LÉGENDE I^E LA TÊT£ DE MORT
« Un des anciens seigneurs d'Auteville, à quelques lieues d'ici, possédait un logis de chasse à Marcellaz, dans une assez belle ferme dont vous avez pu reconnaître les restes, à soixante pas environ de l'église....
— Le château de la Tête de Mort? interrompit Siméôn.
— La fille du tenancier de ce domaine, eut le mal&eur d'inspirer une violente passion à son seigneur, qui l'obséda longtemps de ses poursuites. Mais Claudine était sage, elle implora la protection de son pasteur, vieux prêtre prudent et courageux qui l'aida,, plusieurs mois durant, à déjouer les pièges du seigneur d'Auteville. Ce dernier, cependant, loin de se rebuter, irrité par les obstacles, et furieux de ne pouvoir triompher ni de la vertu de cette enfant, ni de la vigilance du pasteur, errait chaque soir dans la campagne, guettant une occasion de rencontrer Claudine seule et sans défense. Il y réussit enfin, mais le curé de Marcellaz se dressa tout à coup entre le ravisseur et la victime. Alors le seigneur exaspéré assassina le vieux prêtre et courut s'enfermer sous les murailles de son château. Il y fut assiégé et saisi, en vertu d'un arrêt du sénat de Savoie qui le condamna au dernier supplice. L'exécution d'un gentilhomme expiait rarement alors le meurtre d'un simple roturier. Aussi, pour perpétuer le souvenir de sa justice, le sénat ordonna-t-il que la tête du criminel fût clouée sur la façade de l'église. La population de Marcellaz
tient beaucoup à perpétuer ce monument qui rappelle une première victoire de l'équité sur la violence des maîtres féodaux. Depuis lors, on a masqué la fagade par un clocher; il a fallu en trouer la tour pour laisser à découvert la tète du seigneur d'Auteville. Enfin, il y a vingt ans, on a rebâti l'église : on a dû laisser ce crflne au pilori, en Tenchâssant dans la maçonnerie du clocher. »
« Cette légende porte sa date, dis-je à Dornheim quand le conteur nous eut quittés ; car ce n'est pas avant l'an 1559 que Philibert-Emmanuel remplaça le conseil de justice par le sénat de Savoie, et cette circonstance du récit permet de croire à sa véracité. Il eût été fort dangereux, en eflfet, dans un pays travaillé par le calvinisme, et à quelques lieues d'une république protestante, de ne point châtier avec éclat le seigneur d'Auteville. »
Cette histoire nous avait fait oublier que nous allions retrouver le Fier, et rien ne nous avertissait de l'approche d'un endroit remarquable, le long d'un pays ondulé avec monotonie. Bientôt, la route, à la suite d'une descente assez rapide, se mit, en gagnant d'inexplicables profondeurs, à se contourner en lacets entre deux massifs de hêtres. Nous tombions en spirale dans un entonnoir, revoyant à chaque contour, entre les deux versants de la plaine transformée en plateau, le diadème du Parmelan qui s'enfonçait peu à peu dans le sol. Nous pensions toucher au plus creux d'un vallon et n'avoir qu'une côte à gravir pour gagner le château de