PAYSAGES. — FLEURS ET PAPILLONS
la Dranse escorte de son chant, s*accomplit aux ombres précoces du soir, embaumées par la fenaison et enluminées des reflets empourprés des roches lointaines. Des troupeaux secouant leurs clochettes, circulaient autour des massife d'arbres, distribués par la nature en bouquets d'une svelte élégance; ce paysage, tel que la création Ta jeté, se renouvelait sous nos pas , animé d'un triple essaim d'enfants, de papillons et de fleurs. C'était une charmante mêlée de lépidoptères posés sur des tiges, et de fleurs qui s'envolaient. L'érodium rose, l'aconit panaché, le bleuet vivace, Fancolie, la pensée fauve, la campanule, les gentianes d'azur, le colchique hfltif et les martagons retardataires, rivalisaient avec les machaons, le morio, l'aurore, les sphinx du troène, les paons, aigle du genre ; l'iris au reflets métalliques, le flambé strié d'orange, et les noctuelles cuivrées. Les enfants, à notre approche, renonçaient à poursuivre les papillons pour arracher des fleurs qu'ils nous offraient, alignés à la file, avec de grandes révérences. Et nous allions, babillant par groupes intimes, caressant de la main les (têtes blondes, et réjouis de ces regards bleus, allumés dans l'herbe. La nuit vint au-^levant de nous, attrayante et sereine, sous la forme de nos jeunes hôtesses, qui guettaient la caravane à la croix du chemin.
Tel est l'attrait de ces promenades, que nous avions presque oublié les doltres et l'église d'Abondance, but principal du voyage.
392 LA HAUTB SAVOIE.
Ne convient-il pas d'attribuer la rareté des monuments remarquables, dans les pays où la nature déploie toutes ses merveilles, à la décourageante difficulté d'entrer en lutte avec un pareil mattre? Toujours est-il que Notre-Dame d'Abondance, qui dans les humbles plaines du Berri,de l'Alsace, de la Normandie ou des Flandres, n'aurait qu'un rang secondaire est, au milieu des Alpes, le plus important édifice archéologique des deux Savoies. Vue du dehors et du côté du chevet, cette basilique, qui, réduite à une croix latine, a perdu ses bas côtés et la moitié inférieure de sa nef, présente une disposition singulière. Le toit de Tabside est à deux étages : le plus bas couvre les sept chapelles du pourtour, et le plus haut, la nef, soutenue par d'étroits contre-forts évidés qui, perçant le toit inférieur, viennent se couder, pour prendre un appui, sur ceux qui enveloppent les chapelles jetées en saillie autour du chœur. Le long de la nef, les murs sont contenus par d'épais pilastres, forme première et curieusement dissimulée des arcs-boutants, qui, depuis, ont déployé leurs ailes.
Une semblable disposition semble dénoter la période de transition entre les principes de l'architecture romane et le style élancé du siècle de saint Louis ; mais, quand on pénètre dans l'église, on est saisi de la plus surprenante incertitude.
Au premier moment, l'élévation de la voûte, la sobriété de la lumière, la largeur des ogives, les arcs en tiers-point de la basse nef, confirment, en
ÉGLISE ET CLOÎTRE D'aBONDANCE. 393
dépit d'un afib^eux baaigeon égayé de compartiments à ritalienne, la présomption d'une œuvre du douzième au treizième siècle ; d'autant plus que les arcatures de la galerie supérieure, pratiquées dans l'épaisseur des murs, sont en plein cintre. Mais, dès qu'on passe à l'analyse, l'illusion s'évanouit. L'œil ne rencontre nulle part un chapiteau, une moulure, une arabesque quelconque. Des entablements à angle droit, trop étroits pour être épannelés, couronnent les piliers carrés, qui, retombant jusqu'au sol, s'embottent dans un socle avec chanfrein : les nervures sont formées d'un seul carreau de pierre ; enfin les impostes des arcs et cordons ne sont composés que d'un listel. Si quatre ou cinq colonnes du rond-point ne protestaient contre cette apparence moderne par des chapiteaux, très-sobres, mais curieusement ornementés au douzième siècle, on se demanderait si l'on ne doit pas attribuer au règne de Henri IV, ou même à celui de Louis XVI, cette église qui offre le plan d'un édifice ogival, avec la géométrique indigence des périodes appauvries par le despotisme des principes rectilignes.
En dépit de ces causes d'erreur, un architecte, M Léon Charvet, qui vient de publier à Lyon, chez Louis Perrin, de savantes Recherches sur Vdbhaye (PAbondance, travail qui abrège et éclaire le mien, n'hésite pas à assigner le quatorzième siècle comme date présumable du monument. Je crois qu'il est plus ancien , et que les colonnes du chœur n'ont pas été rapportées, mais coor-
dl9k LA BAUTE SATOœ.
données à l'ensemble d'une construction rhabâléa, à des époques retotivement modernes, de maçonnerie et de plâtras tirés à la règle. Cette église semble encaissée (lans une botte, trop collante pour laisser prise aux ravalements, et Ton ne peut, eo l'absence de tout indice architectonique, risquer que des conjectures. Si la nature défectueuse des matériaux (un tuf très* poreux, friable sous le ciseau) a produit cette pénurie de sculptures, le résultat n'en est pas moins unique et singulier. On trouve à glan^, dans ce temple indéfinissable, quelques curiosités : deux pieds en fer, porte-flambeaux du quinzième siècle, et, à la sacristie, outre deux reliquaires en bois du seizième siècle, et une belle croix du même temps, un calice du quinzième, et un autre, de cent ans plus ancien. Les stalles du chœur y remaniées récemment, ont perdu leurs couronnements; mais le revers des sièges est orné de figurines formant des médailloQs d'un dessin capricieux et expressif. On a placé près de l'autel l'ancien siège des abbés ; il est en bois sculpté et date de 1370 à 1380« U est divisé en trois places séparées, celle du milieu dominant les deux autres. Ce curieux monument est historié de neuf charmantes statuettes; ses parois sont ornées de reliefs, d'enroulements et de fenestrages.
Il est assez rare que les cloîtres soient plus anciens que les églises auxquelles ils sont adossés, et c'est pourtant ce qu'on verrait à Abondance, si l'on assignait à la basilique une date trop jeune, en né-