LE PONT DE LA DRANSE
phion, dont le nom signifie fontaim^ comme ceux d'Evian et dTvoire dérivent d'à)e ou eûu, est la plus agreste des allées de parcs, jusqu'à l'endroit où, descendant sur un large lit torrentueux de sable et de galeis, elle franchit les vingt-quatre arches du vieux pont étroit de la Dranse, construction du quinzième siècle, renflée de distance en distance par des encorbellements, qui forment les nœuds de ce long serpent de pierre. Ce monument, dû à Amédée VIII, qui continuait l'œuvre du comte Vert son aïeul, a été réparé eh 1512, par les gens du pays, et non plus tard par les Bernois, ainsi qu'on l'avait supposé. Les Bernois se sont bornés à détruire et leur passage n'a laissé que des ruines;
« Tous ces points d'histoire sont journellement élucidés par quelques écrivains distingués, dont les écrits occupent mes loisirs et à la tête desquels je dois vous signaler M. Joseph Dessaix» auteur de VAlhum historique intitulé : Nice et Savoie, Il rédige à Thonon une feuille hebdomadaire intéressante, It Léman, qui serait un bon modèle à proposer à la plupart des journaux de nos provinces. Je vous ai mis de côté, également, de piquantes études sur les guerres religieuses du Chablais, sur l'établissement du protestantisme et son expulsion, signées de M. le docteur François Lochon, autre érudit qui, préoccupé à la fois du passé et de Tavenit de son pays, sait être de son temps,
« Ce soir même , devant une des fontaines t)Ubliques de Thonon, un petit fait m'a prouvé cotn-
bien les querelles calvinistes ont passionné le peuple et laissé des traces profondes. Deux commères s'injuriaient au milieu d'un groupe, et l'une d'elles, irritée des invectives de l'autre, lui cria : « Tais-toi, langue de Farel ! > C'est sous cette formule de réprobation qu'est demeuré populaire le nom du lieutenant de Calvin, de ce Guillaume Farel qui vint avec le moine Girard et Fabri dit Lambertet, prêcher en 1536, la réforme aux Thononois qui les bannirent de la ville. Plus tard, ils firent descendre Fabri de la chaire, et s'étant insurgés, ils poursuivirent Naïguely, le bailli des Bernois, jusque dans le château : rébellion que châtia le Sénat de Berne en faisant abattre toutes les images de l'ancien culte, absolument proscrit peu de mois après. Voilà mon érudition à sec : lisez, si vous en avez le courage, ce que je ne relirai pas et n'attendez rien deplusl
« Comme la saison s'avance, que les affaires me rappellent et qu'il nous reste encore des courses à entreprendre, je vous ai griffonné cqs notes, dans le but ambitieux d'abréger votre séjour dans ces deux villes, afin de nous remettre en campagne aussitôt que nous serons réunis. D'ailleurs, je suis environné, dans ma solitude, de commensaux qui ne cessent de travailler. L'un, officier de marine, après avoir langui quatre années, épuisé par des accidents analogues à une maladie de la moelle épinière, mais dus aux désordres suscités par une fièvre paludéenne ramassée en Orient, a trouvé un
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médecin, qui Ta lancé au printemps sur les plus hauts sommets des Alpes, d'où il est redescendu guéri.
« L'autre, qu'accompagne sa jeune sœur, fort belle et bien intéressante, mais très-mélancolique, offre un double exemple de cures assez remarquables. Personnage considérable dans TÉtat, cheville ouvrière de l'administration et réduit à une étisie nerveuse par les labeurs de toute une vie, il a été achevé par les déboires d'une disgrâce, bien due aux excès du zèle.Il est d'un pays où les bons conseils réussissent quelquefois, mais où ceux qui les donnent ne réussissent jamais : — ce doit être bien loin d'ici! Des luttes âpres, des ressentiments trop contenus, certaines ingratitudes l'avaient plongé .dans une insociable misanthropie; ses facultés baissaient avec ses organes, et sa vue même se troublait comme sa raison. Depuis ti*ois mois qu'il est errant parmi les chamois et les pâtres, aspirant l'air balsamique de la liberté et la philosophie des pâturages, il a laissé les soucis dans la plaine et ses précoces infirmités avec eux. Sa charmante soeur certifie qu'il n'est plus reconnaissable. Mais, si l'on en croit le frère, elle a subi une bien autre métamorphose! La perte, à la veille du mariage, d'un fiancé chéri dès l'enfance, l'avait désintéressée de l'existence jusqu'à ce point, qu'elle attendait la mort en allant au-devant d'elle. Presque indifférents l'un à l'autre, ce frère, cette sœur qui n'aimaient plus rien, erraient de compagnie tels que deux
oipbres, et Mlle S*** risquait avec tant d'insouciance les plus folles ^iscensions qu'on en était épouvanté. Son frère, qui la suivait avec une sorte de mépris de lui-même, faillit rouler un jour dans un précipice, et le péril fut si terrible, que le cœur de la jeune fille, réveillé en sursaut, se remit abattre. Elle est bien triste encore : un nouvel attachen^çqt la consolerart-il un jour?...
« Leur comipune a4oration pour ce pays sauveur le ferait présumer. Ils songent à s'y faire un nid, et ils en causent avec moi. Vous savez que cette idée-là m'a vaguement préoccupé, mais elle prend de jour en jour plus de consistance dans mon esprit. Une jolie retraite sur les versants des Alpes, aux antipodes de ma Flandre I II y a là de quoi séduire. Mais ici s'élève une question : où faut- il jeter l'ancre?
< — N'habitez jamais, dit notre homme d'État, un domaine situé sous une latitude, ni placé à une hauteur où la vigne ne mûrit point ! De tels endroits, si beaux qu'ils puissent être, manquent de vie, de gaieté, de vrai soleil; le brouillard y règne, la flore des jardins y est incomplète, les variétés des fruits y sont restreintes et sans saveur. »
« D'après cette théorie, qui ne laisse pas que d'être spécieuse et inquiétante pour les belles parties de la Suisse, les montagnes de k Savoie seraient les seules, sous nos latitudes moyennes, où un Bordelais, un Bourguignon, un Champenois pourraient songer à s'établir ; car on ne trouve que