SCULPTURES DU CLOÎTRE
« Mais, le monument le plus précieux de Tabbaye, ajoute avec raison M. Gharvet, est la porte qui donne accès du cloître dans l'église. Elle est de la fin du treizième siècle et remarquable au triple point de vue de Tart et de l'archéologie. Les proportions sont heureuses et ne le cèdent à aucune œuvre de cette époque ; la sculpture est pleine de noblesse et de pureté. Les fûts des colonnes qui supportent son arcature sont décorés de deux figures qui représentent certainement l'Église, personnifiée par la Loi nouvelle et l'ancienne. Des figures de femmes, analogues, se voient à Strasbourg, à Saint-Seurin de Bordeaux, à Notre-Dame de Paris... Celles qui nous occupent ont une ressemblance frappante avec ces types. La figure de droite représente la Loi nouvelle ou l'Église : elle porle la tête haute et foule un dragon sous ses pieds. La main droite , mutilée, tenait probablement un calice ; il est facile de retrouver, dans la gauche, la trace de l'étendard. La statue de la Loi ancienne baisse un peu la tête; elle est couronnée comme l'autre ; mais ses yeux sont couverts d'un bandeau ; elle laisse, de sa main gauche, échapper des tablettes.... Le bras droit manque tout entier. Le style et l'expression de ces figures, que le temps et Thumidité rongent, est remarquable. Nous demandons d'une manière toute spéciale qu'elles soient moulées pour être conservées dans les dépôts publics. »
J'unis ma prière à celle de M. Charvet : notre vœu sera-t-il exaucé?...
Cette description sepait incomplète, «i i^on passait sous silence le tympan en are trilobé de la porte, où l'on a sculpté le couronnement de la Vierge. EUe est sur «n trtoe et présente , de la main gauche, l'enfant Jésus qu'elle tient sur ses genoux, et qui porte la boule du monde. La tête est d'une très^ belle expression et assez bien ccmservée pour ^re fl^oulée : eelle de l'enfant ne subsiste plus. Il re^e k meiUi<Huier quatre figures d'anges ; deux ûsms le trilobé anténeiur, avec des encensoirs, et deux ap sommet de l'arc, sur une nuée , aunlessus de la Vierge qu'as couronnent, ainsi que deux petites figures de prophètes, Ajustées dans l'épaisseur de la porte , au droit des chapiteaux, dont les motife sont difiérents entre eux.
Ces ruines habitées, les plus importantes de toute la Savoie au point de vue de l'art , auraient dis* paru dans un avenir psoohaîn, si Ton ne se fui faèté d'obtenir le classejBent de Féglise et des elottr^s, parmi les monuments historiques de la France. C'est dans ce but que le préfet a?vait chargé M. Ghartvet de les visiter et ide prépai^a* les éléments d'un rappcMTt. Il s'agit maintenant de procéder à une intelligente restauration^ et sans retard; car ces bâti*ments débilités semblent bien las de se tenir en équilibre....
Nous avions à faire une dizaine de lieues , pour revenir à Taninges par une autre direction, qui escalade , entre la vallée de Châtel et le Corbier, que
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nous avions gravi , les massifs intérieurs les plus sourcilleux de œs montagnes.
On partit de bon matin, par un ciel pur, en cortège nombreux, pour aller se séparer dans les airs, au point culminant du voyage. Prenant par le travers de la vallée d^Abondance, nous débouchâmes bientôt au flanc du vallon de Gharmy où serpente la Malève, qui espace deux donjons naturels, le Piron et le rocd'Enfer. fms coiUimiant à monter, entre le r&v^rs du Mont de Grange, et la Ghevasse qui barre le carrefour déawt des Plagnes, nous nous y arrêtâmes à cueillir des cerises violettes, avec un arôme qm fait songer au parfum de Tau* bépine; l'herbe et les arbres en étaient jonchés, en ce beau jour d'été du 16 septembre.
Sur ces pentes fleuries, juillet {prolongé n'expire que sous la neige.
Aux deux tiers de la montagne sont épars, sur une plate-forme de broussailles , quelques chalets où des ermites-pasteurs fabriquent des séracs et des tomes, auprès de leurs troupeaux, dispersés sur le tapis à poil ras d'un énorme cirque.
Nous entrâmes'pour déjeuner sous un de ces toits de bardeaux, consolidés av€C des pierres, et qui laissent filtrer, entre leurs ancèles^ la fumée de la irai* tière. Au centre de ce réduit, contigu à l'étable, bouillait sur un feu de sapin pétillant et clair, un lai^e chaudron plein de lait. La salle recevait le jour de la porte béante; le foyer n'avait d'autre ornement que des guirlandes d'impératoire, racine
tuberculeuse que Ton fait sécher pour médicamenter les génisses. Sur le devantier de la ménagère, coiffée à l'antique, pendait une aumônière en cuir, remplie de sel qu'on va distribuer aux vaches à travers leurs pâtures. On battit devant nous la quille de beurre frais, qu'on nous servit, avec une tome et de la crème, sur des assiettes et dans des écuelles de bois, où l'on plongeait des cuillers de hêtre. Des airelles-myrtilles firent les frais du dessert, et ce repas primitif se dénoua par un quart d'iieure de Rabelais difficile, car l'hôtesse, sous prétexte que sa maison n'est pas une pinte (on qualifie ainsi les guinguettes) , refusait toute indemnité.
Nous atteignîmes, à midi, le sommet étroit du col de Lain, point très-élevé. C'est là que nous devions nous séparer de nos hôtes d'Abondance. On s'assit pour prolonger les derniers instants ; on tira quelques coups de fusil, dont la détonation , à ces hauteurs, est aussi faible ^ue le claquement d'un fouet; on échangea des paroles d'amitié, en caressant les chiens, qui, gravement assis, flairaient la bise. Entin, il fallut se quitter, et quand chacune des deux troupes eut fait trois pas en sens opposé, le revers du mont avait dressé entre elles une muraille.
Il faut renoncer à décrire le vallon où mes deux compagnons me devancèrent, sur un versant de prairie d'où se détachaient, de loin en loin, un hêtre, un sapin, et cette magnifique variété des conifères, qui m'était inconnue : Yarole, le plus rare des
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pins des régions élevées. Ce cèdre des Alpes, au tronc gris et crevassé, qui relève en branches de candélabre l'extrémité touffue de ses branches horizontales, a l'aspect imposant et consacré d*un arbre des poésies antiques. Sa résine exhale une odeur d'encens; ses cônes fournissent une succulente amande ; son bois incorruptible et léger, qui rougit à l'air, garde la senteur du benjoin. On voit rarement nattre l'arole sur les cimes des Alpes; on ne l'y voit jamais mourir.
Nous traversâmes, parlant à peine, tant les impressions se succédaient rapides, des forêts de hêtres, sous lesquels bondissaient des cascades : des sapinières bleuâtres se massaient à nos pieds sur des pans de roches bleues; de longues orchidées chevelues, fusées étoilées, pendaient aux branches. Ce cadre, s'ouvrant en voûte plongeante, nous laissait entrevoir et masquait tour à tour les eaux vertes du lac de Montriond, découpant son miroir ovale dans un fouillis d'arbres verts. Sur notre droite, des pâturages escarpés, dont la pente rapide semble inabordable, s'élevaient, éclatant au soleil, jusqu'aux cieux dont les séparent les blocs pyramidaux du roc d'Enfer.
Vers le sonimet, et comme aplatis contre ce rideau,liussi vertical qu'un fond de tenture, on voyait des chalets groupés, qui semblaient imités par la fantaisie d'un peintre, tant l'accès en paraît impraticable. Ce sont des regards de fourrages, des hameaux habités^ au milieu de l'été, par des pasteurs
qui y suivent leurs troupeaux dès que les neiges ont fait place au printemps. Puis, lorsque» ces territoires aériens épuisés, bêtes et gens ne trouvent plus à se nourrir, on descend dans un second village, étalé à mi-côte, et qu'à l'automne on déserte à son tour, pour venir s'hiverner dans une de ces bourgades que je découvrais au loin dans la plaine. Nous rencontrâmes ainsi, aux chalets d'Ardeins, construits en plandies sur des madriers de mélèze, au bord d'un ruisseau qui court dans l'herbe, toute une population prête à quitter sa résidence intermédiaire. Le hameau, où errait le bétail désœuvré, avait un air de fête; les femmes riaient et chantaient en lessivant le mobilier et T attirail des fermes; on chargeait des charrois : tout se trémoussait dans ce campement qui, bientôt et pour de longs mois* devait rester désert. Jamais la vie pastorale ne m'est apparue dans un plus saisissant tableau!
Au lac de Montriond, perdu dans les bois, et encaissé sur une de ses rives durant une demi-lieue de long , par une muraille de roche à pic reflétée dans l'onde, la solitude est absolue et le silence morne. Des taillis d'aliziers, de sorbiers, d'érablesplanes et de sycomores sous lesquels se festonnent des cytises, permettent d'entrevoir l'eau sous leurs branches, jusqu'à l'extrémité du lac, où commence une noire Jorêt de sapins. De là jusqu'à Morzine, tristement célèbre, où l'on rejoint la vallée de Saint-Jean, nous ne rencontrâmes qu'un pêcheur* Il prenait de la truite et des ombres, et il m'apprit