SAINT-GINGOLPH. — USAGE SINGULIER
la paroi du lac, il me parut rêveur et livré à des souvenirs, que je croyais deviner. « Voilà ce que c'est, pensai-je, que d'abandonner à lui-même un cœur inoccupé, dans le désœuvrement et la solitude, au milieu d'une contrée poétique où Timagination est trop disposée à ébaucher des romans... »
Afln de me donner le change sur la direction de ses idées, il m'entretenait des difficultés qu'on aurait à vaincre pour tracer le chemin de fer sur cette partie de l'embranchement.
Saint-Gingolph, limite actuelle du département et du Valais, était jadis un bourg main-mortable, où la condition des habitants ne commença à s'adoucir qu'en 1436. Cette terre était doublement asservie, par des seigneurs laïques qui y avaient un châtelain, et par l'abbaye d'Abondance, qui dès le douzième siècle y entretenait un métrai. Lors de la sécularisation en 1760, son fief fut réuni aux domaines des saints Maurice et Lazare. Le bourg, fort pittoresque, qui s'élève en amphithéâtre sur l'eau, est coupé par le ravin du torrent de la Morge, en deux sections qu'un pont réunit. L'une appartient à la Suisse, l'autre à la Savoie, et c'est sur celte dernière qu'est placée l'église qui dessert tout le village; de telle sorte que les citoyens du quartier Valaisan, tant qu'ils restent à leur domicile, ressortissent logiquement du diocèse de Sion, et qu'ils sont de celui d'Annecy quand ils assistent à la messe.
La singularité de cette situation a donné lieu, du-
rant bien des siècles, à un usage qui la constate. Dès le quatorzième, et jusqu'à messire Hildeprand Roten qui portait la mitre valaisanne au dix-huitième, lorsque Févéque de Sion terminait à Saint- Gingolph ses visites pastorales , il n'allait pas jusqu'à l'église, mais s'arrêtait aumilieu du pont, où le ciuré était tenu de descendre à sa rencontre avec croix et bannière, en vêtements sacerdotaux, et de lui présenter un calice plein de vin.
Sous l'ancien régime et jusqu'à la fin du règne de Charles X, cette position mixte et limitrophe fit jouer à ce bourg un rôle équivoque, dans les recrutements fédéraux. Quand les Suisses effectuaient des levées d'hommes, pour en composer les milices dotées du privilège de garder nos rois, les nombreux Savoyards qui désiraient obtenir du service en France, venaient s'enrôler à Saint-Gingolph, d'où ils se prétendaient originaires : il en résulte que les ofhciers chargés à Paris de dresser les cadres, abusés par l'importance des contingents de Saint- Gingolph, s'imaginaient qu'il existait là une ville des plus considérables. Saint-Gingolph est à une faible distance du Boveret où aboutit maintenant le chemin de fer, village de l'extrémité du Léman, autrefois défendu par un château qui, écrivait en 1812, dans sa Description du Valais^ Schiner, docteur de la Faculté de Montpellier, < qui est au bord du lac de Ge* nève, sur leqitel dernier sa vue donne joliment,.,. »
£n dépit de ce style tudesque, le bas Valais est moins helvétique, que ne le prétendent les Suisses.