LETTRE DE SIMÉON DORNHEIM
échapper à un si misérable état. Seulement, incer* tain du succès, je n'ai confié mon projet à personne; mais, le jour même de votre départ, escorté de trois guides, armés de pioches et munis de cordes, j'ai été coucher au Montanvert.
< Le lendemain, tandis que vous graviêsiet le Buet, par un temps magnifique, si j'en juge d'après la beauté de la journée au revers du Mont-Blanc, je montais au Jardin; et j'y suis arrivé : première victoire, qui m*a beaucoup encouragé. Deux jours de repos m'ont mis ensuite en état de vous suivre de loin à la cime du Buet. Quel spectacle, quelle étendue, quelle éblouissante vision ! Le ciel n'avait pas un nuage....
« Mais à quoi bon parler de ce que vous avez admiré comme moi , dans d'aussi heureuses conditions! D'affreuses tourmentes ont séparé votre excursion de la mienne ; il faut avouer que nous avons eu tous deux un rare bonheur l Aussi, me voilà réconcilié avec les Alpes, glorieux de mes triomphes, et bien impatient de causer avec vous de tant de belles choses.
« En attendant, pour occuper mes loisirs, je les partage entre la lecture et des promenades assez courtes ; car on peut, sans aller bien loin, rencontrer des merveilles en si grand nombre, que les deux cités mes voisines^ groilpent autour d'elles vingt-huit motifs bien cqmptés d'excursions intéressantes. Ce pays qui borde mon lac si bleu, n'est, à vrai dire, que le cadre d'un miroir ; mais l'orne-
mentation en est si riche, qu*elle cause un perpétuel étonnement. Aperçu du milieu des eaux, ce terrain, aux cultures entremêlées d'arbres comme on n'en voit nulle part, et dominé par des montagnes, fait Teffet d'un simple coteau comme ceux de la Seine en Normandie; mais, dès qu'on veut gagner le plateau, par les châtaigneraies du pays de Gavot, qui a Évian pour chef-lieu, on est tout surpris d'avoir à monter deux ou trois lieures, à travers un jardin d'Armide. Partout, la végétation se développe sur des proportions énormes. Des arbres morts, plantés avec leurs rameaux le long du rivage, servent de tuteurs aux vignes, qui vêtissent ces croises de leurs pampres et font pleuvoir, du sommet, des cascades de raisins. Une seule de ces futaies artificielles a donné jusqu'à cent-trente litres. J'ai pris, entre mes bras, la taille d'un poirier, dont le tronc mesure trois mètres et demi, et qui a rendu en 1860, s'il faut en croire M. J. Dessaix, deux mille litres de cidre.... Du reste, point d'industrie, point d'usines; nulle trace de l'activité humaine, ni de la lutte du travail contre la nature : la présence del'homme, dès qu'on a tourné le dos à la ville, devient imperceptible; on est envahi par le sentiment du repos, et ces lieux semblent voués à un dimanche perpétuel.
« Vous voyez que j'ai la tête un peu montée et que, vous ayant devancé, dans le bas Chablais, je ne crains pas d'abuser de mon avantage pour devenir cicérone à mon tour. Mon palais aquatique