‹ La Haute SavoieChapitre 125 sur 150 · LAI DU CHEVALIER CORSANT · texte numérisé non relu

LAI DU CHEVALIER CORSANT

onzième siècle, s'élevait au-dessus de Vevey, s'appelait aussi le château de Blonay.

« Catherine de Blonay y allaitait son premier-né en 1494, assise au milieu d'un pré, à Fombre de son créneau, lorsque le chevalier Corsant vint s'agenouiller devant elle en criant merci, pour s'acquitter de sa rançon courtoise envers le baron, son vainqueur à la passe -d'armes de Turin. Ce Corsant, qui avait soutenu thèse devant la cour en faveur du célibat, contre le mariage, avait eu pour adversaire le baron de Blonay fort épris de sa jeune femme- La subtilité de l'un et l'autre plaideur ayant laissé les avis partagés, on en appela au sort des armes, qui favorisa la cause des mariés. Corsant dut alors, après avoir fait amende honorable aux genoux de Madame de Savoie, traverser les monts pour s'aller prosterner devant Catherine de Blonay qui, convoquant la noblesse du pays, lui fit grande chère.

< Elle lui ménageait une bien autre défaite ! Il s'éprit d'une cousine de la châtelaine, la belle Yolande de VîUette qui, pauvre d'av(J>r, allait entrer en religion, et il fallut que messire Simon de Blonay célébrât les noces du champion des célibataires. Un chroniqueur, dans son langage archaïque, a raconté ce joli fabliau.

< C'est au pied de ce castel qu'en 1536, un baron de Blonay poursuivi par les Bernois et les Fribourgeois, alliés aux Valaisans, combattit jusqu'au rivage et s'élança, dit-on, tout armé, avec son cheval, dans le lac qu'il traversa au milieu de la

flottille Genevoise , jusqu'à l'autre rive, où le duc Charles III le recueillit. Mais, rien n'est comparable à la légende de la dame de Maxilly, qui apporta au treizième siècle ce manoir en dot à Raoul de Blonay. C'est là que le diableries fées et la magie^ noire déploient tous leurs prestiges.

« Trois fées avaient construit sur une roche, à deux lieues de Maxilly, dans les gorges de la Dranse, un château, voisin d'une grotte où elles avaient amassé des trésors, et dont les ruines portent encore leur nom: Péterne (fadae ternoô). Cette grotte était gardée par des chats, esprits ténébreux, avec lesquels entretint plus tard de coupables relations Robert d'Arbigny, favori de la dame de Lucinges héritière des fées. Ce compère des esprits félins s'étant épris d'Alix de filonay, déchaîna contre Raoul, une nuit qu'il l'avait attiré à Féterne, les génies infernaux pour lui couper la retraite. Sous ses pas, la forêt s'embrase, des spectres apparaissent, des légions de chats l'assaillent en miaulant ; ils assiègent Maxilly et ]f pénètrent avec son seigneiœ, qui les pourfend et tue à tort et à travers. Il y en avait un d'une taille énorme, aux soies hérissées et dont les yeux flamboj^aient. Raoul, dont il déchirait le pou]>point, finit par Tabattre sous la poterne et, au même instant, la phalange des chats s'éloigna dans tous les sens en criant : — Robert est mort I Rentré dans sa haute salle, le châtelain y trouva sa femme épouvantée, qui l'attendait en compagnie d'un beau chat blanc pelotonné sur ses genoux* A l'aspect du baron.

PÉTERNE, Eï LES CHATS PARLANTS. 451

jl bondit et sauta par la fenêtre, en criant aussi : — Robert est mort !

« A l'aube du jour, la forêt, que les flammes avaient enveloppée, était verte et chargée de rosée; mais les soldats, en faisant leur ronde, heurtèrent le cadavre de Robert d*Arbigny, en travers de la poterne. La clef des souterrains qui communiquaient avec la caverne des fées, i\it noyée le jour même à Tembouchure de la Dranse ; leurs trésors sont restés enfouis, et bien des gens les cherchent encore....

« Heureusement, ajouta Siméon, je n'ai pu retenir qu'un lambeau de la Légende des Chats parlants^ car elle est si compliquée, si embrouillée que, dans le petit volume où je Tai rencontrée, ie l'ai lue quatre fois sans y rien comprendre. Pour en élucider le canevas, il faudrait un demi-volume.'Mais si vous tenez à en tirer parti....

— Dieu m'en garde I interrompis-je ; rien n'est plus dangereux pour un pauvre auteur que ces sortes de récits. S'il les abrège en style naïf, il tombe dans la niaise afl'éterie du faux moyen âge ; s'il les écourte avec simplicité, il devient incolore et risque d'être plat ; si, dominant le sujet, il se fait sceptique, afin de montrer de Tesprit, il met Voltaire à la portée des commis-voyageurs.

— Alors, vous préférez de simples anecdotes où Ton a la réalité pour sauvegarde? On peut vous en offrir et d'assez curieuses ; car tout est fantastique et singulier, dans les fastes de la maison de Blonay.

« Un soir, au château de Saint-PauU le bisaïeul de

M.deBIonay était assis tristement dans sa chanfibre, où il pleurait sa jeune femme que l'on avait descendue, le jour même, dans le caveau funéraire de la famille. Vous avez hier foulé cette dalle. Soudain, dans le silence de la nuit, on frappe à la porte du baron, qui tressaille. — C'est ainsi qu'elle heurtait, lùurmura-t-il troublé ; et si elle n'était pas morte.. . . « La porte cède, et feu Mme de Blonay apparaît, enveloppée de son suaire. En l'ensevelissant, on avait laissé à son doigt une bague, qui avait tenté la cupidité d'un serviteur du château. A la nuit close, pénétrant dans l'église, il avait rouvert le caveau et coupé, pour arracher Tanneau, le doigt de la baronne qui, tirée d'une léthargie, s'était dressée tout à coup, devant le voleur épouvanté et mis en fuite. Sans te secours de ce larron sacrilège, la race des Blonay serait peut-être éteinte.

— L'authenticité du lait en justifie la relation, mais sans enjolivures; car, dans le domaine littéraire, il est primé par le procès de Mlle de la Faille, par la Morte d'Ancelot, tirée de cette cause célèbre, et par l'opéra de Guido e Ginèora.

— Vous êtes difficile îjMais, j'aurai ma revanche. Si vous étiez un peu avisé, ne seriez-vous pas surpris de retrouver, après la tourmente révolutionnaire, MM. de Blonay, dont le grand-père émigra sous la Terreur, maîtres de plus de châteaux qu'ils n'en peuvent réparer et nantis de la plupart des domaines dont ils furent autrefois seigneurs ? Observez que tout avait été confisqué par la loi et que

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