‹ La Haute SavoieChapitre 121 sur 150 · SIM^ON ASPIRE À UNE CHAUMIÈRE.... 4S · texte numérisé non relu

SIM^ON ASPIRE À UNE CHAUMIÈRE.... 4S

là le raisin et tout le luxe des corbeilles dePomone (pardon de Texpression), jusqu'au pied des neiges.

« Le lac est un grand attrait : ici nous sommes d'accord. Mais faut-il le traverser et camper au pays vaudois d'où l'on a le spectacle des Alpes et du Mont-Blanc, ou bien rester en Savoie sur la terre française?

« Mon voisin incline vers la première opinion ; j'essaye de soutenir Tautre, et notre rêveuse compagne nous donne raison tour à tour. Sur le versant vaudois, le sol est maigre et pierreux, la pelouse est brûlée, les arbres sont chétifs, et d'ici, je le vois bien. On m'a dit que des vignes plates et basses absorbent de longs espaces, peu récréatifs pour la vue, que le régime suisse est tracassier, l'esprit du pays peu favorable aux étrangers et que, d'ailleurs, si l'on aspire à des promenades lointaines, on n'a derrière soi que des ondulations aboutissant aux revers du Jura, peu réjouissants de ce oôté.

< Sur la rive chablaisienne, quelle différence I La terre substantielle, profonde, la meilleure de tout le périmètre du Léman, abritée par les contreforts alpestres du vent glacé des neiges, qui va s'abattre sur l'autre bord, produit les meilleurs fruits, la plus riche végétation, les plus beaux arbres de la contrée. De ces campagnes fertiles, où l'on est mêlé, sans quitter la France, à un peuple doux, on touche aux Alpes, au lieu de les contempler à distance, séparé d'elles par un golfe et une frontière. Le GhablaiSy disait Bartoloti, est la plus brillante perle de

la couronne ducale.... Ne vaut-il pas mieux habiter ce paradis terrestre que de l'apercevoir de loin? Faut^il, sacrifiant tant d'avantages au spectacle perpétuel d*un point de viie, s'exiler dans cette populeuse banlieue vaudobe où, si bien qu'on puisse être accueilli, on est sur un sol étranger?...

« En attendant que vous veniez éclairer nos discussionSy je pi;ends patience avec ces aimables voisins, que j'ai rencontrés à la Tête-Noire et qui descendaient de Morgin où ils ont campé quelques semaines. Soyez donc sans inquiétude sur mon sort et ne tronquez pas pour moi votre voyage. Bien qu'on soit désireux de vous revoir, on n'est pas égoïste ety d'ailleurs, je me suis créé des occupations....

« Que d'aventures vous aurez à me conter I II me tarde surtout de causer avec vous de ce magnifique panorama du Buet, que je ne voudrais pas, pour un empire, avoir manqué. J'y pense incessamment, j'en rêve comme d'une vision, j'en suis encore ébloui ! Je ne vous remercierai jamais assez d'avoir attiré dans ces pays délicieux votre ami bien dévoué,

«SiMÉON DORNHSIM. »

« — On a bien tort de s'inquiéter des absents ! m'écriai-je avec dépit, en achevant la lecture de cette longue missive. Voilà un voyageur timide, qui prend ses aises, et qui est arrivé sans peine à des résultats, qu'avec tant d'efforts je n'ai pu atteindre !

EFFET DE CETTE éPITRE. 425

Il a escaladé le Couvercle du Talèfre; il s'est joué des tempêtes; il est monté au Buet comme on entre au moulin! Sa lenteur apparente me devance au Gbablais dont il me fait les honneurs; il a déjà ses relations, son roman, peut-être.... Demain il sera propriétaire et Savoyard, ou Savoyen^ comme disait si correctement Ffoissard, et il écoutera avec une aimable compassion le récit de mes infortunes ! »

Il faut dire aussi que, parti de Taninges par une voiture de nuit, sans avoir trouvé le temps de déchiffrer ce manuscrit, je n'en avais pris entièrement connaissance que sur la route de Thonon, au delà d'Annemasse, au delà même de la tour de Langin, fichée conune un pieu sur un mamelon conique, à la base de la montagne des Voirons. Au village de Bons, pendant qu'un charron réparait une avarie survenue à mon équipage, fuyant les bruits d'une pantagruélique auberge, et ayant traversé la place pour visiter un temple d'un lugubre aspect, j'y avais trouvé une solitude fort bien disposée pour une lecture attentive , mais, très-mal pour l'accompagner d'impressions enjouées. Bons, qu'une route rectifiée va rattacher à Boëge, entreprise des plus louables, n'a plus d'église en ce moment, parce qu'avant d'en construire une neuve, il a fallu supprimer l'ancienne, dont la trop large nef menaçait de s'écrouler sur les fidèles. Du monument condamné il ne reste que la carcasse, entièrement démeublée. Le vent siffie par les fenêtres béantes, et

tournoie du haut en bas du clocher; les vieux autels sont épars sur les décombres du sol , privé de ses dalles et troué çà et là par des sépultures vidées ; au fond d'un caveau effondré, des ossements blanchissent et des crânes offrent au demi-jour leurs grands orbites noirs. Que de temples, ainsi ravagés, durent offrir un pareil aspect en 1536, sur le passage des vandales de Berne et, plus récemment, après les fureurs des Vandales de la France, en 17931

C'est là que je m'assis, sur un vieux bénitier renversé, pour absorber à loisir TépHre de mon ami Dornheim, que je venais chercher avec un naïf empressement, soudainement refroidi. Les compliments de la fin démasquaient une si discrète impatience que, piqué d'ailleurs, d'avoir à opposer à ses triomphes le ridicule tableau d'une déconfiture, je me persuadai que je ferais très-bien de ne point l'importuner, et de m'arrêter à Bons pour aller explorer les ruines du couvent des Voirons. Ce funeste Buet me poursuivait encore, et son influence me joua, comme on va le voir, un méchant tour.

En passant au pied de la ruine de Langin, qu'habita Gérold, un des lieutenanls du comte Vert, et où vécut François de Langin qui défendit en 1461 le roi de Chypre contre le bâtard Jacques, usurpateur de ses États, un révérend pasteur assis à mon côté» me désignant au revers des Voirons quelques pans de mur assez haut perchés , restes d'un ermitage ,

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