur une étoile de vallées inexplorées, sur les lacis de montagnes du Chablais, sur une portion de la Suisse Valaisanne, qui appuie les pics neigeux de l'Oberland. La chaîne du Mont-Blanc se développe dans son ensemble ; on voit les Alpes s'abaisser par degrés jusqu'au lac de Genève et, au delà de ce miroir encadré par le Jura, on découvre, par-dessus

LA chapelle; et la dent du midi. 385

les versants du Bugey, les plaines du Beaujolais, et les coteaux groupés autour de Lyon. Le Buet seul, offre, avec des premiers plans d'une valeur moindre, uo spectacle comparable ; mais Tascensipi du Buet est un voyage de deux jours : pour monter à la Cornette-de-Bise, il faut trois heures. Pourtant, cet observatoire, qui justiGerait à lui seul un voyage, n'est guère connu que des gens du pays.

Quand on a dépassé la Chapelle, ce bassin prend l'aspect d un poétique vallon des cantons de Berne ou de Zurich : c'est la Suisse pastorale dans l'attrayante austérité de ses verdoyantes solitudes. Le fond de la plaine, où serpente la Dranse entre des bosquets en festons (à cent mètres d'altitude audessus de Ghamonix), est parsemé de petits chalets montés sur quatre piédestaux, qui ressemblent à des toues flottantes sur un lac d'émeraude; audessus des pentes, où partout on fauchait les regains, encens de ce paradis de verdure, d'épaisses forêt^ bleuâtres tapissent les longs versants des montagnes. Au fond du tableau se dressait, brillantée par les réverbérations du soleil, la Dent du Midi , triangle pyramidal de granit et de neiges , que partage son glacier, cataracte endormie dans les airs. Ajoutez à l'eflet les larges partis-pris d'ombre et de lumière qui, le matin, simplifient les compositions du soleil, et la dégradation de ses rayonnements sur la concavité de l'immense amphithéâtre d'herbe dont nous suivions le contour par une insensible montée, et vous aurez une idée

bien faible encore de la placide grandeur de cette Arcadie alpestre.

Nous marchions alertes, et mes nombreux compagans, que j'entendais bourdonner autour de moi, me communiquaient l'entrain de leur gaieté. Informés que je me proposais de raconter leur pays^ ils causaient entre eux, craignant de me distraire ; ralentissant le pas sans avoir l'air de m*attendre lorsque je restais en arrière, et laissant briller une joie sympathique, dès que, en les rejoignaqi, je leur disais à quel point j'étais ravi de tout ce que je voyais. On plaisantait, on babillait alors quelques instants, et si l'un d'eux donnait un renseignement ou signalait une observation, la note sonnait avec justesse et arrivait à propos. L'intelligence est cultivée et l'esprit vif dans cette vallée : mes hôtes, qui connaissaient tout le monde, ne laissaient guère passer un faucheur ni un pâtre sans leur adresser une ou deux questions, et j'étais frappé de la précision des réponses autant que de leur forme enjouée. Le mordant de l'humeur bourguignonne a conservé là sa sève, et la communauté d'origine est bien marquée, autant par une série de lieux-dits, dont les noms patois sont les mêmes dans la Gôte-d'Or et dans le Jura, que par un air de parenté dû à la ressemblance dans les traits du visage.

Une rapide station, à l'auberge de Châtel où nous déjeunâmes, donna lieu à ce caractère délibéré de se mettre en relief. Mais, expliquons d'abord ce

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