ALBY EN ALBANAIS
chemin faisant le programme des embellissements, en propriétaire qui se promet d'améliorer ses domaines. ,
La campagne est bien cultivée autour de Rumilly, vallon environné de collines que des montagnes plus hautes couronnent. Au delà d'un faubourg s'élèvent les bâtiments d'une manufacture detabac, assise dans la plaine au milieu de ses cultures, vastes champs de belles feuilles vertes qui, mariées aux quenouilles lustrées des maïs et aux carrés vert tendre du sarrasin, donnent à cette campagne un air méridional. Bien que cette ville soit une des plus rapprochées de notre ancienne frontière, loin d'entretenir des sentiments d'aigre hostilité, si fréquents entre proches voisins, elle a, des premières, aspiré à la fraternité française, par une judicieuse et libérale prévoyance des intérêts généraux du pays. Aucun autre canton peut-être n'a accueilli avec une plus patriotique allégresse, l'annexion qui, en soustrayant à la suzeraineté italienne une province française de langage, d'esprit, de mœurs et de souvenirs, lui a rendu une nationalité.
On nous avait conseillé de voir Alby, l'ancienne capitale de l'Albanais, détrônée par Rumilly, et comme nous errions en zigzag, nous utilisâmes, pour faire à pied cette longue promenade, les heures les plus chaudes d'une journée d'été. Sans être bien remarquable, le chemin avait l'avantage de nous rapproctier des montagnes, qui exercent une invincible attraction.
58 LA HAUTE SAVOm.
Alby, accolé à un de ces versanfsfrapldes qui font face aux derniers replis de la longue queue du Semnoz , est le point central d'une séj^fe de, paysages, si divers qu'on les voit se renouveler à chaque pas comme les images successives d'un optique. Aperçu du tournant de la route, le bourg, versé sur une pente rapide avec ses massifs d'arbres, semble en train de rouler du haut en bas, pêle-mêle avec les maisons : un coup de baguette a tout fixé à mi-chemin. Le Chéran, sillon très-creux, sépare les deux coteaux, reliés par un pont d'une seule arche. De ce point, on a devant et derrière soi un plain-pied de Campagnes agrestes et touffues; sur sa tête des mamelons couronnés de silhouettes mouvementées, et sous ses pas, un troisième site où l'on plonge à vol d'oiseau. En face du village, la côte est égayée par un joli château à poivrières, coquettement rhabillé et où la brique réchauffe les teintes plus endormies de la pierre. En contournant Alby dans un rayon limité, un artiste rencontrerait comme à Voreppe, ou à Vizille, de quoi remplir un album de paysages tout fabriqués. La rue, montueuse, large, vieille et ravinée, aboutit à une vaste place trapézoïde, également en pente et encadrée de logis à arcades trapues du quinzième, du seizième et du dix-septième siècle. Ces maisons en loque, encombrées et historiées d'un attirail rustique, ou des attributs des métiers exercés par leurs mattres, rendent une saisissante impression de la pittoresque misère du moyen âge. Affranchi en 1297 par
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les comtes de Genève qui l'avaient entouré de sept châteaux, Alby comptait dès foires célèbres et se livrait en grand à l'industrie du corroyage. Aujourd'hui même le cours l'eau qui serpente dans les hautes herbes derrière la place, est utilisé par des tanneries et, particularité singulière, le bourg entier est peuplé de cordonniers, coupant le cuir et tirant le ligneux devant leur porte ou sous leur auvent. Ces produits d'une industrie séculaire doivent s'exporter au loin, car s'ils étaient réduits à la population locale, les cordonniers d'Alby n'auraient pas chacun trois pratiques à chausser.
Dans cette portion de l'Albanais, les enfants et les vieillards se font orpailleurs. Au lieu de pêcher des poissons, ils recueillent des paillettes dans le limon du Ghéran qui descend du plateau des Bauges et recèle, au fond de sa source, à dire de légende, trois tonnes d'or introuvables, mais qui laissent filtrer entre leurs ais disjoints, de fins cristaux de métal, assez nombreux pour indemniser maigrement, à deux ou trois francs par jour, les exploitants de cette petite Californie, moins décevante encore qiie l'autre. Quand on s'éloigne d'Alby par la route d'Aix, on traverse, à quelques lieues, Saint-Félix, patrie de Mgr Dupanloup et, tout auprès, Albens, où naquit en 1767, Michaud, l'historien des croisades. Ces deux enfants de la Savoie, constataient à l'Académie française, avant l'annexion, la nationalité littéraire de leur province.
Une voiture publique, relayée au bout du pont.
nous ramena souper à Rumilly; car la bourgade albanaise offre peu de ressources aux voyageurs. On trouvera plus tard, on doit l'espérer, un gîte convenable dans ce lieu charmant, où il serait si doux de posséder une chaumière et où nos peintres exploiteraient avec succès une mine de sites ravissants, bien autrement fructueuse que le Pactole parcimonieux du Ghéran.
Enfant d'un pays où les traditions sont en honneur, où les riches manufacturiers encoiœagent les travaux qui ont pour but le passé de la patrie flamande, mon ami Dornheim prenait goût à cette flânerie à travers une belle contrée remplie de souvenirs; Je n'étais pas fâché, en le familiarisant à des sites qui lui paraissaient grandioses, parce qu'ils ne dépassaient pas ses facultés comparatives peu exercées jusque-là, de l'accoutumer peu à peu à évaluer des distances, des aspects, des proportions plus énormes. En eflét, plus on a pratiqué les montagnes, plus on les admire, parce que l'on se rend compte avec un discernement meilleur de Tétrangeté de la scène. Ces pèlerinages à travers les dernières ondulations des hautes chaînes, pays mixte et qui ne ressemble à nul autre, ont en outre l'avantage d'accoutumer le corps à vivre en plein air et les jambes à braver de longues marches.
Sans abuser cependant de ces bons principes, nous prîmes une carriole pour regagner les escarpements du Fier, en traversant un pays découvert,
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c[ui nous laissait entrevoir de loin sur une hauteur, parmi des châtaigniers séculaires, l'église neuve, ou badigeonnée, du village de Marcellaz. Notre cocher certifiait que nous ne pouvions nous dispenser de Élire là une courte station, parce que tel était l'usage des étrangers venant d'Annecy, et même de Genève. C'était un détour d'un quart d'heure; nous nous y résignâmes d'autant plus, que ce garçon, peu curieux de sa nature, médiocrement avisé et natif de la Maurienne» ignorait absolument ce qu'on allait voir à Marcellaz, qui de loin, n'annonce rien de curieux.
Le soleil piquant de midi, qui tirait des chaumes et des abords des maisons, un acre parfum de rusticité, avait dispersé les habitants; les ruelles étaient désertes et nous errions autour de notre voiture, dans le silence lumineux de cette étuve, lorsque, à l'angle d'une bâtisse assez lourde, ruine mutilée par une restauration qui laisse transpercer quelques débris de tourelles, de portes historiées et un lambeau d'écusson, nous vîmes apparaître une jeune fille qui nous dit: « C'est le château de la Tète de Mort.... »
Elle s'esquiva tout aussitôt. Nous nous rapprochâmes de l'église, supposant que cette boîte toute neuve pouvait renfermer quelque ancien joyau de prix. Déception nouvelle. Seulement, comme nous sortions, un petit garçon, à demi nu, nous attira vers le clocher et nous précéda d'un air intelligent, en murmurant? « C'est par ici. .. »
Il monta devant nous jusqu'à Tintersection du clocher avec la nef et, désignant dans une cavité un crâne bruni, cimenté dans le mur au-dessus de deux os croisés, il ajouta: « Voilà la tête.... »
L'enfant n'en savait pas davantage: la muraille dotée de ce trophée lugubre n'a guère plus d'une vingtaine d'années. Cette contradiction, entre l'âge du manoir de la Tête de Mort et la date évidente de cette sépulture à ciel ouvert, laissait donc errer, de la légende à l'anecdote, notre curiosité incertaine.
Il fallait s'enquérir dans le village et arracher le mot de l'énigme ; mais nos regards n'avisaient, dans les rues, qu'un chien errant, et des poules picorant au soleil. Notre cheval dévoré des mou* ches battait le sol à coups de sabot : il fallut céder aux instances du conducteur et quitter Marcellaz sans en savoir davantage. Ce mystère m'accommodait assez, il donnait même une certaine physionomie à ce clocher insignifiant autour duquel tourne la route. D'ailleurs, je commençais à m'offrir une légende tout à fait conforme à mes goûts, lorsque Siméon, à la vue d'un ecclésiastique qui cheminait sur la route, sauta à terre et alla le prier, vu la chaleur extrême, de profiter de notre humble équipage. Il allait à Chavanod, que nous devions laisser à notre droite, et trouvant l'invitation naturelle, il y céda sans se faire prier.
La curiosité de mon compagnon lui laissa peu de répit. « C'est, dit M. l'abbé, une assez vilaine histoire et qu'il convient de raconter en peu de mots.