‹ La Haute SavoieChapitre 123 sur 150 · LÉGENDE DES COUS TORDUS · texte numérisé non relu

LÉGENDE DES COUS TORDUS

qui l'encadrent, les roches qui lui servent de piédestal, forment un tableau mélancolique et désolé, dont rimpression est saisissante.

Mon intention, d'abord, était d'achever l'ascension de la montagne, aân d'admirer un des points de vue les plus renommés du pays, sur la plaine et sur la chaîne des Alpes ; mais, outre que j'aurais regretté de prendre ce plaisir seul et sans le* partager avec Siméon, le temps était devenu menaçant: des nuages enveloppaient la cime et, vers le sud-ouest, les hachures d'une pluie d'orage, bornant la vue à l'entrée de la plaine, masquaient Genève et tous les lointains. La prudence conseillait de gagner les chalets de la cime, où l'on est hébergé parfaitement : je n'en fis rien, et m'asseyant sur une pierre, le visage tourné du côté de Thonon et des Dents d'Oche, tandis que mon guide sautillant récoltait des graines de myrtille, j'attendis philosophiquement la pluie.

Pendant que je cherchais à reconnaître les points principaux de cet ample tissu de forêts, jaspé de villages, de torrents, de rochers, de castels et de prairies, ma petite compagne dont les cheveux flambaient au vent, accourut à moi, les lèvres noircies par la teinture sucrée des airelles et ses yeux bleus tout allumés par l'incarnat des pommettes. De son bras étendu, elle désigna un vieillard contrefait cheminant à deux cents pas, et dit d'un ton interrogant et mystérieux : « C'est un cou-tordu ! »

Gomme mon air étonné sollicitait une explication : « £h bien, oui! poursuivit-elle; dans la famille ils

sont tous comme cela^ et voilà deux cents ans passés. C'est un sort que leur a jeté la sainte Vielle. Ils sont de Brens, alle2-y : chacun vous le difa !

— Mais pourquoi la sainte Vierge a-t-elle ainsi....

— C'est du temps que ceux de Genève et d'autres Suissards abîmaient le pays. lis sont venus tout dérocher dans le couvent ^ avec un Jean Burgnard d'ici près, qui menait la bande, parce qu'il avait renié sa foi. Et il y avait une belle sainte Vierge, en bois tout doré, — pas trop belle cependant, puisqu'elle avait la figure toute noire ; — et Jean Burgnard lui mit une corde au cou, pour la. traîner le long du pâquis jusqu'à l avalée des roches. 11 l'avait tirée bien loin, en courant devant elle, lorsqu'elle se regimba et ne voulut plus avancer. Le crouUle (méchant) eut beau se cramponner et crier : « Viens c donc après moi, moricaude ! » la statue avait pris racine comme une fûe de sapin. Quoi voyant, Burgnard tourna la tête pour aviser ce qui en était, et il resta la figure versée sur le dos, lui et tous ses hoirs , depuis , jusqu'à cette heure qu'on les appelle encore les cous-tordus.,.. Et voilà! »

Boege a hérité de la Vierge noire des Vohrons, objet d'un pèlerins^ et d'une dévotion particulière, comme la plupart des statues de cette nature, rapportées jadis du Liban par les précurseurs des croisés. Ainsi, deux légendes consacrent sur cette montagne le souvenir des révolutions religieuses du pays et la tradition de deux cultes, symbolisés par leurs emblèmes. La patronne de l'ermitage est re-

l'ermitage des voirons. 43i

montée en gloire; Tidole du pagaDisme n'a point reconquis les hauts-lieux et il est permis de tegretter qu'on ne Tait pas retrouvée.

Comme l'enfant achevait son réciti l'arrière-neveu de Burgnard s'exhibait au loin^ en manière de preuve historique : il cheminait contourné, comme les faux prophètes de Dante^ la tête

« Si torta che'l pianto degli occhi Le natiche bagtiava per lo ftessô. »

Presque aussitôt , sur ce sol dévasté qui parle encore, s'abattit une trombe de vent chargée de pluie, au milieu de laquelle se prit à tournoyer, en agitant ses ailes comme Toiseau des tempêtes, la petite sorcière qui m'escortait. Tout en descen-* dant, avec les eaux troubles des torrents^ elle me certifia qu'elle savait bien d'autres histoires. Les Voirons et le Ghablais sont une mine inépuisée de fantastiques traditions, qui gagnent à être cueillies dans leur terroir. Je rentrai à Bons trempé jusqu'aux os, justement puni d'être venu bouder à l'ermitage le bon Siméon Dornheim.

En attendant que le soleil revint me gouailler et me sécher tout ensemble, je repris, avec des sentiments meilleurs et de Veau dans mon tnn, cette route de Thofion, que bientôt déclassera un embranchement de chemin de fer entièrement français. Cette voie, naissant à Gollonges, au bas du fort de l'Écluse, enjambera les précipices du Rhône; elle glissera entre le territoire de Genève et le pied

des Salèves, traversera Ânnemasse, Macbilly, Bons, Lully, Perrignier, Thonon; puis, au delà de la Dranse, elle doublera par Ëvian notre route du SimploD, pour se souder, plus loin que Saint-Gingolpb, à la ligne qui court sur l'Allemagne et TAlsace par Berne ; sur la Bourgogne et la Champagne par Lausanne, le Val-de-Travers et Pontarlier. Ce tracé, en pleine exécution, sera pour le Ghablais une fortune, et raflranchisse9ient de la suzeraineté forcée de Genève.

Il vaut mieux, lorsqu'on est trempé et qu'il &it grand vent, se sécher en plein air dans un chariot que d'être encaissé dans une voiture close. L'aubergiste qui m'avait fourni un banc monté sur un brancard, flanqué de deux roues d'une taille à faire tourner une meule, m'avait aussi confié un parapluie de famille, en cretonne jaunâtre bordée d'un liseré vert; pavillon fréquemment abattu, grftce aux intermittences d'un orage qui touchait à sa fin.

Entourée de vergers, de prairies, de châtaigniers, de noyers énormes et touffus, la route permettait d'entrevoir parmi les splendeurs d'un pays de cocagne, quelques manoirs enfouis dans des corbeilles, certaines échappées sur le lac, et des pics surmontant les dômes de verdure. Aux premiers plans, des jeunes filles perchées sur les arbres et cueillant des fruits, des familles gaulant des noix dans les herbes mouillées : le tout bariolé de nuages en déroute, d'éclaboussures de soleil et de zones de pluie. Le bruit de la vie champêtre, renaissant aux

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