‹ La Haute SavoieChapitre 126 sur 150 · SCÈNE d'adjudication RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

SCÈNE d'adjudication RÉVOLUTIONNAIRE

la Nation, en 1794, n'attendait, pour mettre en vente ces grands fiefs, qu'un moment favorable. La pénurie des finances ne permit pas un bien long ajournement. Le jour des enchères était placardé, lorque M. de Blonay, fatigué de l'exil, ou pris du mal de la patrie, revint, bravant l'arrêt qui le condamnait à mort, «rrer de chaumière en chaumière dans les forêts du Ghablais.

« Réduit au dénuement, caché sous une humble défroque, il lut un matin à l'angle d'un mur, l'affiche où l'on annonçait la vente de ses biens et, avec le courage insouciant des gens qui n'ont plus rien à espérer, il se glissa dans la salle au moment de la criée, pour assister à sa propre exécution. Là, par une boutade ironique et téméraire, quand Thuissier-priseur eut défini le premier lot offert aux chalands, cet inconnu, perdu dans la foule, jeta à haute voix une mise à prix d'une infériorité dérisoire. Chacun se détourne ; on l'examine, on s'écarte, on chuchote : on a reconnu l'ancien seigneur.

« Telle était la vénération des Savoyards pour le nom des Blonay, tant de bienfaits l'avaient, depuis des siècles, consacré dans le cœur du peuple des campagnes, que chacun se découvrit et que personne ne se permit de surenchérir. Sous la pression de cette foule respectueuse, il fallut prononcer, en sa faveur, l'adjudication : un second lot fui enlevé de même, puis un troisième, au milieu des applaudissements de la multitude, qui escorta M. de Blonay comme en triomphe, jusque dans la montagne, où

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on ne pouvait l'atteindre. Un emprunt facile à réaliser, lui permit de se libérer et de reconquérir l'ensemble de ses biens. Quel sublime acquittement pour cette race proscrite !

— Et comme la gloire d'un tel arrêt rejaillit sur le peuple qui l'a rendu I >»

Tandis que nous devisions, côtoyant le lac bleu, qui soulevé par une forte brise du nord, déferlait à nos pieds par vagues saccadées et courtes, colère plaisante et loquace; les châtaigneraies, les vergers aux tapis verdoyants du pays de Gavot s'étaient repliés derrière nous. Dépassant les maisons de Meillerie, qui viennent se baigntsr dans l'azur où dansaient des barques de pécheurs, nous approchions de ces rochers à pic, que les lettres de Saint-Preux ont rendus célèbres.

« Peut-être, le séjour où je suis, écrit le héros de la Nouvelle Héloise, contribue-t-il à ma mélancolie ; il est triste et horrible; il en est plus conforme à l'état de mon âme.... Une file de rochers stériles borde la côte et environne mon habitation, que l'hiver rend encore plus affreuse. Ahl je le sens, Julie, s'il falloit renoncer à vous, il n'y auroit plus pour moi d'autre séjour, ni d'autre saison /. .. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, ô Julie ! vous connaissez l'antique usagfi du rocher de Leucade, dernier refuge de tant d'amants malheureux. Celui-ci lui ressemble à bien des égards : la roche est escarpée, l'eau est profonde, et je suis au désespoir.... • ^'

Au risque de contrarier certaines admirations, on

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