‹ La Haute SavoieChapitre 127 sur 150 · MEILLERIE ET SAINT-PREUX · texte numérisé non relu

MEILLERIE ET SAINT-PREUX

est contraint d'avouer que les rochers de Meill^rie ne sont pas à la hauteur de leur renommée. Si cette muraille calcaire s'élevait au bord du lac d'Ënghien ou de rétangde Saint-Cucuphat, on irait y déjeuner sur Tberbe ; mais, en face du pic de Jaman, sous les Dents-d'Oche et au pied des beaux rochers de Mémise, son aspect n'est guère moins froid que cette lotion de rhétorique, à la fois déclamatoire et com^ mune. Je ne sais si les carrières de Meillerie ressemblent au roc de Leucade.... à bien des égards; mais VarUique usage de celui-ci ne fournirait plus à Saint- Preux l'occasion d'exécuter le saut classique, dont se voit menacée Julie dans cette mfse en demeure, minutée avec symétrie, par un cuistre qui tient à la vie pour l'embellir avec des phrases.

Avant que Napoléon eût fait passer la route du Simplon entre le lac et cette piaroi, les roches de Meillerie venaient plonger à pic dans l'eau ; depuis lors, cette carrière de pierres noirâtres fort employées dans les constructions genevoises, est devenue l'objet d'une exploitation active et permanente. Des manœuvres hardis, suspendus à des cordes, taillent des blocs dans les airs, ou creusent les gale* ries des mines ; les matériaux d'un chantier encombrent les abords de la route. Le village est habité par des carriers, des chaufourniers et des mineurs. Au-dessus des pentes rapides et boisées qui. surmontent ce piédestal, çntre ThoUon et les Dents d'Oche> les Romains avaient, dit-on, bâti une ville, Tauretunum^ ensevelie en 564, sous des avalanches

de rochers qui, remplissant deux vallons, glissèrent jusque dans le lac dont ils ont diminué la profondeur. Marins d'Avenches et Grégoire de Tours placent à la vérité, dans le Valais, la ville enfouie ; mais, de leur temps, ces frontières étaient mal délimitées : cependant une tradition fixe Taure^ tunum près de Saint-Maurice d'Agaune, Quoi qu'il en soit, si Ton jette la sonde devant Meillerie, elle n'atteint le fond qu'à trois cent dix-sept mètres, ce qui rend plus douteux encore le fait d'une avalanche de pierres qui aurait relevé le lit du lac. En effet, cette ^llée sous-lacustre est presque aussi basse que le niveau de la mer ; elle le serait beaucoup plus, d'après les évaluations de M. de Saussure. Ainsi, les roches de Meillerie forment la crête d'une énorme montagne à pic, abîmée sous les ondes. La profondeur de la vallée enfouie, où doivent affluer toutes les eaux souterraines absorbées dans les bassins supérieurs des Alpes, fait présumer que le Léman s'alimente en grande partie de ces masses liquides, filtrées dans le limon de son lit. Gomme elles remontent de très-bas, sans être troublées, jusqu'à la surface du lac, ce fait me paraît expliquer sa limpidité cristalline et sa teinte d'azur si surprenante.

Je ne sais si les miasmes de mélancolie déposés par Saint-Preux sur ce rivage s'infiltraient dans l'âme de mon ami Dornheim ; toujours est-il que, de Meillerie à Saint-Gingolph, où l'on se rend en continuant cette route, plaquée en corniche contre

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